La miniature peinte sur laque comme symbole de la culture mythologique du XXème siècle

Au coeur des terres historiques de Vladimir-Souzdal, les peintres de miniatures sur laque transfigurent la peinture d'icônes, en la mettant au service de la mythologie et de la poésie populaire. Démarche signifiante en un siècle, le XXème siècle, que l'on peut considérer comme un siècle de "remythologisation de la culture", en opposition à des siècles de "démythologisation" comme le XVIIIème (Les Lumières) et le XIXème (Le Réalisme).

En effet une des composantes essentielles du passage du réalisme du XIXème siècle au modernisme (ou au post-modernisme) se trouve dans la tendance à sortir des cadres socio-historiques ou spatio-temporels. La mythologie, de par son caractère symbolique s'avère un langage naturel et commode pour exprimer cette évasion hors du "réel". Evasion provoquée par la prise de conscience de la crise de la culture bourgeoise comme crise de la civilisation toute entière.

De Nietzsche à Freud et Jung, de Lévy-Brühl à Cassirer, Eliade, Dumézil et Lévi-Strauss, l'anthropologie (Les sciences humaines) n'est qu'une vaste mythologie.

En favorisant la peinture miniature sur laque à Palekh, au milieu des années 20, le pouvoir soviétique, malgré son rationnalisme affiché, ne peut que poursuivre les développements modernistes de la Russie du début du XXème siècle. Il règne en effet dans la peinture russe d'avant la Révolution une atmosphère d'imaginaire mythologique qui témoigne de la force du vieux fond païen slave dans la culture russe, et de l'attachement aux traditions épiques d'une histoire nationale tourmentée.

L'importance de la miniature sur laque provient de ce qu'elle apparaît comme l'héritière au XXème siècle de la plupart des mouvements artistiques russes des siècles passés. La peinture d'icônes, la peinture romantique russe du XIXème siècle, l'imagerie populaire (le loubok), les mouvements picturaux de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle (Abramtsevo; Mir Isskustvo- Le Monde de l'Art), elle prolonge en particulier, en la métamorphosant la nouvelle phase de la peinture d'icônes en Russie à partir du XVIIème siècle. Phase marquée par une interaction constante entre l'icône et l'art populaire dans le cadre d'une esthétique baroque et maniériste. Phase manifestée essentiellement par la production des centres de Palekh, de Kholoui et de Mstera qui vont devenir les centres majeurs de la miniature sur laque.

Cette miniature sur laque manifeste au plus haut degré l'enracinement de toute la culture russe dans la culture populaire. Enracinement sans cesse manifeste, même dans l'Avant garde artistique, où des peintres comme Larionov, Gontcharova ou Malevitch affirment avec éclat ce lien fondamental.

Enracinement qui joue un rôle central dans le développement de l'Ecole russe de Sémiotique, aile marchante du Structuralisme au XXème siècle. C'est par leurs études du mythe, du conte, de laculture populaire et de la culture religieuse que les grands sémioticiens russes se sont affirmés précurseurs ou participants marquants de l'analyse scientifique du langage et de la culture qui s'exerce au XXe siècle dans la connaissance de l'Homme.

A. Afanassiev, P. Florenski, P. Bogatyrev, R. Jakobson, V. Propp, A. Losev, M. Bakhtin, B. Ouspensky, E. Meletinskii, V. Ivanov, V. Toporov, I. Lotman, sont les grands noms de cette école. Certains sont très connus en Occident, comme R. Jakobson, V. Propp ou M. Bakhtin. Les autres méritent tout autant de figurer parmi les auteurs fondamentaux des sciences humaines contemporaines.

L'ambition de cette exposition est de présenter la peinture miniature sur papier mâché laqué non pas comme une manifestation mineure d'art décoratif, mais comme une production artistique de plein droit. A cet effet mobiliser les meilleurs représentants de la philosophie esthétique et de la sémiotique artistique, russes et français, tant pour la présentation de l'exposition que pour la mise au point du luxueux catalogue scientifique qui l'accompagnera.