MUSIQUE SILENCIEUSE

LES INSTRUMENTS A CORDES
LES INSTRUMENTS A CLAVIER
LES INSTRUMENTS A VENTS
LES INSTRUMENTS A PERCUSSION
CONCLUSION
BIBLIOGRAPHIE

LES INSTRUMENTS A PERCUSSION

 

En regard de l'extraordinaire richesse iconographique consacrée aux instruments à cordes, les percussions font tristement figure de parent pauvre. Il est vrai que Charles Perrault, dans son Cabinet des Beaux Arts avait exclu la percussion de l'art sonore, parce que, disait-il, " ce sont des instruments qu'il ne faut que frapper pour en jouer et dont le ton ne varie point ". Opinion péremptoire et qui méconnaît singulièrement le rôle du rythme dans la musique.

La documentation iconographique est surtout importante pour l'orchestre, la musique militaire et la danse. Cependant, l'on trouve des percussions dans la plupart des catégories d'œuvres précédemment citées, allégories, natures mortes, vanités, sujets religieux ou mythologiques et même portraits.

Il n'est évidemment pas antinomique de trouver des percussions dans les tableaux à sujet religieux. Ecoutons le psaume 150 : 

Louez l'Eternel avec le son retentissant de la trompette !
Louez-le avec le luth et la harpe
Louez-le avec le tambourin et la danse !
Louez-le avec des instruments à cordes et le chalumeau !
Louez-le avec des cymbales sonores !
Louez-le avec des cymbales retentissants !

Nombre d'épisodes bibliques sont ainsi représentés avec accompagnement de percussions, mais il s'agit principalement de scènes tirées de l'Ancien Testament, comme ce tableau de Manfredi Le triomphe de David sur Goliath : le jeune berger, vêtu de l'exomide -tunique à une manche- tient par les cheveux la tête du géant terrassé, tandis qu'une jeune fille célèbre la victoire du héros en agitant un tambourin à sonnailles. 

En revanche, les percussions sont très rares dans les tableaux évoquant la vie de Jésus ou des saints, entachés qu'ils étaient de leur mauvaise réputation d'instruments liés aux fêtes païennes ou bachiques. En effet, le tambourin est l'instrument obligé des innombrables Bacchanales de l'histoire de la peinture. Les instruments nécessaires pour célébrer les mystères bachiques se devaient d'être bruyants, la frénésie des bacchanales étant due à la fois à l'ivresse, la danse et une musique où se mêlaient les mélopées de l'aulos et le tapage des tambourins et des cymbales. Ainsi, dans sa Bacchanale  conservée au Musée de Nancy, J. Blanchard n'utilise que des percussions : tambour de basque, cymbales de très petite dimension et triangle. 

Parce que l'élément décoratif n'est pas négligeable dans la nature morte, les peintres n'ont pas attaché une grande importance aux percussions pour ce genre de tableau, plus attirés qu'ils étaient par la beauté et la sensualité d'un luth ou d'une viole. Elles sont plus fréquentes dans les Vanités, où elles symbolisent, peut-être encore plus que les autres instruments, les dangers de la luxure et des plaisirs terrestres. Un des plus beaux exemples en est sans doute le magnifique tableau de Peter Boel Grande nature morte de vanité : avec cette luxuriance qui caractérise toute la peinture flamande du XVIIè siècle, Boel accumule une profusion de détails visant à affirmer le néant de toutes choses. La vanité des plaisirs procurés par la musique est évoquée par une grande variété d'instruments de musique, violon, viole de gambe, pochette, luth, trompette marine et tambour de basque. 

Les trophées d'armes fournissent bien évidemment de beaux sujets pour l'évocation des percussions. Ce genre fut particulièrement en vogue au XVIIè siècle français, où la peinture, comme l'art décoratif, fut prétexte à la glorification du pouvoir royal Roi-Soleil. Dans le tableau de Van Kessel, deux timbales, à la peau de couleur vive, presque sanglante, font contrepoint aux lueurs d'incendie de l'arrière-plan et semblent rappeler que toute victoire est aussi défaite et mort. (Dérivées des nacaires persanes, les timbales sont constituées par un bassin métallique hémisphérique sur lequel est tendue une peau. Des vis permettent de fixer la tension de celle-ci, mais à l'époque, elles n'étaient pas encore munie de poignées et il fallait une clé pour les régler.) 

Les scènes de société, si nombreuses tout au long du Baroque, comportent bien évidemment toutes les catégories d'instruments, mais c'est surtout dans des scènes folkloriques, exotiques ou bachiques que nous rencontrons les percussions, en particulier dans toutes celles dont les personnages sont ces êtres si inquiétants, si fascinants à cette époque que sont les Bohémiens venus de l'Inde en Europe par les Balkans. Ainsi, La Réunion musicale de Valentin comprend-elle quatre instrumentistes, parmi lesquels figure une Bohémienne jouant d'un tambour de basque. Le même peintre nous a laissé une autre œuvre, très inspirée des scènes de ripaille et de beuverie des peintres flamands, ainsi que des techniques caravagesques, Musiciens et soldats, dont les teintes sombres dégagent une ineffable mélancolie, mais où apparaît en pleine lumière le visage d'une jeune Bohémienne effleurant son tambour de basque. 

Les fêtes populaires, abondamment représentées dans la peinture flamande -il semble bien que les tableaux français abordant le même thème n'en soient guère qu'une transposition- étaient toujours rythmées par divers instruments, souvent bruyants, triangles, tambourins, tambours de basque. Ainsi, ces Musiciens et Soldats de Valentin de Boulogne, le plus caravagesque des peintres français, dont le teintes sombres dégagent une ineffable mélancolie.

Présentes dans les bals et réjouissances populaires, les percussions l'étaient aussi dans les grands Ballets de Cour qui marquèrent si profondément la musique française du Grand Siècle, ainsi que dans les Fêtes et réjouissances officielles, destinées à asseoir l'absolutisme royal et à montrer de façon la plus ostensible la grandeur du royaume et la munificence de son souverain.

Au XVIIIè siècle, siècle de la femme et de l'hédonisme, les percussions furent fort peu représentées, sauf dans des tableaux consacrant une mode caractéristique de l'époque : l'exotisme. Le Cabinet des Dessins du Louvre conserve une série d'études consacrées à des " turqueries ", restées encore anonymes à ce jour. Nombre d'entre elles évoquent des scènes de danse, souvent rythmée par des percussions, cliquettes, tambours de basque, petites cymbales, santour, assez semblable au tympanon. L'intérêt pour la musique turque ne s'est d'ailleurs jamais démenti tout au long de cette période : à preuve, le nombre de mouvements alla turca dans les œuvres des musiciens occidentaux, dont le moindre n'est pas Mozart. 

Plusieurs artistes, dont Jean Baptiste van Mour, d'origine flamande, ou le Suisse Liotard, firent des séjours sur les rives du Bosphore et en ramenèrent d'intéressants croquis, montrant aussi l'influence de la musique occidentale sur les artistes ottomans, qui connaissaient la clarinette, le basson et même le violon. Toutefois, ces dessins doivent être considérés avec un esprit critique aiguisé : il s'agit souvent, en effet, de " turqueries " de fantaisie, comportant souvent des instruments bien peu orientaux… 

Autre nation à exercer une véritable fascination sur les pays occidentaux : la Chine. Du moins nomme-t-on ainsi toutes ces régions d'Extrême-Orient encore fort mal connues. Il faut donc, comme pour l'iconographie musicale turque, considérer avec beaucoup de circonspection les abondantes chinoiseries qui furent produites tout au long du XVIIIè siècle. Pour beaucoup, ce ne sont que des sujets décoratifs, mettant en scène un Orient de rêve. A l'inverse, Watteau et Boucher firent un réel effort de documentation, en particulier Boucher, qui possédait une remarquable collection d'objets chinois authentiques, parmi lesquels figuraient un carillon, un timbre, deux cymbales et une claquette en bois des Indes. Aussi peut-on penser que les représentations des instruments de musique, dans les sujets chinois de Boucher, ont une certaine rigueur.

Parmi ses œuvres majeures figure la célèbre tenture La danse, réalisée à Beauvais et dont les cartons sont un des joyaux du Musée de Besançon. Les percussions dominent nettement l'ensemble instrumental accompagnant les cinq danseurs : trois tambours, deux gongs, deux triangles -d'allure très occidentale- une cymbale et deux baguettes munies de grelots, ces derniers étant très souvent présents dans la musique extrême-orientale. Les airs sont interprétés par un tympanon, joué avec des baguettes -preuve de son origine européenne- et un carillon de cinq cloches. Mirimonde y voit une allusion à la gamme pentatonique chinoise : laissons-lui la responsabilité de cette interprétation qui accorde peut-être trop d'importance à la culture musicale de Boucher.

A près avoir connu une longue faveur, les chinoiseries commencèrent à tomber dans l'oubli à la fin de notre période, alors que la Russie devenait un thème à la mode.

La vie musicale y était alors d'une pauvreté extrême, la musique, considérée comme diabolique, y ayant été interdite jusqu'en 1722. Le pays avait été ainsi tenu à l'écart des grands courants occidentaux que seuls connaissaient les immigrés allemands ou les membres de la noblesse, élevés à l'occidentale.

La musique rentrée en grâce, les paysans retrouvèrent leurs instruments traditionnels, mais, si l'on en croit les quelques témoignages dont nous disposons, ceux de Le Prince en particulier, le matériel sonore populaire devait être encore assez restreint. Son Concert russien est particulièrement intéressant : il montre un personnage empanaché jouant de la balalaye, la célèbre balalaïka, formée d'une petite coque ovale et d'un long manche, comportant ici quatre cordes ; un autre, assis au sol, a sur les genoux un gousli, sorte de psaltérion à quinze cordes que l'on pince avec les doigts.

Nous terminerons ce chapitre par une note inattendue, la rare utilisation des timbales dans l'art décoratif religieux : parmi le merveilleux orchestre d'anges de Rottenbuch figure ce putto  malicieux, louant le Seigneur en frappant ses timbales avec une belle ardeur,pendant que son petit camarade, les joues gonflées par l'effort, l'accompagne au son d'une superbe trompette courbe.