Simon DINER

 

QU'EST-CE QUE L'ART ?

 

 

Définir ce que l'on range dans la catégorie "Art" de la culture, dépend totalement quoique de manière plus ou moins consciente et confuse, des conditionnements historiques et sociaux. Il n'y a pas ou peu d'art naturel et spontané, il n'y a pas d'esthétique universelle même si l'on peut donner des raison biologiques à l'émotion et au plaisir.

Si la perception est une activité des sens, elle est médiatisée par la connaissance, et la vision est différente du regard.

 

Si l'on cherche à définir l'art par une fonction, on peut distinguer deux pôles, que l'on retrouve dans la science : la Beauté et la Connaissance. Assimiler l'art à l'accomplissement du beau est tout aussi réducteur que de le considérer comme un reflet ou une représentation expressive de la réalité ou de l'imaginaire

 

A trop assimiler l'art aux démarches techniques qu'il suscite on isole les différents types d'activités artistiques, alors que des approches théoriques renforcent l'unité du champ artistique et soulignent l'importance des phénomènes de synesthésie des sens.

Les considérations de sémiotique et de rhétorique tendent à considérer l'art comme un langage (ou les arts comme des langages) et établissent des passages continus entre les arts visuels et la littérature, la musique et les arts du spectacle.

Les études esthétiques donnent aussi de l'art une image unifiée sinon unificatrice, en soumettant l'art à des analyses philosophiques

 

Parmi les regards philosophiques contemporains sur l'Art il faut distinguer celui, très influent, du philosophe pragmatique américain Nelson Goodman (1906 - 1998). Evoluant entre la philosophie des sciences et l'esthétique, entre la direction d'une galerie d'art et la collection d’œuvres d'art, N. Goodman  remplace la question : "Qu'est-ce que l'art ?" par la question : "Quand y a-t-il art ?". Goodman cherche à dissocier au maximum l'esthétique d'une théorie des émotions, en rejetant des catégories comme celle de beauté, et à rapprocher le plus possible l'œuvre d'art des oeuvres de connaissance, en en faisant des modes concurrents mais complémentaires de représentation. On constatera le rabattement de l’esthétique sur les notion d’expression et d’expressivité qui balisent tout autant les domaines artistiques que les domaines scientifiques (sémiotique comprise).

 

 

Vouloir distinguer art et science selon l’opposition objectivité/subjectivité, est fatalement voué à l’échec. Sortir volontairement du cadre de la représentation objective  scientifique pour entrer dans le domaine de la subjectivité est une illusion.

L’objectivité scientifique pure n’existe pas. Comme si la science ne faisait pas appel à l’imaginaire. Quant à l’art lieu de la création subjective et de l’originalité, il n’existerait pas si la raison ne venait pas sans cesse y tempérer l’imagination. C’est d’ailleurs là le sens profond des mesures esthétiques à la Birkhoff ou à la Moles : une dialectique de l’originalité et de l’intelligibilité, de la complexité créatrice et de la régulation, de la raison constituante et de la raison constituée selon la très jolie expression de notre cher Lalande. L’art comme la science sont des passions tempérées par la raison.

La prétendue objectivité scientifique est un idéal de la connaissance que l’on cherche à réaliser par tous les moyens constructifs à notre disposition. Ce faisant le scientifique cherche à faire explicitement, comme l’artiste d’ailleurs, ce que son cerveau fait inconsciemment sans cesse dans l’accomplissement de ses fonctions perceptives et cognitives. L’objectivité c’est la nécessité de rechercher de la stabilité et des invariances dans un univers ou tout fluctue sans cesse et où notre subjectivité s’affole et se noie. La redondance liée à l’ordre est comme une bouée de sauvetage dans un univers mental où nous cherchons par tous les moyens à nous en libérer par compression de l’information.

Le savant comme l’artiste aspire à l’objectivité, gage de la communication et de la compréhension ( de l’explication peut être ) tout en craignant sans cesse de la voir tarir la source de l’inventivité et de la singularité.

On ne s’étonnera donc pas de voir des chercheurs en histoire des sciences, comme Lorraine Daston ou son complice Peter Galison, s’intéresser à l’histoire de l’objectivité. L’objectivité des uns n’est pas celle des autres. L’objectivité est subjective. La Relativité nous a d’ailleurs appris à nous méfier de ce que déclarent voir les observateurs. Tout dépend de leur état de mouvement. Ainsi un observateur uniformément accéléré appellera vide ce qui pour un observateur inertiel est manifestement plein. (Techniquement c’est la différence entre le vide de Fulling Rindler et le vide de Minkowski ! ). Un observateur accéléré dans le vide voit surgir de partout des particules. On n’en croit pas ses yeux. Où est passée l’objectivité ??

 

Quant à affirmer que l’art ne cherche pas à contribuer au progrès des connaissances scientifiques, c’est là une contre vérité historique évidente. Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer le rôle joué par la perspective et les techniques de représentation (cartographiques en particulier) dans la constitution de la vision mécanique du monde.  Sans parler du rôle de la photographie au cœur de toutes les sciences au XIX et au XX èmes siècles. Une photographie qui n’est pas un simple procédé technique d’enregistrement de données, mais participe par son esthétique à la mise en scène du savoir et à la stimulation de l’imaginaire scientifique du chercheur ( en astrophysique, en biologie ou en microphysique).

 

La distinction entre scientifique et artiste se dissout d’ailleurs dans la notion de créateur : celui qui donne à voir ce qui n’a jamais été vu, celui qui donne à comprendre ce qui n’avait jamais été compris.

Szent Gyorgi, le grand biochimiste et biologiste, découvreur de la vitamine C dans le paprikas de sa Hongrie natale, disait : «  Le génie c’est de passer où tout le monde est passé, et de voir ce que personne n’a vu ».

 

 

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