MUSIQUE SILENCIEUSE

LES INSTRUMENTS A CORDES
LES INSTRUMENTS A CLAVIER
LES INSTRUMENTS A VENT
LES INSTRUMENTS A PERCUSSION
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

LES INSTRUMENTS A VENT

 

La Renaissance avait connu un exceptionnel essor d'instruments à vents, favorisé par le début d'une évolution dramatique de la musique instrumentale. Le besoin croissant de produire des sons de plus en plus graves se solda par l'apparition d'instruments de grandes dimensions, difficilement maniables du point de vue de la technique du jeu. L'on vit ainsi se créer des familles entières de chaque instrument offrant une gamme de sons allant du suraigu jusqu'au dessous de basse.

Ce développement unique des aérophones en bois fut favorisé par les tentatives de différenciation les timbres des instruments et, surtout, par l'invention des clefs qui permirent de vaincre la difficulté née de la nécessité de boucher les trous les plus éloignés. Il en résulta la création d'instruments totalement nouveaux, dont la bombarde, qui forma elle-même toute une famille, allant du petit chalumeau à la grande basse de bombarde ou bombardone. Elle possédait sept trous bouchés par les doigts et plusieurs autres à clefs, fermés par des clapets de laiton. Les bords du pavillon étaient protégés par une couronne métallique ornementale, alors que la partie inférieure de l'instrument, légèrement évasée en forme de cône, comportait deux ouvertures. Mais, dès le début du XVIIè siècle ne subsistaient plus que trois tailles de bombardes, dessus, taille et basse, qui finirent par être complètement supplantées par le basson au son très voisin.

La musique de la Renaissance accordait également une place importante aux instruments en bois dont l'anche se trouvait enfermée dans un étui que l'instrumentiste insufflait à l'aide d'un court bec. Mais ces instruments à l'étendue limitée, impropres à l'exécution de compositions complexes, tels le cromorne ou le Rauschpfeife, chalumeau à réservoir d'air, furent vite abandonnés.

La flûte à bec, pas encore concurrencée par la flûte traversière, donna également naissance à des familles d'instruments de différents registres, depuis la petite flûte mentionnée par Praetorius jusqu'à la " grande basse " insufflée par un mince tuyau de laiton, en forme de S. Praetorius décrit une famille de flûtes à bec comprenant vingt et un instruments : deux petites flûtes, deux flûtes de dessus à la quarte inférieure et deux à la quinte inférieure, quatre flûtes alto, quatre flûtes ténor, quatre flûtes de basset, deux de basse et une de contrebasse. Mais il se plaint également de la difficulté d'obtenir un juste accord avec ces instruments, qui resteront pourtant en usage jusqu'à la moitié du XVIIIè siècle, où ils furent détrônés par les flûtes traversières. Contrairement aux autres instruments évoqués, la flûte, longtemps en faveur à l'époque baroque, est largement présente dans l'iconographie musicale.

L'apparition du basson correspondit au besoin d'un instrument à son plus grave et plus intense que celui de la flûte et qui fût plus maniable que la bombarde. Son invention est attribuée d'une manière légendaire à l'Italien Albonesi, bien que son phagotum fût une sorte de cornemuse composée de deux tuyaux verticaux, munis de trous et de clefs réunis par un court tube permettant le passage du flux d'air depuis le soufflet jusqu'aux anches métalliques situées dans la tête des tuyaux. Un troisième tuyau central ne jouait qu'un rôle ornemental.

Le véritable inventeur du basson demeure donc encore inconnu. Il s'est inspiré, pour créer un instrument original, connu d'abord sous le nom de doulcine, de la bombarde, de la flûte à bec basse, du chalumeau et du cromorne. Fait en bois d'érable, ou parfois, de poirier ou de cerisier, le basson a ses deux tubes percés dans un seul bloc, les deux canaux étant mis en communication par une perce transversale, l'ouverture ainsi formée dans la paroi de l'instrument étant hermétiquement obstruée par un bouchon de bois. A côté des six trous pour les doigts des deux mains et d'une clef ouverte sur le septième trou, le tuyau ascendant comporte deux autres trous et une clef destinée aux pouces. Un couvercle troué recouvrant la lumière du barillet était censé adoucir le son.

Comme toujours, le basson forma une famille entière : basson de dessus,piccolo bassons, bassons de chœur et de quarte, d'où dérive le basson moderne.

Issu du Moyen-Age, le cornet à bouquin, blanc et droit ou légèrement recourbé en faucille et recouvert de cuir noir, fut employé tout au long de la Renaissance et de la période baroque, puisqu'il figure encore dans l'orchestre de Gluck. Intermédiaire entre les aérophones en bois par son matériau et la conception du jeu (instrument à trous) et les cuivres par la production du son, obtenu par le truchement d'une embouchure et par sa sonorité, proche des trompettes dans l'aigu, le cornet à bouquin était irremplaçable pour créer une atmosphère particulière dans l'orchestre. Quant au cornet de contrebasse ou serpent, recouvert de cuir noir, il fut employé jusqu'au XIXè siècle pour accompagné les œuvres religieuses.

Les cuivres évoluèrent également, grâce à la technique du coudage du tuyau et à l'emploi de la coulisse.

L'invention du trombone fut de toute évidence fortement influencée par un modèle ancien de trompette à coulisse, la saqueboute. Le sonneur tenait alors la trompette d'une main posée juste au-dessus de l'embouchure, tandis que l'autre main tirait l'instrument. Puis apparurent les caractéristiques du trombone, de dimensions plus importantes que l'ancienne trompette à coulisse. Le principe de translation du tuyau sonore est modifié : l'instrumentiste tient de la main gauche la partie du tuyau qui porte le pavillon, au contraire des anciens trompettistes et actionne de sa main droite la coulisse en forme de U allongé.

Cette extraordinaire prolifération d'aérophones va se tarir à l'époque baroque, caractérisée par la pratique généralisée de la basse continue. La première place dans l'orchestre baroque en pleine évolution revient donc aux instruments nécessaires à cette nouvelle pratique, luth et clavecin en particulier. Seuls se maintinrent le chalumeau, qui donnera naissance au hautbois, le basson et la flûte. Parmi les cuivres, il faut citer les trompettes hautes (clarinas) et les trombones. Un seul instrument nouveau apparaît : le cor d'harmonie.

La flûte reste un des aérophones les plus représentés, sans doute à cause de son caractère populaire et de sa charge symbolique. Effectivement, symbole phallique par excellence, la flûte figure souvent dans des scènes à caractère érotique ou égrillard. C'est le cas du très caravagesque tableau de B. Cavarozzi, Le jeune violoniste : scène très ambiguë, où le jeune et très beau violoniste, la joue appuyée sur un tambour de basque, regarde un non moins jeune et beau flûtiste, dont on admirera également l'élégante tenue de mains sur son instrument. 

C'est encore en tant que symbole phallique que nous retrouvons la flûte dans nombre de Vanités  où elle exprime, plus que tout autre instrument, la vanité des plaisirs de ce monde, plaisirs érotiques ou simplement sensuels : deux flûtes, soprano et ténor, apparaissent dans le tableau de S. Renard de Saint-André, une dans la Vanité avec couronne royale  de Van de Vinne, où elle voisine avec une bombarde. 

La flûte figure aussi parfois dans les natures mortes, et, bien sûr, dans les scènes pastorales ou villageoises, comme ce tableau de Le Nain

Nous la retrouvons également dans nombre de scènes mythologiques ou allégoriques, comme ce célèbre tableau de Brueghel, allégorie de l'ouïe, où elle voisine avec trombone, clavecin, viole de gambe, viola da braccio, luth, sordina, cornet à bouquin, clochettes, grelots, cors de chasse et cornets de poste…

A partir de 1650, la facture de la flûte va faire des progrès considérables, en particulier grâce à la dynastie des Hotteterre, Jean et son petit-fils Jacques qui vécurent environ entre 1680 et 1760.

Musicien du roi, virtuose, auteur de méthodes magistrales longtemps rééditées, Jacques transforma complètement la structure de la flûte : au lieu d'être construite d'une seule pièce, elle fut divisée en deux, puis en trois segments, comme cela apparaît sur le tableau de P. N. Huillot, Nature morte avec instruments de musique. Sont bien visibles également les épaisses viroles renforçant l'emboîture des diverses parties, tête, corps, pied. 

Ces modifications permirent d'obtenir un son plus juste, une émission et un doigté plus aisés. Il en alla de même pour la flûte traversière qui supplanta peu à peu la flûte à bec au cours du XVIIIè siècle. Egalement divisée en segments, elle bénéficia elle aussi d'une perce conique, ce qui permit d'obtenir un son plus pur, plus velouté. L'étroitesse de la colonne d'air mise en vibration permit de rapprocher les trous, donc de faciliter le confort du jeu en limitant l'extension des doigts, ainsi que le montre le tableau de Le Sueur

Les artistes décorateurs n'ont certes pas manqué de céder au plaisir de représenter ce charmant instrument : un joueur de flûte à bec est le héros d'une scène pastorale ornant le plafond de la salle du trône de la résidence des Princes-Evêques de Würzburg

Parmi les autres instruments à vents en vogue à l'époque baroque, le hautbois est fort peu représenté. Comme la flûte, il a bénéficié des améliorations apportées par la famille Hotteterre : réduction du diamètre de la perce et des trous, adjonction de clefs, suppression de la " pirouette " qui contenait l'anche. Le registre aigu devint ainsi plus juste et plus harmonieux.

Le basson, qui formait la basse des chalemies, a, lui aussi, été perfectionné par les Hotteterre. Divisé en quatre parties, il a bénéficié d'une meilleure perce. Ses sonorités particulières lui valurent une indéniable faveur, tant en France qu'en Europe Centrale. Les deux instruments figurent dans La Table du musicien d'Henri-Horace Roland Delaporte, aux côtés d'un cor de chasse et d'un violoncelle . 

Tous ces aérophones figurent dans nombre de natures mortes, signe de la faveur dont ils jouissent auprès du public. Trompette et flûte traversière voisinent aux côtés d'un violon, d'un luth -ou d'une mandore-, d'une musette et d'un cor de chasse dans Les Attributs de la musique  de Chardin. Ce tableau de l'ultime baroque est intéressant, car on y voit disparaître le symbolisme propre à cette époque : Chardin a sans doute choisi ces instruments par simple goût ou plaisir sensoriel. De même, il est très difficile de se déterminer quant à l'instrument central : est-ce un luth soprane, une mandore ? Ces instruments étaient passés de mode et Chardin devait fort mal les connaître,tout comme il méconnaît les progrès de l'archet de violon, le modèle présenté étant plutôt archaïque.

Le tableau est dominé par l'immense embouchure d'un cor de chasse, instrument de plus en plus présent à une époque où lui aussi se transforme. Son tube s'allonge, il n'est plus entièrement conique, sa longueur est diminuée et son pavillon s'ouvre plus largement. L'embouchure forme un cône tronqué assez profond, ce qui rend la sonorité plus ronde, plus moelleuse . Le cor devient un des instruments de l'orchestre : le mécène La Pouplinière engage, en 1750, deux cornistes allemands qui se produiront aussi au Concert spirituel. 

Au début du XVIIIè siècle, le cor à un tour et demi est supplanté par la grande trompe de chasse, dite Dampierre, à deux tours et demi, qui apparaît dans la coupe de chasse de l'électeur de Cologne, réalisée par les ateliers de Meissen

Autre aérophone de tout temps présent dans le paysage musical est abondamment représenté : la trompette.

Taillé à l'origine dans une corne animale, cet instrument a existé chez presque tous les peuples depuis la plus haute Antiquité. Depuis l'invention de la métallurgie, il est formé d'un tube cylindrique à perce étroite, évasé à une extrémité, l'autre étant munie d'une embouchure. Son rôle a été à la fois signalétique, militaire, funèbre, sacré ou solennel. La Bible y fait largement allusion : dans l'Apocalypse de Jean, n'est-ce pas en sonnant de la trompette que les sept anges du Seigneur annoncent les Volontés du Très-Haut et la fin des temps ?

Il est donc évident que les trompettes figurent dans d'innombrables tableaux à sujet religieux et dans tous ces ravissants concerts d'anges qui ornent les églises baroques. Ainsi ces angelots de l'église de Bamberg, tout comme ceux de Rottenbuch, jouent-ils de la trompette recourbée, telle qu'elle existait à l'époque du Baroque triomphant, celle-là même qu'utilisa Bach dans son Magnificat.  

Attribut traditionnel de la Renommée, symbole de victoire mais aussi de jugement divin, la trompette figure dans les allégories politiques. Il s'agit alors assez souvent de trompette droite, comme dans ce très baroque tableau de Simon Vouet, Saturne vaincu par l'Amour et l'Espérance. 

En regard de ce symbole de gloire, la dramatique Vanité  de Gijbrechts : apparaît en pleine lumière l'embouchure très évasée d'une trompette courbe, surmontée de la terrifiante tête de mort rappelant la vanité de la gloire terrestre et l'imminence du jugement divin. Dans l'ombre, faisant pyramider le tableau, une flûte et un violon, dont on ne voit que les belle volutes du manche, sont là pour montrer la fugacité des plaisirs sensuels. 

Ce panorama des instruments à vents s'achève par deux aérophones très particuliers, la cornemuse et la musette.

Instrument de musique pastoral, caractérisé par son réservoir d'air fait d'une peau dans laquelle sont fixés plusieurs tuyaux sonores résonnant à l'aide d'anches, la cornemuse se distingue de la musette par sa taille plus grande et par son principe d'admission de l'air qui se fait à l'aide d'un tuyau porte-vent ou " boufferet " dans lequel souffle le sonneur. L'air est retenu dans le sac par un clapet qui obture le boufferet dès que le bras gauche de l'exécutant appuie sur la peau. Cet air s'échappe alors par les tuyaux sonores qui sont de deux sortes : d'une part, le chalumeau appelé parfois hautbois ou même flûte, percé de trous donnant des échelles variables selon le type d'instrument ; d'autre part, un ou plusieurs tuyaux nommés bourdons, dont l'accord peut être parfois modifié.

Ce type d'instrument était connu dès l'Antiquité. Néron appréciait la tibia utricularis  et en jouait. La cornemuse fut pendant longtemps utilisée par toutes les classes de la société et même par les anges dans leurs concerts. Elle ne deviendra un instrument exclusivement populaire que plus tard. 

Au contraire, la musette voit son réservoir rempli d'air, non par le souffle humain, mais au moyen d'un soufflet actionné par le bras droit de l'instrumentiste qui tient le sac sous le bras gauche. La musette comporte un faisceau cylindrique de quatre ou cinq bourdons et deux autres tuyaux, le grand et le petit chalumeau, percés de sept et six trous.

Instrument pastoral elle aussi, la musette connut une grande vogue en France au XVIIè siècle, pour atteindre son apogée au XVIIIè. L'instrument était réputé pour la facilité de son jeu et la splendeur de ses décorations.

La différenciation entre la cornemuse et la musette a été difficile à s'établir et la terminologie n'est pas toujours précise.

Au XVIIIè siècle, la musette garde, certes, son caractère populaire, tout comme la cornemuse et toutes deux figurent dans de nombreux tableaux évoquant fêtes et réjouissances villageoises, scènes souvent égrillardes, rappelant l'évident symbole phallique de ces instruments. Mais avec sa poche et son soufflet habillés de velours ou de damas, ornée de galons, de franges, de nœuds et de pompons, la musette était devenue tout à fait mondaine et il ne pouvait être que flatteur de faire exécuter son portrait en compagnie d'un si bel instrument. Ce fut le cas du président du parlement d'Aix-en-Provence Gaspard de Gueidan, immortalisé par Rigaud costumé en berger et jouant de la musette dans une symphonie de bleus, d'argent et d'or. L'instrument est magnifique et merveilleusement étudié, de la courroie au soufflet, mais on admirera surtout le rendu des mains, leur tenue d'une élégance extrême et la justesse de leur position. 

Et, parce qu'ils étaient très populaires, ces instruments ne manquèrent pas de figurer sur nombre d'objets décoratifs, tel ce vase bavarois au couvercle orné d'un joueur de cornemuse. 

L'abondance et la qualité de ces petits objets montrent assez l'importance de la musique dans la vie quotidienne et l'imaginaire des peuples : la musique était alors beaucoup plus qu'un simple passe-temps réservé à une élite cultivée.