MUSIQUE SILENCIEUSE

LES INSTRUMENTS A CORDES
LES INSTRUMENTS A CLAVIER
LES INSTRUMENTS A VENTS
LES INSTRUMENTS A PERCUSSION
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

LES INSTRUMENTS A CLAVIER

 

Les instruments à clavier ont connu un succès croissant tout au long de l'Age baroque. Cependant, d'une utilisation relativement récente, plus coûteux ou moins maniables parfois, ils étaient moins répandus que les cordophones et leur iconographie est notablement moins riche. Elle reflète bien, malgré tout, l'évolution rapide de ces instruments aux XVIIè et XVIIIè siècles.

La famille des instruments à clavier regroupe des instruments très différents. En effet, le clavier peut commander des sons produits par des éléments très divers : cordes frappées, ou pincées, ou frottées, ou vent.

Notre étude portera donc sur le clavicorde, le clavecin, l'épinette, le virginal et le pianoforte, mais aussi sur l'orgue et la vielle à roue.

Connu depuis la plus haute Antiquité, l'orgue n'a jamais connu de défaveur. Son nom ne signifie-t-il pas " l'instrument " ? Cependant, sa forme, ses dimensions, le caractère de ses sonorités n'ont cessé d'évoluer. L'orgue médiéval construit pour Louis le Pieux avait dû être un instrument d'intérieur très discret. Les améliorations apportées au cours des siècles concernèrent les trois types d'orgue : portatif, positif ou de tribune. Après la Concile de Trente, l'on commença à construire des instruments monumentaux, dotés de plusieurs claviers et d'un grand nombre de jeux. Tandis que la Renaissance s'intéressa surtout à la perfection des jeux principaux, le Baroque mit plutôt l'accent sur la représentation des jeux de flûtes. De nouveaux effets sonores furent obtenus par différentes combinaisons des registres et l'on améliora la régulation de l'air.

Cependant, le gigantisme de l'orgue de tribune rendit nécessaire la présence, à côté de celui-ci, d'un orgue positif pour l'accompagnement du chant. Ce sont ces petits instruments qui sont le plus souvent représentés et en particulier dans les très nombreux tableaux inspirés par la légende de Sainte-Cécile, vierge et martyre, devenue au XVè siècle patronne des musiciens.

Orazio Gentileschi à consacré plusieurs tableaux à ce thème. Dans le Couronnement de Cécile et Valérien, la composition,très dramatique, est construite sur des obliques suggérées par l'orgue. C'est sans doute à cet effet que l'ordre des tuyaux est inversé, ce qui limite l'intérêt organologique de l'œuvre.

Un autre tableau montre la Sainte - dont le modèle est peut-être sa fille Artémisia, peintre elle-même - devant un petit orgue aux tuyaux disposés en forme de pyramide. Les mains indiquent la recherche d'un jeu puissant ; la musicienne est tout entière concentrée sur son clavier et semble ignorer la partition que lui tend un bel ange. Quant à la Sainte-Cécile de Sellito, elle joue d'un beau positif dont le soufflet est actionné par un angelot. 

Mais, pour intéressants qu'ils soient, ces tableaux ne peuvent évidemment pas satisfaire notre curiosité quant au fonctionnement extrêmement complexe de l'orgue et à ses constantes modifications structurelles. En effet, la mécanique de l'orgue est plus compliquée que celle des autres instruments à clavier, à cause, en particulier, des souffleries puissantes dont il a besoin pour fournir l'air nécessaire à ses jeux . Celles-ci se remplissent grâce au soulèvement d'un long levier et se vident au moyen de poids qui distribuent l'air dans des rangées de tuyaux. La sonorité dépend, elle, des mêmes facteurs qui déterminent le son des instruments à vent. 

La très riche iconographie consacrée à Sainte-Cécile a également le mérite de nous faire suivre l'évolution des goûts et des modes au cours de l'Age baroque. Si, par suite d'une erreur de traduction du texte latin du récit de sa passion " cantibus organis Ceacilia in corde suo soli Domino decantabat " (au son des instruments, Cécile chantait les louanges du Seigneur dans le secret de son cœur), la sainte était devenue organiste, les peintres ne lui firent pas toujours jouer de cet instrument. Ainsi, la Sainte Cécile de Pierre Puget semble bien être assise devant un petit clavecin portable, comme il en existait beaucoup au début du Baroque. Interprète appliquée, elle suit la partition tenue par un angelot avec beaucoup d'attention, mais sa tenue est raide et la position de ses mains sur le clavier manque d'élégance. 

La vogue du clavecin ne fera que s'amplifier tout au long de la période baroque. L'instrument est d'une remarquable élégance de forme, semblable à une grande aile d'oiseau très effilée. Les son est produit par le pincement de la corde : en appuyant sur une touche,qui fait fonction de levier, un "sautereau " de bois qui repose sur l'autre extrémité remonte à côté de la corde et l'accroche au moyen d'un bec, ou plectre. Comme l'orgue, le clavecin possède plusieurs jeux, mais ne peut varier d'intensité.

Les factures présentent d'importantes différences selon l'origine de l'instrument.

La facture italienne apparaît dès la fin du XVè siècle et variera assez peu. Construit en cyprès, le clavecin italien est léger et fragile et n'a en général qu'un seul clavier.

La facture flamande arrive à la perfection au début du XVIIè siècle avec les membres de la Guilde de Saint-Luc à Anvers, dont la célèbre famille Ruckers. Plus robustes que les italiens, les clavecins flamands permettent une plus grande tension des cordes, modifiant ainsi la sonorité. Ils présentent également deux claviers : à l'origine, le second n'était que transpositeur, mais, à la fin du XVIIè siècle, l'accord se fera à l'unisson et les deux claviers pourront s'accoupler.

Les clavecins flamands présentent une somptueuse ornementation : la table d'harmonie est décorée à tempera de fleurs ou d'oiseaux et percée d'une rose, motif purement décoratif en étain doré, comportant les initiales du facteur. Les couvercles étaient eux aussi livrés à l'inspiration des peintres et des décorateurs, qui laissaient leur imagination vagabonder sur des thèmes toujours musicaux.

La facture française s'inspire à la fois de l'Italie et des Flandres. L'on trouve des clavecins, généralement en noyer, à un ou deux claviers, avec une décoration peinte sur la table d'harmonie . Cependant, à partir du XVIIIè siècle, l'influence flamande l'emporte nettement : on copie les Ruckers, on les " ravale " même, faisant alors passer le clavier de 50 à 61 notes. Le belge Taskin, installé en France, devint le spécialiste de ces " améliorations ". Il réintroduisit l'usage des sautereaux pourvus d'un bec de cuir qui permettaient d'obtenir une sonorité plus douce. Un clavecin avait ainsi trois ou quatre jeux : pour en changer ou les coupler, il fallait utiliser des tirettes. Taskin eut l'idée d'y substituer des genouillères afin de laisser libres pour le jeux les deux mains de l'instrumentiste.

Très apprécié des musiciens, le clavecin était pratiqué à la Cour et se trouvait dans les intérieurs nobles mais aussi, signe des temps et de l'importance croissante de la bourgeoisie, il ne manquait pas de figurer dans les portrait que ses riches représentants avaient à cœur de placer bien en évidence dans leurs salons.

Il apparaît très tôt dans les opulents intérieurs hollandais, que Vermeer a su immortaliser avec tant de poésie. Ce Concert à trois  est un bel exemple de l'utilisation intimiste de l'instrument, dont le couvercle ornementé est bien visible. 

L'iconographie semble faire apparaître une nette prédilection féminine pour cet instrument : il figure dans le tableau que Nattier peignit de sa famille, Madame Nattier assise devant un superbe instrument à deux claviers. Mais c'est aussi d'un tel instrument que joue Lord Brooke, immortalisé par " le peintre des grâces " tout comme Madame de Pompadour, dans le très élégant tableau de Boucher, où elle apparaît en protectrice des arts et des sciences.

Un autre instrument à clavier connut un succès important dès le XVIIè siècle : l'épinette.

Instrument à cordes pincées et à clavier comme le clavecin, l'épinette s'en distingue cependant par sa forme et la disposition des cordes et des chevalets. En effet,dans le clavecin, les cordes sont parallèles aux touches du clavier et dans leur prolongement. Dans l'épinette, au contraire, elles sont perpendiculaires ou obliques par rapport aux touches.

Il existe trois formes principales d'épinette :

-l'épinette rectangulaire, dont le clavier occupe une partie ou la totalité du grand côté ;
-l'épinette pentagonale : le clavier est au milieu du grand côté ;
-l'épinette à côté courbe : le clavier se trouve entre le grand côté et le côté courbe.

L'on doit rapprocher de l'épinette le virginal (ou virginale), nom sous lequel est connue l'épinette rectangulaire, instrument très en vogue en Angleterre et en Hollande au XVIIè siècle.

Moins coûteuse que le clavecin, plus légère, plus facile à transporter, l'épinette était l'instrument féminin par excellence, en particulier dans les familles de la petite ou moyenne bourgeoisie. C'était aussi un instrument intimiste : en effet, le plectre n'est pas, comme celui du clavecin, un bec de plume,mais une épine, ce qui fait dire à cet infatigable voyageur qu'était Burney que le son de l'épinette était " une égratignure, avec une note au bout ".

D'un son trop ténu pour figurer dans un orchestre contrairement au clavecin, instrument -roi de la basse continue- l'épinette était cependant utilisée pour des concerts privés, comme le montre ce Concert de Valentin de Boulogne, conservé au Louvre, regroupant un alto, une guitare, un chitarrone et une contrebasse. 

C'est probablement en Hollande que l'épinette connut la plus grande faveur : plus modeste que le clavecin, elle pouvait figurer dans les intérieurs bourgeois où le calvinisme austère n'interdisait pas la musique, dont tous les Hollandais étaient férus. Vermeer a ainsi fixé pour l'éternité une Leçon de musique, une Dame assise à l'épinette  et une Dame debout à l'épinette  qui semblent plutôt toucher un virginal, si l'on se réfère à la forme rectangulaire des caisses  

L'instrument de la Leçon de musique a son clavier situé à droite du grand côté. Le couvercle, sobrement décoré, comporte cette maxime : Musica Laetitiae Comes Medicina Dolorum (la musique, compagne de la joie, remède à la douleur). C'est une des caractéristiques de la peinture hollandaise : la présence d'un " message " écrit, souvent maxime ou leçon de morale. 

Le même thème sera repris en France par Fragonard, mais l'attitude des personnages montre bien toute l'ambiguïté de cette " leçon " ! 

D'autres instruments à clavier existaient aux XVIIè et XVIIIè siècles, mais n'ont pas suffisamment inspiré les peintres pour laisser des gravures ou tableaux satisfaisants, tout comme nous l'avions déjà constaté pour les cordophones.

Le clavicorde, que l'on peut considérer comme l'ancêtre du piano, avait déjà bénéficié de notables améliorations depuis le XVIè siècle. La touche était prolongée par une tige de bois munie d'une fiche métallique : quand elle s'abaissait, la pièce de métal venait frapper la corde par-dessous. Le son produit était faible, ce qui faisait dire, non sans humour, " que les apprentis étaient bien aise d'avoir un instrument qui ne fasse pas trop de bruit afin qu'on ne puisse pas trop aisément remarquer leurs fautes ".

Au XVIIIè siècle, des efforts furent faits pour renforcer sa puissance sonore : c'est à cette fin que l'on imagina percuter la corde par un marteau. Ainsi naquit le pianoforte, mais son avènement marque aussi la fin de l'ère baroque. 

Le tympanon, issu de la doucemelle médiévale,ne connut qu'une éphémère popularité. De forme trapézoïdale, il se posait sur un support et l'exécutant frappait les cordes avec deux baguettes de bois au bout légèrement recourbé. L'étendue, de trois octaves à l'origine, fut portée à cinq par le facteur allemand Pantaleon Hebenstreit. Louis XIV, à qui il présenta son instrument en 1705, l'apprécia et l'appela " pantalon " en hommage à son créateur. Mais il ne tarda pas à tomber dans l'oubli, alors que le tympanon, sous sa forme populaire, subsista encore au XVIIIè siècle. 

Bien différent de tous ces instruments à clavier : la vielle à roue -du latin organistrum-était connue depuis le Moyen-Age. C'est un instrument à cordes dont la table d'harmonie est percée d'une fente pour le passage de la roue et dont le manche, dégagé du corps, est monté de quatre cordes, deux bourdons placés de chaque côté du manche de l'octave et deux cordes mélodiques, accordées à l'unisson, passant dans une boîte fixée à la table. Leur longueur est modifiée au moyen d'un clavier placé sur le bord gauche du manche. L'archet est remplacé par une roue, mue par une manivelle et protégée par un couvercle de sapin.

A l'époque médiévale, c'était un instrument estimé et utilisé pour la musique savante, alors qu'aux XVIè et XVIIè siècles, il ne sert plus qu'aux musiciens ambulants et aux mendiants. Son pittoresque inspira nombre de peintres et de graveurs, dont le grand maître est sans aucun doute Georges de La Tour, qui traita maintes fois ce sujet. Son Vielleur  du Musée de Nantes joue d'une vielle à caisse plate, ornementée de manière rustique et dont la table ne possède qu'une ouïe. Les trois bourdons sont nettement distincts. 

Au XVIIIè siècle, la vielle perd son caractère d'infamie, grâce à la vogue croissante des pastorales et au goût de l'époque pour les " bergeries ". Elle subit de nombreuses améliorations, le clavier jouit d'une plus grande étendue, sautereaux et bourdons sont perfectionnés et la sonorité devient plus agréable. Surtout, le luthier Baton imagine de fabriquer des vielles de grande qualité à partir d'instruments passés de mode, telle que cette vielle représentée par Jeaurat de Bertry, adoptant la caisse piriforme d'un luth et avoisinant un violon et une partition, preuve que l'instrument possède désormais un ambitus suffisant pour interpréter un répertoire véritablement musical. 

Ainsi vont les modes… Dans ce cas encore, les tableaux servent aussi bien l'organologue que l'historien ou le sociologue.