Définir ce que l'on range dans la
catégorie "Art" de la culture, dépend totalement
quoique de manière plus ou moins consciente et confuse, des
conditionnements historiques et sociaux. Il n'y a pas ou peu d'art naturel et
spontané, il n'y a pas d'esthétique universelle même si
l'on peut donner des raison biologiques à l'émotion et au
plaisir.
Si la perception est une activité des sens, elle
est médiatisée par la connaissance, et la vision est
différente du regard.
Si l'on cherche à définir l'art par une
fonction, on peut distinguer deux pôles, que l'on retrouve dans la
science : la Beauté et la Connaissance. Assimiler l'art à
l'accomplissement du beau est tout aussi réducteur que de le
considérer comme un reflet ou une représentation expressive de la
réalité ou de l'imaginaire
A trop assimiler l'art aux démarches techniques
qu'il suscite on isole les différents types d'activités
artistiques, alors que des approches théoriques renforcent
l'unité du champ artistique et soulignent l'importance des
phénomènes de synesthésie des sens.
Les considérations de sémiotique et de
rhétorique tendent à considérer l'art comme un langage (ou
les arts comme des langages) et établissent des passages continus entre
les arts visuels et la littérature, la musique et les arts du spectacle.
Les études esthétiques donnent aussi de
l'art une image unifiée sinon unificatrice, en soumettant l'art à
des analyses philosophiques
Parmi
les regards philosophiques contemporains sur l'Art il faut distinguer celui,
très influent, du philosophe pragmatique américain Nelson Goodman
(1906 - 1998). Evoluant entre la philosophie des sciences et
l'esthétique, entre la direction d'une galerie d'art et la collection
d’œuvres d'art, N. Goodman
remplace la question : "Qu'est-ce que l'art ?" par la
question : "Quand y a-t-il art ?". Goodman cherche à dissocier
au maximum l'esthétique d'une théorie des émotions, en
rejetant des catégories comme celle de beauté, et à
rapprocher le plus possible l'œuvre d'art des oeuvres de connaissance, en
en faisant des modes concurrents mais complémentaires de
représentation. On constatera le rabattement de l’esthétique
sur les notion d’expression et d’expressivité qui balisent
tout autant les domaines artistiques que les domaines scientifiques
(sémiotique comprise).
Vouloir distinguer art et science selon l’opposition
objectivité/subjectivité, est fatalement voué à
l’échec. Sortir volontairement du cadre de la
représentation objective scientifique pour entrer dans le domaine
de la subjectivité est une illusion.
L’objectivité scientifique pure n’existe pas. Comme
si la science ne faisait pas appel à l’imaginaire. Quant à
l’art lieu de la création subjective et de
l’originalité, il n’existerait pas si la raison ne venait
pas sans cesse y tempérer l’imagination. C’est
d’ailleurs là le sens profond des mesures esthétiques
à la Birkhoff ou à la Moles : une dialectique de
l’originalité et de l’intelligibilité, de la
complexité créatrice et de la régulation, de la raison
constituante et de la raison constituée selon la très jolie
expression de notre cher Lalande. L’art comme la science sont des
passions tempérées par la raison.
La prétendue objectivité scientifique est un idéal
de la connaissance que l’on cherche à réaliser par tous les
moyens constructifs à notre disposition. Ce faisant le scientifique
cherche à faire explicitement, comme l’artiste d’ailleurs,
ce que son cerveau fait inconsciemment sans cesse dans l’accomplissement
de ses fonctions perceptives et cognitives. L’objectivité
c’est la nécessité de rechercher de la stabilité et
des invariances dans un univers ou tout fluctue sans cesse et où notre
subjectivité s’affole et se noie. La redondance liée
à l’ordre est comme une bouée de sauvetage dans un univers
mental où nous cherchons par tous les moyens à nous en
libérer par compression de l’information.
Le savant comme l’artiste aspire à
l’objectivité, gage de la communication et de la
compréhension ( de l’explication peut être ) tout en
craignant sans cesse de la voir tarir la source de l’inventivité
et de la singularité.
On ne s’étonnera donc pas de voir des chercheurs en
histoire des sciences, comme Lorraine Daston ou son complice Peter Galison, s’intéresser
à l’histoire de l’objectivité.
L’objectivité des uns n’est pas celle des autres.
L’objectivité est subjective. La Relativité nous a
d’ailleurs appris à nous méfier de ce que déclarent
voir les observateurs. Tout dépend de leur état de mouvement.
Ainsi un observateur uniformément accéléré
appellera vide ce qui pour un observateur inertiel est manifestement plein.
(Techniquement c’est la différence entre le vide de Fulling
Rindler et le vide de Minkowski ! ). Un observateur
accéléré dans le vide voit surgir de partout des particules.
On n’en croit pas ses yeux. Où est passée
l’objectivité ??
Quant à affirmer que l’art ne cherche pas à
contribuer au progrès des connaissances scientifiques, c’est
là une contre vérité historique évidente. Il suffit
pour s’en convaincre d’évoquer le rôle joué par
la perspective et les techniques de représentation (cartographiques en
particulier) dans la constitution de la vision mécanique du monde. Sans parler du rôle de la
photographie au cœur de toutes les sciences au XIX et au XX èmes
siècles. Une photographie qui n’est pas un simple procédé
technique d’enregistrement de données, mais participe par son
esthétique à la mise en scène du savoir et à la
stimulation de l’imaginaire scientifique du chercheur ( en astrophysique,
en biologie ou en microphysique).
La distinction entre scientifique et artiste se dissout
d’ailleurs dans la notion de créateur : celui qui donne
à voir ce qui n’a jamais été vu, celui qui donne
à comprendre ce qui n’avait jamais été compris.
Szent Gyorgi, le grand biochimiste et biologiste, découvreur de
la vitamine C dans le paprikas de sa Hongrie natale, disait :
« Le génie c’est de passer où tout le monde est
passé, et de voir ce que personne n’a vu ».
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