C.N.R.S., URA 40100
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PEYRESQ - 1992
Adrien Baillet écrit du P. Marin Mersenne, dans sa vie de Descartes : " Il s'était rendu comme le centre de tous les gens de lettres par le commerce continuel qu'il entretenait avec tous, et tous avec luy... faisant à peu près dans le corps de toute la République des Lettres la fonction que fait le coeur dans le corps humain à l'égard du sang".(1)
Cette appréciation pourrait s'appliquer, sans qu'on y change un mot à Peiresc, qui est, ainsi que le remarque M. Dibon dans son article fondamental sur "les échanges épistolaires dans l'Europe savante du XVIIe siècle", l'une de ces personnalités dominantes dans une ville, une cour, une université autour desquelles se forment des centres d'échanges épistolaires et qui agissent, à l'occasion ou de manière habituelle comme de véritables agents de transmission. (2)
Outre Peiresc, Scaliger, Casaubon, Jacques-Auguste de Thou, Rivet, Saumaise, Gronovius, Kircher, Holstenius... apparaissent sous le même aspect et sont d'ailleurs, pour la plupart, au nombre des correspondants habituels du magistrat d'Aix-en-Provence.
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Un groupe aussi prestigieux mérite d'emblée l'attention. Or, il n'y a pas eu d'étude complète du réseau des correspondants de Peiresc. Il n'existe que des travaux partiels, concernant certaines régions. Ainsi Raymond Lebègue a-t-il donné en 1943, un petit volume sur les Correspondants de Peiresc dans les anciens Pays-Bas, qui n'est pas une simple énumération, mais une étude à la fois concise et complète, accompagnée d'extraits de lettres inédites. Mme Cecilia Rizza a publié, en 1965, un volume sur Peiresc e l'Italia, naturellement fondé sur les échanges épistolaires entre Peiresc et de nombreux érudits et illustres personnages d'outremonts, tandis qu'on doit à Linda Van Norden un article sur Peiresc et les "scholars" anglais. (3)
Sans attendre que soient achevées, ou même seulement entreprises d'autres études régionales, il serait aisé de dresser la liste des correspondants dont les lettres ont été publiées, avec plus de fougue que de soin, par Tamizey de Larroque (sept volumes in -4° de lettres de Peiresc, vingt-un fascicules de lettres à lui adressées).
Enfin, Robert Mandrou a dressé, en 1973, dans une Histoire de la pensée européenne (4) une carte des correspondants de Peiresc, d'après les index du catalogue de la Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras.
En somme, les travaux d'approche permettraient dès aujourd'hui d'envisager l'établissement d'une liste complète, riche, sans doute, de plus de cinq cents noms.
Les éléments dont disposait Robert Mandrou étaient, en tout cas, suffisamment nombreux et pertinents pour que l'on considère comme quasi définitive sa carte de la répartition des correspondants de Peiresc.
Celle-ci réserve quelques surprises. A l'Est, les frontières du royaume ne sont que faiblement dépassées. Seuls, dans l'Empire, sont représentés Augsbourg, Tübingen, Lübeck et Hambourg. Le réseau est, naturellement, très dense en France, notamment à Paris - où il dépasse le chiffre de cent - mais aussi en Provence. Il est, comme on pouvait s'y attendre particulièrement riche dans le Nord de l'Italie, à Gênes, Venise, Padoue et à Rome, comme il se doit. Mais on ne repère que deux correspondants à Madrid, et rien dans le reste de l'Espagne. En Angleterre, Peiresc n'a de correspondants qu'à Londres et à Oxford. Aux Pays-Bas et dans les Provinces-Unies : Leyde, Delft, La Haye. A Anvers, il y a Rubens...(5) Ainsi l'Angleterre est-elle à peine représentée, l'Espagne, quasi ignorée, l'Europe orientale, totalement inconnue.
En revanche, le réseau dépasse le continent. Peiresc correspond avec des religieux, à Constantinople, à Smyrne, à Alep, à Tripoli, à Jérusalem, à Alexandrie, au Caire, à Chypre. Il a même un correspondant à Goa.
Une question vient immédiatement à l'esprit : la carte dressée par Robert Mandrou est-elle aussi celle de la culture humaniste et scientifique dans l'Europe du début du XVIIe siècle ? Les "taches blanches" correspondent-elles à des zones de "sous-développement" ? Sont-elles, au contraire, le fait de Peiresc lui-même, ou de l'évidente difficulté des communications contemporaines ?
Tel quel, et en ce temps où, pour citer encore M. Paul Dibon, la communication dans sa forme privilégiée du dialogue épistolaire peut être considérée comme fin et moyen du citoyen de la République des Lettres, "le centre" peirescien est objet de surprise et d'émerveillement.
Ecoutons Jean-Jacques Bouchard, en chemin pour l'Italie en 1630, exprimer l'admiration suscitée par le savant provençal dans les dernières années de sa vie :
"Un homme qui n'a pas son pareil en l'Europe pour la courtoisie et l'humanité, comme aussi pour la sagesse, curiosité de toutes les belles choses et intelligence de tout ce qui se passe dans le monde ; n'y ayant royaume, païs, ni ville célèbre où il n'aye correspondance et dont il ne sache et n'aye tout ce qu'il y a de remarquable et de rare, soit par les gens de mérite et de sçavoir avec tous lesquels il a commerce de lettres; ou par les hommes qu'il tient exprès à ses dépens sur les lieux. Aussi a-t-il le cabinet le plus curieux de l'Europe; car pour les livres, il a une bibliothèque accomplie tant d'imprimés que de manuscrits". (6)
Et chacun a dans l'esprit le portrait si alerte que donne Pierre Bayle dans le Dictionnaire historique et critique :
"Jamais homme ne rendit plus de services à la République des Lettres que celui-ci. Il en estait pour ainsi dire le Procureur général: il encourageait les Auteurs, il leur fournissait des lumières et des matériaux, il emploiait ses revenus à faire acheter, ou à faire copier les monuments les plus rares, et les plus utiles. Son commerce de Lettres embrassait toutes les parties du monde : les expériences philologiques, les raretés de la nature, les productions de l'art, l'antiquariat, l'histoire, les langues estaient également l'objet de ses soins et de sa curiosité."(7)
D'autres érudits du premier XVIIe siècle ont peut-être écrit autant de lettres que Peiresc. Dans un très bel article "De la lettre au périodique : la circulation des informations dans les milieux des historiens au XVIIe siècle" (8), M. Krzysztof Pomian a cité le bollandiste Du Sollier, "qui enregistrait toutes les lettres qu'il expédiait, et qui en a écrit comme l'atteste [son] registre, 12.000 environ (9)." C'est égaler et peut-être même dépasser le volume de la correspondance de Peiresc. Mais, toute statistique mise à part, serait-il possible de trouver, à la même époque, homme privé qui pût établir une liste de correspondants plus brillants que celle dont aurait pu faire état le seigneur de Belgentier.
A elle seule, cette liste mériterait une étude minutieuse, d'ordre historique et sociologique. Il vaudrait la peine de rechercher comment le réseau s'est constitué, à travers le temps, gagnant de proche en proche, franchissant peu à peu tous les degrés de la hiérarchie sociale jusqu'à capturer dans ses mailles le souverain pontife lui-même : le pape Urbain VIII. Et pourquoi ne pas proposer aussi une classification en admettant dès l'abord que celle-ci ne pourrait manquer d'être un peu hybride, car il conviendrait de la fonder à la fois sur la hiérarchie sociale et sur la "fonction" dans la République des Lettres ?
En plaçant, en effet, tout en haut, la catégorie "princes de l'Eglise et hauts magistrats" - qui figurent nombreux dans la nomenclature des correspondants, nous respectons la hiérarchie sociale, comme le faisait Peiresc, mais nous remarquons que même dans ce milieu de très hauts personnages, celui-ci "sélectionnait" les correspondants avec lesquels il entretenait un dialogue épistolaire. Il n'écrivait qu'aux collectionneurs, qu'aux bibliophiles, aux savants, si bien qu'à la longue, s'il était honorable pour Peiresc de correspondre, sur un ton de très protocolaire familiarité avec un cardinal de la famille du saint Père, il n'était pas moins prestigieux pour ce très haut personnage de voir reconnue par un tel maître la valeur de sa collection d'antiques, la rareté de ses manuscrits, et pour tout dire, son goût et son intelligence.
Ainsi Peiresc a-t-il entretenu une correspondance soutenue avec le cardinal de Lyon, frère de Richelieu : soixante-trois lettres, du 18 février 1626 au 16 décembre 1636, adressées à ce prélat qui fut un temps archevêque d'Aix, peuvent être repérées dans le "minutier" de Carpentras. Le cardinal Francesco Barberini, neveu d'Urbain VIII, a reçu au moins cinquante lettres en italien, du 19 août 1623 au 5 juin 1637.(10) Il est vrai que cet illustre personnage éprouvait un intérêt particulier pour les choses de l'esprit. Mandé comme légat près la cour de France, il avait daigné s'arrêter à Aix, pour y faire visite à Peiresc, qui lui offrit le célèbre diptyque, aujourd"hui connu sous le nom d' "ivoire Barberini". L'érudit provençal avait d'ailleurs tout intérêt à entretenir des relations amicales avec un prélat qui fut bibliothécaire de la Vaticane, de 1627 à 1636. Dans son palais de la place des Quatre - Fontaines, construit en 1633, le cardinal jouait, avec infiniment plus de faste que le parlementaire d'Aix, le rôle d'un mécène à l'échelle de l'Europe.
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Les mêmes intérêts intellectuels ont lié Peiresc au cardinal de Bagni (1578 - 1641). Humaniste et diplomate, vice - légat à Avignon (1618), nonce de 1627 à 1630, créé cardinal en 1629, Bagni s'honorait de ses relations avec le seigneur de Belgentier, qui lui écrivit 71 lettres en italien, entre le 8 octobre 1618 et le 16 novembre 1628. Le cardinal de Sainte-Suzanne, Scipione Cobelluzzi, reçut de son côté 70 lettres du 6 décembre 1618 au 6 septembre 1623. Mais c'est avec le cardinal Guido Bentivoglio que Peiresc semble avoir entretenu la plus active correspondance. Lettré et lui-même écrivain, ami et protecteur des artistes, élevé à la cour d'Este, étudiant à Padoue et à Rome, Bentivoglio avait, il est vrai, reçu une formation aussi savante et raffinée qui le mettait sur un pied d'égalité intellectuelle avec son très érudit correspondant qui lui adressa 95 lettres, en italien, du 29 juin 1621 au 4 juin 1637.
Pour respecter la convention du classement hiérarchique, nous placerons au second rang, les ambassadeurs. Peiresc a en effet pris grand soin de cultiver les représentants du roi, en poste dans les pays riches en manuscrits et en vestiges archéologiques. Il devait estimer, non sans raison, qu'une intervention "diplomatique" pouvait faciliter une recherche dans une bibliothèque jalousement gardée, un achat de manuscrit rare, voire même le transport d'une caisse chargée d'objets précieux. Il ne faut donc pas s'étonner de voir figurer parmi ses correspondants François de Noailles, comte d'Ayen (1584 - 1645), qui fut ambassadeur à Rome d'avril 1634 à juillet 1636, Achille de Harlay de Sancy, ambassadeur auprès de la Porte, aussi célèbre pour avoir reçu cent coups de bâton, sur la plante des pieds, d'ordre du sultan (ses vols indignaient les Turcs eux-mêmes) que par sa science d'orientaliste et la richesse de ses collections de manuscrits. C'est lui qui acheta un Pentateuque samaritain, par l'intermédiaire de Pietro della Valle. Henri de Gournay, comte de Marcheville, lui aussi envoyé à Constantinople, fut l'hôte de Belgentier, en 1630.
Nous placerons au même rang François - Auguste de Thou (1604 - 1642), héritier de la charge de grand maître de la librairie du roi, à la mort de son père, en 1616, grand voyageur à travers l'Europe et qui visita même Constantinople.
Etienne d'Aligre (44 lettres), qui fut ambassadeur à Venise, occupe une place exceptionnelle dans les relations épistolaires de Peiresc, puisqu'il détint la charge prestigieux de chancelier.
A un moindre rang, mais d'un commerce utile et vivifiant, voici les savants, les érudits, les antiquaires, (11) les écrivains que Peiresc cultive pour leur savoir, sans se soucier de leur "nationalité", ni de leurs origines et de leur rang social. Toujours d'une courtoisie raffinée, la correspondance devient plus "professionnelle", plus spécialisée. Elle entre davantage dans le détail et se complait aux longues dissertations critiques.
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Ici figurent au premier rang, comme le remarque M. Pomian, Malherbe (10), J.L. Guez de Balzac, Galilée, Gassendi, Mydorge, Mersenne, Rigault, Casaubon, les frères Dupuy, Jérôme Bignon, Grotius, les anglais, Camden, Spelman, Cotton, Selden.
Dans ce groupe, se détache la figure de Saumaise (1588 - 1653), brillante étoile de la constellation érudite du premier dix-septième siècle. Né à Semur-en-Auxois, ce huguenot, issu d'une famille de robe, avait étudié le droit à Heidelberg (1606), où Jean Gruter l'avait accueilli à la Bibliothèque Palatine. Il n'avait pas encore vingt ans qu'il découvrait la fameuse anthologie dite "palatine" et gagnait, par ce coup de maître, une précoce réputation dans la République des Lettres. Reçu avocat au Parlement de Dijon - par esprit de devoir plus que par vocation, en quoi il ressemblait à Peiresc - il était venu recevoir sa consécration à Paris où les portes de la Bibliothèque du roi lui avaient été ouvertes d'emblée par Nicolas Rigault. Honneur plus insigne encore, il est admis à l'Académie Putéane, ayant d'ailleurs confirmé sa maîtrise par une édition commentée des écrivains "mineurs" de l'Histoire Auguste et par sa collaboration à la mise au net du catalogue des manuscrits de la Bibliothèque du roi qu'avait préparé Nicolas Rigault.
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C'est vraisemblablement, chez les frères Dupuy, que Peiresc fit sa connaissance, le jaugeant, dans une lettre à Aléandre, d'une phrase courte, mais chargée du poids d'un temps, d'un milieu, d'une attitude d'esprit et de coeur : "non è catholico, ma è molto erudito". Prodigieux érudit (13), Saumaise met, en effet, au service de sa foi la philologie classique et sa connaissance des langues orientales : hébreu, arabe, syrien, chaldéen, persan. Il est entré de bonne heure dans le réseau, en correspondance épistolaire avec ses pairs de l'Europe savante. Padoue, Bologne, l'Angleterre se le disputent et lui offrent, à l'envi, des chaires professorales. C'est aux instances des Hollandais qu'il finit par céder, comme il était naturel pour un homme de sa confession. Il occupe à Leyde le poste où Scaliger avait brillé avant lui. Il est reçu en triomphateur en 1632, cependant que le Prince de Condé et d'autres grands personnages s'ingénient non sans arrière pensée, à le reconquérir pour la gloire du royaume, et pourquoi pas, pour celle de la vrai foi. On sait que le savant, trop sollicité, finit par céder un temps aux instances de la reine Christine et que cette reine très possessive ne le laissa reprendre le chemin de la Hollande qu'à l'insistante prière des curateurs de l'Académie de Leyde.
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Mais c'était quatorze ans (1651 - 1653) après la mort de Peiresc, lequel avait entretenu avec le professeur de Leyde une correspondance véritablement encyclopédique.(14) Peut-être n'en est-il d'ailleurs aucune autre, dans le prodigieux recueil épistolaire peirescien qui soit plus caractéristique de l'érudition contemporaine. Dans chacune des lettres vingt sujets sont abordés. Toute missive devient un véritable magasin d'érudition, pour ne pas dire un fourre-tout, ou un bric-à-brac où se bousculent informations, questions, réponses et dissertations d'une extraordinaire subtilité.
Ainsi d'Aix, le 11 septembre 1635, Peiresc informe-t-il Saumaise de la réception d'un lot de manuscrits coptes (évangéliaire, grammaire, vocabulaire). Il lui annonce l'exécution de la copie d'un manuscrit musical, mais il attend de son correspondant la copie d'un petit auteur arabe, avec traduction latine. Il se réjouit d'avoir arraché des mains de Mersenne un manuscrit musical arabe, qu'il lui avait prêté, mais qui était déjà parvenu chez un tiers. Il transmet des nouvelles de l'impression du Prodromus du P. Kircher. Il se fait l'intermédiaire du cardinal Barberini afin que le protestant Saumaise communique au prince de l'Eglise un manuscrit d' Eusèbe qui a appartenu à Scaliger. Il est vrai que Saumaise recevrait une compensation, puisque le cardinal se propose de communiquer à Paris des manuscrits de la Vaticane, qui seraient fort utiles au professeur de Leyde. Au reste, la recommandation de Saumaise pour Dormalius a été communiquée au cardinal Barberini. Saumaise est informé que, d'après les échantillons qu'il en a envoyés, l'alphabet égyptien qu'étudie Elichman, serait en réalité éthiopien, le copte et l'éthiopien étant d'ailleurs très proches du grec majuscule.
Toutes informations à quoi s'ajoutent l'envoi de dessins d'armes anciennes (Saumaise étant officiellement chargé d'étudier l'armement et la tactique des armées romaines) et, une dissertion sur les colonnes Antonine et Trajane, la première étant beaucoup plus précise pour le dessin des armes. (15)
Enfin, des nouvelles tout à fait anecdotiques dont l'historien fait néanmoins son profit : le bateau du capitaine Beaussier est tombé aux mains des corsaires, ce qui est grand dommage car se trouvait, parmi les marchandises volées, un manuscrit de tous les prophètes, en copte et en arabe, et toutes les Epîtres de saint Paul, en arabe. Et encore : Peiresc a grand mal à acheminer les lettres que Golius voudrait faire parvenir à son frère, le P. Célestin de Sainte-Lydwine, à cause des purifications et des quarantaines qu'impose l'épidémie de peste.
Au plus bas de l'échelle hiérarchique des correspondants, il faut ranger ceux que l'on pourrait appeler les "agents" et les fournisseurs - tous ceux pisteurs, rabatteurs, acheteurs - que Peiresc emploie à chasser les manuscrits et les curiosités dans les terres lointaines et parfois mystérieuses, jusqu'au royaume du Prêtre Jean et comptoir de Goa. Ce sont des religieux, chercheurs ou missionnaires, ou des négociants qui trafiquent avec l'Orient.
Parmi les religieux, on connaît fort bien le P. Théophile Minuti (1592 - 1662), né à Bras (Var, arr. de Draguignan). Il devint minime en 1612 au couvent d'Aix. Sur les conseils de Peiresc, il fit deux séjours en Orient (1625 - 1630 et 1631 - 1634). Il envoya, en 1629, à son protecteur, un Pentateuque écrit en caractères samaritains, hébreux, arabes, syriaques, deux Nouveaux Testaments et de nombreux manuscrits arabes. En 1630, il rapporta des manuscrits coptes, deux momies et des médailles de Chypre. Il repartit de Belgentier en 1631, dans la suite du comte de Marcheville, nommé ambassadeur auprès de la Porte. Pendant son second séjour, il visita Saïda, Damas, Alep et revint à Paris en mai 1634, en passant par Constantinople, Rome, Belgentier. Lors de son second voyage, il envoya à Peiresc des oignons de tubéreuse, le rouleau des morts égyptien. C'est lui qui eut l'honneur d'administrer les derniers sacrements au savant aixois.
Le P. Gilles de Loches, Capucin, de la Province de Touraine - Bretagne envoyé en Orient comme missionnaire est aussi l'un des rabatteurs de Peiresc. En 1626, il inaugura la mission de Saïda et en 1631, celle du Caire. Deux ans plus tard, il laissa celle-ci au P. Agathange de Vendôme. Pendant son séjour, il apprit les diverses langues orientales et rechercha avec zèle les manuscrits anciens. Il revint en France en 1633 et dès son retour, fit visite à Peiresc.
Parmi les marchands qui rendirent le plus de services au parlementaire aixois, on peut citer Jean Magy, de Marseille, qui avait ouvert un comptoir au Caire, Nicolas Picquery ou Pichery, négociant d'Anvers, établi à Marseille. Il devint le beau-frère de Rubens lorsque celui-ci se remaria en 1630 avec Hélène Fourment. A Marseille, Pichery recevait le courrier de Peiresc à destination des Pays-Bas et l'acheminait par le courrier de Marseille - Gênes, qui quittait Aix chaque jeudi. Il apportait personnellement les lettres et paquets de Rubens. De plus, il servait de banquier pour les transactions de Peiresc à Anvers par l'intermédiaire de son autre beau-frère Arnold Lunden, qui avait épousé Suzanne Fourment en 1622. Revenu à Anvers, Pichery continua d'être l'intermédiaire de Peiresc auprès de Rubens lorsque leur correspondance reprit en 1634 et c'est à lui que Peiresc adressait lettres et paquets pour ses amis des Pays-Bas.
M. Pomian a noté que "Peiresc envoie un peintre à Smyrne pour en relever le plan et la vue générale, indispensables à la compréhension de quelque texte. Il organise aussi, dans les pays du Levant, des recherches d'instruments et de manuscrits pour Mersenne qui est en train de préparer une oeuvre sur la musique, dont Peiresc financera d'ailleurs l'édition".(16)
L'Harmonie Universelle (Mersenne)
En un temps où les luttes religieuses furent si âpres, on remarque, non sans respect, que le très catholique Peiresc ne tint jamais aucun compte de la confession de ses correspondants, même s'il cherche discrètement à obtenir parfois la conversion des hérétiques.
S'il entretient un commerce épistolaire assidu avec nombre de cardinaux, d'archevêques et d'évêques, il écrit aussi au ministre huguenot Samuel Petit et au rabbin Salomon Azubi et nous avons mis en lumière l'intensité et la variété de la correspondance qu'il adresse à Saumaise, huguenot intraitable. Telle était la République des Lettres, République sans frontières politiques ni spirituelles.
Si l'on voulait étudier efficacement un "cercle épistolaire" de cette "République", dans la première moitié du XVIIe siècle, il faudrait s'interroger non seulement sur le mécanisme de sa formation, mais encore se demander s'il n'existe pas au sein du groupe des correspondants, inspirés par la forte personnalité qui les a rassemblés, une certaine finalité et aussi un certain ton.
Il est hors de doute que la raison d'être du réseau de correspondance est d'abord de faciliter la circulation des informations scientifiques. Car nous sommes en un temps où on n'a pas encore créé ce qui va dans la suite se substituer aux correspondances: les revues scientifiques. Toute sa vie, Peiresc a eu pour premier objectif d'informer, de favoriser l'échange des informations, de mettre en relation les hommes qui à des centaines de lieues de distance s'intéressent au même sujet et qui, sans lui, travailleraient isolément, s'ignorant leur vie durant. Mille exemples pourraient être invoqués. On a vu qu'au prix de lettres répétées et d'une inlassable et subtile diplomatie, Peiresc s'efforçait de faire mettre à la disposition d'un savant protestant, les manuscrits de la Bibliothèque du Saint-Père, ou, tout au moins, leurs copies. M. Pomian a remarqué qu'il avait demandé à Camden d'aider Duchesne qui avait besoin de matériaux pour écrire ses Rerum Normannorum Scriptores. (17) Aristocrate de naissance et de tempérament, Peiresc est un infatigable quémandeur - pour lui-même parfois, pour ceux qu'il estime dignes de sa confiance et utile à la diffusion du savoir, toujours.
Gassendi a parfaitement mis en lumière cet aspect de la personnalité de son illustre ami :
"Même si on ne le lui demandait pas, il se trouvait couramment proche de quelque correspondant que ce fût, pour le pourvoir soit sur ses documents personnels, soit sur ses collections (pas seulement les siennes, mais celles aussi des autres, requises pour cette occasion), soit sur les manuscrits qu'il se démenait à obtenir auprès de toutes les bibliothèques. Sans rappeler qu'il ne manqua jamais de solliciter des compétences pour écrire tel ou tel sujet, réduire les obstacles s'il y en avait, dispenser argent, livres, etc si c'était nécessaire." (18)
Gassendi va d'ailleurs plus loin. Avec une pénétration psychologique impressionnante, il affirme que Peiresc se sentant incapable d'écrire lui-même, a dispensé aux autres son savoir afin qu'ils insèrent les informations qu'il leur procurait dans leurs propres oeuvres :
"Ne voulant pas que tout fût perdu, il prit la décision... d'écrire des lettres où il pût rapporter tout l'essentiel, selon les occasions qui se présentaient ou qu'il provoquait. Il est possible de dire que la plupart subsistent, bourrées d'érudition, elles méritent parfaitement d'être tenues pour des éléments de livres, et d'être publiées. De cette valeur, il y en a beaucoup où il disserte de réalités antiques ou naturelles surprenantes, et fait en sorte que chacun puisse en être éclairé. Il ne répugnait pas le moins du monde à communiquer les données rares de ce genre - qu'il détenait, à des personnages de valeur, également ses amis. Il estimait que c'était la même chose qu'il les publiât lui-même ou que ce fussent d'autres, pourvu qu'elles fussent jugées comme pouvant être lues avec intérêt. Même il espérait et affirmait que, dans le cas où elles seraient insérées dans les ouvrages d'autrui, elles seraient d'autant plus utiles qu'elles deviendraient plus célèbres en passant par des mains érudites.Il ne cherchait ni n'accumulait à d'autres fins que comme incitations pour les esprits éminents à imaginer en mieux. Il était, quant à lui, incapable d'accoucher d'un enfant bien constitué et séduisant, ou de peaufiner membre après membre, trop heureux si de quelque manière il jouait la sage-femme auprès des "parturientes ! "(19)
Il faudrait, enfin, souligner les intentions pacificatrices et moralisatrices d'un grand seigneur de l'érudition, insoucieux de sa propre gloire, se complaisant dans le rôle d'éminence grise et, dans une certaine mesure, de directeur de conscience de ses confrères.
Peiresc connaît mieux que personne le monde turbulent des érudits, les querelles féroces qui les opposent, la superbe de ceux qui foudroient leurs confrères ignorants et les accablent de leur supériorité.
Ecoutons encore Gassendi :
"Pour insister sur les lettres, il y a aussi beaucoup de lettres morales tout à fait dignes d'être imprimées, où il console, dissuade, exhorte, vise tels ou tels objectifs, avec une admirable gentillesse et une admirable énergie : mais nulle part, à ce que je crois, avec plus d'éloquence que lorsqu'il conseille aux lettrés de se garder des querelles - de s'abstenir d'injures et de sarcasmes mordants, d'avoir du respect pour l'Antiquité et de pas s'en distinguer sans observer une certaine forme de révérence : de ne pas précipiter leur jugement quand il s'agit de phénomènes obscurs ou controversés, de ne pas embrasser les ambiguïtés comme des certitudes, ni d'ailleurs les écarter ; de s'attarder à défendre leurs thèses plutôt qu'à démolir celle des autres ; de ne pas imiter ceux qui, devant voyager, s'attardent à mettre en tas toutes les pierres qui font obstacle, ou ceux qui, devant composer un bouquet de roses, commencent par ôter toutes les épines du rosier ; d'épargner, d'excuser, d'amoindrir les fautes éventuellement commises par d'autres ; de se demander qui, en fin de compte, doit être considéré comme digne de louange, si ne mérite louange qu'un homme exempt de tout défaut ; de se féliciter d'avoir rompu la glace en faveur de quelqu'un ou du moins d'avoir tenté d'aplanir les sentiers les plus rocailleux ; de reconnaître que rien n'est d'emblée parfait, et que personne n'est disposé à présenter ses essais en public s'il n'espère de la compréhension plutôt que de l'hostilité ; pussent ces savants se souvenir de ce qu'ils sont sujets aux erreurs et qu'à ce titre ils mériteront qu'on leur pardonne aussi, si eux-mêmes ont été équitables avec autrui, etc ; mais il serait trop long de tout dire". (20)
Rendons, enfin, la parole à Peiresc lui-même : "...je prends un plaisir extrême de voir cesser toutes matières de malentendu entre gens qui peuvent tous contribuer quelque chose au service du public, quoique les uns ne puissent faire office que de pionniers lorsque les autres font office de bons soldats et de capitaines, étant besoin d'avoir des uns et des autres pour la nécessité de société humaine". (21)
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(1) Cité par M. Paul Dibon, "Les échanges épistolaires dans l'Europe savante du XVIIe siècle" dans Revue de Synthèse, III série n° 81-82 (janv. - juin 1976), p.40. (2) Ibid. p. 40. (3) L. Van Norden, "Peiresc and the English Scholars" dans The Huntington Library Quarteley, vol. XII, n° 4 (août 1949), pp. 369 - 389. (4) R. Mandrou, Histoire de la pensée européenne, 3. Des humanistes aux hommes de science (XVIe et XVIIe siècles), Paris, Seuil 1973, pp. 248 - 249 (Coll. Points. Série Histoire). (5) David Jaffé va prochainement publier Rubens and his Friends, some New Letters, Warburg Institute (Surveys and Textes, ser. no. 22 , ed. Elizabeth Mc Grath) (6) Cité par Robert Mandrou, Histoire de la pensée européenne... p. 147. (7) P. Bayle, Dictionnaire historique et critique... Troisième édition revue par l'auteur... Rotterdam, M. Böhm, 1720, t. III, pp. 2216 - 2217. (8) K. Pomian, "De la lettre au périodique : la circulation des informations dans les milieux des historiens au XVIIe siècle" dans Organon, (Varsovie, 1974), pp. 25 - 43. (9) Ibid, p. 26. (10) Christiane Berkvens - Stevelinck et Peter J.A.N. Rietbergen préparent l'édition des Lettres de Peiresc au cardinal Francesco Barberini. (11) Francesco Solinas après s'être consacré à l'étude de la correspondance de Cassians dal Pozzo et de son "museum cartaceum" va éditer les lettres adressées par Peiresc à un autre grand archiologue et collectionneur, Lelio Pasqualini. (12) Cf. R. Lebègue, éd. Peiresc, Lettres à Malherbe (1606 - 1628), Paris, C.N.R.S., 1976. (13) "C'est chose prodigieuse que son sçavoir. L'estude de Pline l'a fait feuilleter et examiner tous les médecins anciens et quelques modernes, principalement ceux qui ont traité de botanique. Il en sçait plus, à lui seul, sur cette matière que toute la faculté de médecine." (Ph. Tamizey de Larroque, Lettres de Peiresc, Paris, Imprimerie nationale, 1888, t. I, 906) (Jacques Dupuy à Peiresc, 6.VIII.1618). (14) Voir mon édition : Peiresc, Lettres à Claude Saumaise et à son entourage (1620 - 1637), Florence, Olschki, 1992. (15) Voir mon article : "Guerre moderne et érudition : Peiresc et le traité de la milice de Saumaise (1635 - 1637)" dans Histoire, économie et société, 11e année, n° 2 (1992), pp. 187 - 196. (16) K. Pomian, De la lettre au périodique... pp. 30 - 31. (17) Ibid, p. 30. (18) R. Lassalle, Trad. Gassendi, Vie de l'illustre Nicolas-Claude Fabri de Peiresc,conseiller au Parlement d'Aix. Paris, Belin, 1992, p. 306. (19) Ibid., p. 306. (20) Ibid., pp. 306 - 307. (21) Cité par K. Pomian, p. 31 (Peiresc à Holstenius, 31. VII 1636). |