L'art et la Science. Un destin commun. Un dialogue difficile.

A moins de cent kilomètres des peintres de miniatures, tout à côté de la forêt, au bord de la Volga, à Gorki, des mathématiciens et des physiciens élaborent au cours des années 30 les concepts clés d'une nouvelle vision dynamique du monde. Ils sont à l'origine de conceptions essentielles qui ouvrent la voie à la compréhension de la génèse des formes dans la Nature et dans... l'Art.

Les expositions qui allient l'Art et la Science sont rares. Les grandes expositions thématiques sur l'Art et la Culture sont en général muettes sur la Science de l'époque envisagée. Comment peut-on envisager au Centre Georges Pompidou de Paris une exposition sur la culture allemande dans les trente premières années de ce siècle : " PARIS - BERLIN. 1900 - 1933 " (1978) sans évoquer la Science Allemande qui occupe à l'époque une position dominante et révolutionne notre conception du monde (Relativité - Mécanique Quantique)?

N'est-ce pas là le signe indubitable de ce fossé qui s'est creusé et s'accroît entre l'Art, considéré comme Humanisme et la Science figée dans une posture inhumaine. La Science fait-elle peur ? Sans aucun doute, car elle s'ouvre aujourd'hui sur des mondes abstraits, mystérieux et lointains. A côté d'elle la Technologie fait figure d'animal sauvage en captivité. De ce fait, les rapports entre l'Art et la Technologie, toujours très profonds, n'ont cessé de s'affirmer au XXe siècle. De nombreux projets et de nombreuses expositions témoignent de cette interaction.

Ainsi, par exemple, l'aventure menée de 1967 à 1971 par Los Angeles County Museum of Art et relatée dans un rapport riche en textes et en images : Art and technology. A report on the Art and technology Program of the Los Angeles County Museum of Art, 1967 - 1971 Viking Press. N.Y. 1971. Une aventure à la mesure de ces expériences pionnières que furent le Bauhaus (1919 - 1933) ou l'Ecole d'Ulm, à l'origine de la notion de "design".

Aussi, peut-on considérer comme représentatives des expositions comme :

Design, miroir du siècle
présentée au Grand Palais à Paris du 19 mai au 25 juillet 1993

ou

L'Art de l'ingénieur.
Eté 1997 au Centre Georges Pompidou

Sans parler bien sûr de l'interaction profonde entre la pratique artistique et les technologies maîtresses du XXe siècle, comme les matériaux plastiques, le laser et... l'informatique. D'une certaine manière l'art contemporain n'a que simulations et images virtuelles à la bouche. Esthétique numérique, figures fractales, design informatique s'infiltrent de toute part dans le champ artistique.

Mais où est la Science dans tout cela ?
N'aurait-elle rien à dire ?
De temps en temps une manifestation tente de s'opposer à cet état de fait regrettable.

A Bruxelles, en 1984, (Palais des Beaux-Arts), une exposition sur l'Art et le Temps - Regards sur la quatrième dimension, donne lieu à des remarquables contributions de l'Ecole de I. Prigogine, reflétées dans un superbe catalogue. Grégoire Nicolis y aborde en particulier dans une brève note le problème des "Brisures de symétrie et perception des formes". Il y déclare justement que les formes et les rythmes présents dans l'univers de l'artiste sont en réalité profondément enracinés dans les lois de la nature. Rapport profond entre la dynamique et les formes. Rapport que la Science explore aujourd'hui grâce aux travaux précurseurs des savants de l'Ecole de Gorki.

Du 1er juin au 24 août 1986 se tient à Darmstadt une exposition "encyclopédique" sur "La Symétrie dans l'Art, la Nature et la Science", avec publication d'un gigantesque catalogue en deux volumes. Manifestation trop brève et trop discrète. Le catalogue, en allemand, n'a pas connu de version anglaise.

Art et symétrie est un des thèmes traditionnels de contact entre les arts et les sciences, en fait entre l'art et les mathématiques. Tradition fort ancienne puisque c'est là le courant pythagorico-platonicien d'explication de l'harmonie artistique. Courant qui se matérialise dans la création artistique par toutes les considérations qui entourent le nombre d’or et les tracés régulateurs, sans parler de toutes les théories scientifiques de la musique.

Manifestations multiples du problème commun à l'Art et à la Science : l'appropriation de l'espace. Problème qui atteint son point d'orgue dans les considérations géométriques liées à la perspective. On doit rappeler là, l'intérêt explicite pour ces problèmes de la part des plus grands artistes : Pierro della Francesca, Albrecht Dürer, Leonardo da Vinci, Pierre Paul Rubens, Paul Seurat ou des peintres abstraits, cubistes ou avant-gardistes.

Sans parler du cas exceptionnel de Max Escher, sujet d'un Congrès International à Rome en mars 1985 : M.C. Escher, Art and Science. Congrès organisé par deux des plus grands mathématiciens géomètres contemporains : H.S.M. Coxeter et Roger Penrose, ainsi que par un mathématicien italien Michele Emmer qui se signale par ses admirables publications sur l'Art et les Mathématiques. Ce dernier mathématicien est aussi collaborateur de "Leonardo", Journal de la Société Internationale pour les Arts, les Sciences et la Technologie, qui se présente comme le journal de ceux qui sont intéressés par les applications de la science contemporaine et de la technologie aux arts et à la musique et qui est publié par les Presses du M.I.T.

En 1994, “Leonardo” a publié un numéro spécial : “Prometheus : Art, Science and Technology in the Former Soviet Union” où sont présentées des contributions russes très originales sur les rapports entre l’Art et la Science, dont notre exposition veut aussi tirer profit. Mais dans toutes ces allées et venues entre l'Art et la Science, l'Art et les Mathématiques, le thème principal est celui de l'Espace, de la Géométrie, et de la Symétrie.

La perspective, les géométries non euclidiennes, les fractales ou les pavages de recouvrement de l'espace sont des thèmes de la Géométrie, qui répondent dans l'Art aux questions d'Harmonie, d'Esthétique, de Proportions, d'Ordonnancement sinon d'Ordre.

Thèmes pythagorico-platoniciens qui tombent sous le coup de la critique majeure qu'Aristote faisait à Platon : ne pas tenir compte du mouvement. Or, voici que vers la fin des années 20 et le début des années trente, alors que la Science semble, dans la Mécanique Quantique, vouloir abandonner la description du mouvement et faire un usage immodéré des considérations abstraites liées à la symétrie, et que l'Art au contraire se déchaîne, dans le mouvement, des mathématiciens et des physiciens impulsent une nouvelle science du mouvement qui va créer une nouvelle vision du monde.

Ce sont les travaux de l'Ecole de Gorki, dirigée par A. Andronov qui vont sauver la conception aristotélicienne de la nature. Reprenant le flambeau de Henri Poincaré (le français), d'Alexandre Lyapounov (le russe) et de Georges Birkhoff (l'américain, passionné d'esthétique mathématique) ils créent une véritable science des phénomènes non linéaires alors que la Mécanique Quantique lie inexorablement son sort aux paradigmes de la linéarité.

C'est véritablement l'Ecole de Gorki, qui en ouvrant une voie pratique pour l'étude des phénomènes non-linéaires, a provoqué l'apparition d'une nouvelle philosophie de la Nature, où la complexité devient le thème central. Une complexité rebelle aux traitements mathématiques algébriques ou analytiques et favorable au retour en force de la géométrie et des images en science.

La complexité du non-linéaire, c'est l'exaltation des formes, le mélange incessant des genres, gommant la frontière entre l'ordre et le désordre, privilégiant le transitoire et l'adaptatif, et redonnant dignité à la matière mal organisée.

On peut alors chercher à élaborer une esthétique des complexités artistiques qui réponde aujourd'hui dans le domaine des arts au même défi des complexités qu'ont relevé les sciences contemporaines et la philosophie dans son retour aux modèles non-cartésiens, à Leibniz et à Pascal.

En transformant le concept de forme, en l'ouvrant aux instabilités, aux bifurcations, au chaos, les sciences contemporaines offrent de nouvelles rationalités et de nouveaux paradigmes aux visions artistiques.

C'est ce nouveau rapport, né des travaux de l'Ecole de Gorki, que la dernière partie de l'exposition cherchera à concrétiser, sans perdre de vue le remarquable convergence entre Complexité et Mythologie.