Peiresc et Gassendi
 - astronomes et érudits -

Texte de Yvon Georgelin,
astronome à l'observatoire de Marseille,
2 place Le Verrier
13248 Marseille cedex 4
téléphone 04 95 04 41 28


         J'ai voulu traiter la philosophie d'une manière qui ne fût point philosophique ; j'ai tâché de l'amener à un point où elle ne fût ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants.

Préface aux Entretiens sur la pluralité des mondes, 1686

Fontenelle

         Pour transmettre la science, il faut être un savant ; pour la faire aimer, il faut être un homme d'esprit. Or rien de plus rare qu'un savant spirituel ou qu'un homme d'esprit savant. Le savant est, de sa nature, grave et ennuyeux ; l'homme d'esprit, ignorant et léger. L'un fait craindre et fuir la vérité, l'autre propage l'erreur ou le mensonge.

conversation  avec Pitre-Chevalier, 1862

François Arago


1610 : l'année des grandes découvertes astronomiques

         L'astronomie renaît de toutes parts : Copernic rétablit le système du monde ; Tycho-Brahé, au haut de sa tour, rappelle la mémoire des antiques observateurs babyloniens ; Képler détermine la forme des orbites planétaires. Mais Dieu confond encore l'orgueil de l'homme en accordant aux jeux de l'innocence ce qu'il refuse aux recherches de la philosophie : des enfants découvrent la lunette astronomique. Galilée perfectionne l'instrument nouveau ; alors les chemins de l'immensité s'abrègent, le génie de l'homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer.
Génie du Christianisme, 1802, Chateaubriand


Assassinat de Henri IV et découverte des satellites de Jupiter 
       
L'année 1610 marque, pour tous les Français, l'assassinat du roi Henri IV par Ravaillac. Au mois de mai de cette année-là, alors qu'il examinait les trésors architecturaux du monastère de Montmajour, Nicolas Fabri de Peiresc, un astronome érudit de Provence, reçoit un courrier lui annonçant " la mort incroyable et si douloureuse du roi Henri ", comme nous le rapporte Pierre Gassendi, son ami fidèle. Pourtant, par l'intermédiaire de Malherbe, poète de la Cour, Peiresc avait averti "ce grand roi éminemment noble" de la machination qui se tramait contre lui. "Cette machination ne pouvait échapper pleinement ni en Espagne ni en Italie, car les ambassadeurs du roi eux-mêmes, et nommément cet excellent homme Jean Bochart de Champigny, qui exerçait à Venise, en avaient averti le roi : il fut prouvé par ailleurs que les marins marseillais, tous ceux qui étaient allés en Espagne dans les deux mois, avaient rapporté que la rumeur s'était répandue en Espagne annonçant que le roi de France avait été tué ou devait être tué à l'épée". Par le même courrier de mai 1610, Peiresc apprend aussi, par une lettre d'Italie, "que Galilée, avec un télescope récemment inventé, avait découvert de grandes choses dans le ciel, des spectacles étonnants d'étoiles et spécialement quatre nouvelles planètes entourant Jupiter qu'il avait dénommées Médicis ".

La lunette astronomique: belle invention ? ou coup de pouce du hasard ?
        Au cours du Moyen-Âge, la nouvelle science de l'optique fait de grands progrès. Dès le XIe siècle, Ibn al Haytham, souvent désigné sous le nom d'Alhazen, calcule déjà des tables de réfraction pour l'eau et pour le verre. Les premières lunettes de vue ou occhiali commencent à apparaître, on attribue cette belle invention à un Florentin, Armati. Dès le XIIIe siècle, les verriers de Venise en fabriquent dans leur île secrète de Murano. En 1305, Gordon, professeur de médecine à Montpellier, fait état de ces lunettes pour corriger la vue :" ce collyre a une telle vertu qu'il peut mettre un vieillard en état de lire les caractères les plus fins sans le secours des lunettes " et en 1363 Guy de Chauliac, toujours à Montpellier, prescrit des bésicles. Le plus ancien portrait connu d'un personnage portant des lorgnons est celui du cardinal Hugues de Provence que l'on peut admirer dans une fresque de Thomas de Modène, datée de 1352, à l'église Saint-Nicolas de Trévise ; ce personnage, occupé à la lecture, est atteint de presbytie et utilise des verres convexes. Les lunettes de vue deviennent un signe de prestige et les riches marchands se font souvent représenter portant ces nouveaux et précieux attributs.
       Nous ne savons pas avec certitude à qui l'on doit attribuer l'invention de la lunette astronomique. Dès 1538, un passage de l'Homocentria  fait penser que Frascator avait remarqué le pouvoir grossissant d'une combinaison de deux lentilles ; plus tard Jean-Baptiste della Porta, que Peiresc avait rencontré à Naples, en parle aussi dans sa Magie naturelle, mais ces deux opticiens, s'ils ont pu approcher de la solution, n'ont pas construit de lunette. On en est sûr, par contre, pour Jean Lippershey un fabriquant de bésicles de Middleburg qui demanda, le 2 octobre 1606, un brevet pour l'invention d'un instrument " servant à faire voir loin ". En 1608, le brevet lui est refusé, sur la réclamation de Jacques Métius d'Alcmaar, fils du géomètre Adrien Métius, qui disait avoir construit un tel instrument depuis plus de deux ans. De telles questions de priorité sont toujours délicates. Pour Peiresc, savant érudit de Provence, la question de priorité semble tranchée, dans son cabinet d'Aix en Provence il expose en bonne place un portrait de Jacques Métius sous lequel il a fait écrire la mention "Jacob Mutzius, Adriani filius, Algmariensis, Telescopii inventor".
       Métius ou Lippershey ! Pour l'un et pour l'autre, il semble bien que cette invention de la lunette astronomique - c'est-à-dire l'association à une distance déterminée d'un objectif convergent et d'une deuxième lentille oculaire - soit le fruit du hasard. Les astronomes Arago et Olbers racontent que les enfants de l'opticien hollandais Lippershey jouant dans la boutique de leur père avec une lentille convexe et une lentille concave les écartèrent à la bonne distance et virent le coq du clocher très agrandi. Jacques Métius également aurait trouvé par hasard cette combinaison de deux lentilles nous précise le savant Gassendi, l'ami fidèle de Peires.
Dans sa Dioptrique, Descartes écrit : "À la honte de nos sciences une si admirable invention n'a premièrement été trouvée que par l'expérience et la fortune. Il y a environ trente ans qu'un nommé Jacques Métius, homme qui n'avait jamais étudié, bien qu'il eût eu un père et un frère qui ont fait profession de Mathématiques, mais qui prenait plaisir à faire des miroirs et des verres brûlans, ayant à cette occasion des verres de différentes formes, s'avisa de regarder au travers de deux , dont l'un était convexe, l'autre concave ; il les appliqua si heureusement au bout d'un tuyau, que la première des lunettes dont nous parlons en fut composée". Ce texte est révélateur de la philosophie de Descartes selon laquelle l'esprit humain, seul entre quatre murs, peut accéder à toutes les connaissances. On sait aujourd'hui que les découvertes scientifiques peuvent être dues à un travail expérimental ardu et collectif comme à un esprit génial ; une part de chance peut aussi intervenir, mais est-ce de la chance ou de la curiosité de chercher les images données par deux lentilles que l'on écarte progressivement ? Louis Pasteur ne disait-il pas "le hasard ne favorise que les esprits bien préparés".
       Huyghens, plus modeste que Descartes, reconnaît dans sa Dioptrique la beauté et la difficulté de cette invention : "Je mettrais sans hésiter au-dessus de tous les mortels celui qui par ses seules réflexions, celui qui sans le concours du hasard serait arrivé à l'invention de la lunette astronomique".
        
En pleine époque romantique, dans le Génie du Christianisme, Chateaubriand écrit : "Mais Dieu confond encore l'orgueil de l'homme en accordant aux jeux de l'innocence ce qu'il refuse aux recherches de la philosophie : des enfants découvrent la lunette astronomique. Galilée perfectionne l'instrument nouveau ; alors les chemins de l'immensité s'abrègent, le génie de l'homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer". La phrase a peut-être un certain ton littéraire mais l'explication est particulièrement juste : la lunette astronomique donne réellement une image rapprochée des objets, le génie de l'homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer. Chateaubriand devait aussi avoir une bonne culture astronomique pour avoir entendu raconter cette aventure des enfants Lippershey.
         Les marins hollandais se servent alors de cette lunette " pour faire voir loin ". On en vend à La Haye en 1608, et l'on en trouve aussi, en avril 1609, chez les lunetiers parisiens et sur le Pont Marchand (aujourd'hui pont au Change). Dans leur livre Lunettes et télescopes, la bible de tous les constructeurs de télescopes, les astronomes et opticiens Danjon et Couder nous citent certains passages Du mercure François de cette époque : "en ce mesme mois d'avril 1609 à Paris, il se veit aux boutiques des lunetiers une nouvelle façon de lunettes et en juin 1609 Galilée fut instruit par son correspondant, Jacques Badouère, de l'apparition des lunettes hollandaises chez les marchands de Paris ; sans perdre un instant, il en construisit successivement plusieurs qui grossissent successivement de 3 à 33 fois.         Peu importe l'anecdote, c'est à Galilée que revient la gloire de braquer, le premier, cette lunette astronomique vers le ciel et d'y faire tant de découvertes, dès janvier 1610. L'usage s'en répand vite en Europe parmi les astronomes avides d'explorer le ciel. L'année même, à Aix, Peiresc découvre la nébuleuse d'Orion avec une lunette.
         Pendant que Galilée, Peiresc, Képler, Fabricius commencent la conquête du ciel, beaucoup restent encore sceptiques. Les images que donnent cette curieuse lunette représentent-elles la réalité? Ce n'est pas évident à l'époque. Les performances de cette lunette astronomique sont bien modestes devant celles d'une paire de jumelles d'aujourd'hui, mais elle apporte pourtant une vision nouvelle de l'Univers ; des astres flous et uniformes à l'œil nu montrent des détails surprenants et inattendus à la lunette. Il faut cependant se méfier des images observées à travers ces verres de mauvaise qualité qui donnent des images troubles, déformées, avec des ombres ou des reflets parasites. Galilée, Képler et les astronomes provençaux, Peiresc et Gassendi, ont toute la prudence scientifique nécessaire, surtout avant d'annoncer des découvertes mettant en cause les conceptions du monde.

Les découvertes astronomiques de la "Grande année"
            1606-1608                   Métius et Lippershey inventent la lunette astronomique
            1610                            Galilée découvre les phases de Vénus
            1610                            Galilée découvre les satellites de Jupiter
            1610                            Galilée observe des montagnes et des cratères sur la Lune
            1610                            Fabricius observe les taches solaires
            1610                            Peiresc découvre la nébuleuse d'Orion 
          
1610                            Peiresc découvre l'amas de la Crêche 
          
1610                            Galilée et Peiresc résolvent la Voie Lactée en étoiles 
           
1612                            Mayer découvre la nébuleuse d'Andromède 
           
1604 et 1618               Képler énonce ses trois lois sur l'orbite des planètes
 
L'année la plus riche en découvertes astronomiques de tous les siècles
         L'année 1610 est celle des plus grandes et des plus belles découvertes de la longue histoire de l'astronomie, la plus ancienne des sciences. Galilée découvre quatre lunes, quatre satellites tournant autour de la planète Jupiter ; désormais la Terre n'est plus la seule à posséder un satellite. Fabricius, un astronome hollandais, découvre la présence de taches sur le Soleil et Galilée observe la présence de montagnes et de cratères sur la Lune ; ainsi, le Soleil et la Lune, considérés jusqu'alors comme parfaits, présentent des défauts. En décembre 1610, à Aix en Provence, à l'aide d'une lunette acquise en quelques semaines, Peiresc découvre la nébuleuse d'Orion, la première nébuleuse découverte dans un ciel que l'on croyait jusqu'alors exclusivement peuplé de planètes - les astres errants - et d'étoiles - les astres fixes.
         Grâce à sa lunette Galilée découvre que la planète Vénus présente des phases c'est-à-dire que son disque est partiellement éclairé comme la Lune au moment des quartiers. Dans son Histoire des Mathématiques, Montucla nous rapporte que Galilée vérifie ainsi cette prédiction du siècle précédent : "Copernic avait autrefois dit être nécessaire, sçavoir que Vénus eut des phases semblables à celles de la Lune, le Télescope le démontra à Galilée". C'est la variation d'éclat de Mars, sensible à l'œil nu, qui avait fait pencher Copernic en faveur de l'héliocentrisme : l'éclat de Mars est intense quand Mars et la Terre se trouvent du même côté du Soleil et côte à côte sur leurs orbites - comme cela vient de se produire en août 2003 - mais il est faible quand Mars et la Terre sont de part et d'autre du Soleil, à l'opposé sur leur orbite ; ainsi en prenant la distance Soleil-Terre égale à 1 unité astronomique et la distance Soleil-Mars égale à 1,5 unité astronomique, Mars est situé à 0,5 unité astronomique de la Terre dans le premier cas et à 2,5 unité astronomique dans le second cas, bref, 5 fois plus loin, 25 fois plus faible. Avec sa lunette Galilée peut mesurer la variation d'éclat de Mars et la variation de son diamètre apparent. Ces deux découvertes - phases de Vénus et variation d'éclat de Mars - prouvent la validité de l'hypothèse héliocentrique. Le modèle héliocentrique de Copernic qui était une hypothèse mathématique devient, grâce à Galilée, une réalité physique vérifiée au télescope.
         Dès l'Antiquité, par des nuits sans Lune, bergers et marins avaient discerné dans le ciel une large bande à l'aspect laiteux : la Voie lactée ou Galaxie. Cette Voie lactée ceinture toute la sphère céleste, sa partie la plus riche est visible dans l'hémisphère sud. Depuis l'antiquité grecque on a toujours associé l'image de la Voie lactée à celle du lait, dans toutes les civilisations et toutes les langues, Milky Way en anglo-américain. Dans son tableau "La Voie lactée" aujourd'hui au musée du Prado à Madrid, le magistral Rubens, l'ami et correspondant de Peiresc, représente une giclée de lait jaillissant du sein de sa Vénus, et l'on voit chaque goutte de lait se transformer en étoile. Exception culturelle, dans les pays de langue d'oc, la Voie lactée est associée à un appel au voyage vers un autre monde ; les félibres la nomment Lou Camin de San Jacquo car, en été, à l'aube, elle indiquait aux pélerins la direction de Saint-Jacques de Compostelle. Galilée et Peiresc dirigent leur lunette vers la Voie lactée et apportent la preuve que cette traînée laiteuse dans le ciel est constituée d'une myriade d'étoiles faibles comme l'avait pressenti Démocrite, un philosophe grec. C'est un bond vers les profondeurs de l'Univers.
         Peu de temps après, en 1612, un astronome allemand Mayer, dit Marius, découvre dans le ciel la nébuleuse d'Andromède, mais c'est seulement en 1924 que l'astronome Edwin Hubble démontrera qu'il s'agit d'une galaxie spirale extérieure à notre Galaxie, elle aussi composée d'une myriade d'étoiles et constituant à elle seule un Univers, à l'égal de la Voie lactée.
         A cette époque tout bascule. Képler découvre que les planètes décrivent autour du Soleil non pas des cercles mais des ellipses plus ou moins allongées et qu'elles parcourent leur orbite avec une vitesse variable qui passe par un maximum à l'approche du Soleil. Le cercle qui était depuis les Grecs le symbole de la perfection et de la beauté est désormais remplacé par l'ellipse qui devient un élément de l'art baroque. Cette élégante figure sera reprise dans le tracé des coupoles, des places et des façades par les grands architectes : Bernin et Borromini à Rome, Le Vau pour l'Institut de France - collège des Quatre-Nations sur la Seine - et Pierre Puget pour le dôme de la chapelle de la Vieille-Charité à Marseille.

De l'astrologie à l'astronomie
         Les astronomes provençaux sont à l'origine de la renaissance de l'astronomie en France. Ils participent à ce flot de découvertes de l'année 1610 qui imposent une nouvelle vision de l'Univers et se heurtent aux trois obstacles majeurs de cette époque : la doctrine d'Aristote, la vérité révélée par la Bible, la sorcellerie et l'astrologie alors très répandues. Le Midi de la France échappe à la règle et, gagné par l'esprit de libre recherche, devient une terre ouverte aux idées nouvelles. Peiresc et Gassendi abandonnent l'idée d'Aristote d'un ciel parfait et immuable. Ils prennent le parti de l'héliocentrisme et interviendront vigoureusement en faveur de Galilée pourtant lâché par des savants comme Descartes. Ils luttent enfin contre la sorcellerie : sorciers et sorcières avaient acquis un grand pouvoir sur le peuple et empêchaient tout progrès de la société ; l'historien Jean Sévillia dans Historiquement correct nous rapporte qu'en moins d'un siècle, vers le temps d'Henri IV, on brûla en pays protestants et catholiques quelque 100 000 sorciers et sorcières, 10 fois plus de morts que les guerres de religion en trois siècles. L'astrologie fascinait énormément, et elle se distinguait mal de l'astronomie puisque les astronomes comme Tycho Brahé et Képler possédaient les connaissances permettant de prévoir des événements célestes comme les éclipses, non de prédire l'avenir ; la mère de Képler fut accusée de sorcellerie, et lui-même, traité de fils de sorcière, dut abandonner sa chaire de Linz. C'est à Gassendi que revient le mérite de mettre fin à l'astrologie, par le raisonnement. Dans sa Cométographie ou Traité des comètes, Pingré, un astronome du XVIIIe siècle, écrit : "Mais le plus grand service que Gassendi a rendu à l'Astronomie-cométaire, a été de la dégager des vaines superstitions, des ridicules visions de l'Astrologie & de la Cométomantie. L'erreur étoit ancienne, invétérée, générale. Gassendi la terrassa par des raisonnemens bien simples : si nous n'étions affligés de la famine, si la mort ne nous enlevoit nos Princes qu'après l'apparition de quelque Comète, on pourroit ajouter foi aux prédictions des Astrologues ; mais soit qu'il paroisse des Comètes, soit qu'il n'en paroisse pas, les mêmes évènemens se succèdent. Oui, les Comètes sont réellement effrayantes, mais par notre sottise : nous nous forgeons gratuitement des objets de terreur panique ; & non contens de nos maux réels, nous en accumulons d'imaginaires".

Un courant scientifique issu de la Renaissance
         En Europe, le renouveau de l'astronomie est essentiellement limité au Saint-Empire romain germanique avec, au XVIe siècle, Copernic et Tycho Brahé, et, au début du XVIIe siècle, Képler à Prague, Hévélius à Dantzig et Galilée à Florence. En France, personne, si ce n’est Peiresc et Gassendi en Provence. Personne non plus en Angleterre. L'Europe intellectuelle est très limitée en cette fin de la Renaissance, les universités, imprimeries et centres d'humanisme sont concentrés sur un axe Leyde-Mayence-Florence reliant les Provinces-Unies à la Lombardie et à la Toscane. Cette carte des foyers intellectuels de la Renaissance coïncide d'ailleurs avec celle des grands peintres de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle : l'école italienne avec Véronèse, Tintoret et Caravage, l'école flamande avec Rubens, Van Dyck et Rembrandt. Cela n'a rien d'étonnant. Les peintres, artistes, poètes, astronomes et philosophes sont des érudits qui échangent leurs connaissances et leurs découvertes à travers toute l'Europe. Léonard de Vinci est un inventeur bien connu. Rubens est un érudit et un fin diplomate. Il vient à deux reprises en Provence rencontrer Peiresc, son ami et fidèle correspondant, pour expertiser des œuvres d'art qui se trouvent à Saint-Maximin et à Fréjus. Rubens vient aussi visiter la bibliothèque et le cabinet de curiositez et d'etrangetez de Peiresc à Aix. Plus tard, Rubens s'en inspirera quand il construira sa demeure, un palais de rêve, riche de trésors. Fidèle en amitié, Peiresc s'entoure de deux autoportraits de son ami Rubens : l'un, sur toile, œuvre de Rubens lui-même – cet autoportrait a été retrouvé en 1985 par David Jaffé dans les greniers de l'Australian National Gallery à Camberra – l'autre, sur bois, peint par Van Dyck, son élève.
         La Provence, restée jusqu'au XVIe siècle dans la mouvance du Saint-Empire romain germanique, est plus réceptive au nouveau courant scientifique issu de la Renaissance et à la riche érudition italienne de l'époque des Médicis. Peiresc, savant et érudit universel, est l'initiateur de cette Renaissance. Il partage sa passion de l'astronomie et des découvertes avec son ami Gassendi, plus jeune de douze ans. Autour d'eux se regroupent de dévoués amis de la Science, Joseph Gaultier de la Valette qui, dès 1610, observe les satellites de Jupiter, Godefroy Vendelin qui vient en Provence mesurer l'obliquité de l'écliptique, Jean Lombard qui se rend à Malte pour déterminer les longitudes, ainsi que de nombreux pères capucins et dominicains que Peiresc envoie sur les rives de la Méditerranée pour observer des éclipses de Lune en vue de déterminer les longitudes.

Peiresc, " le prince des curieux "

         Réplique à deux voix, " Peiresc " et ses " nouveaux disciples " du Centre européen pour la culture et l'humanisme artistique et scientifique situé au village de Peyresq en Provence :
         Il étudiait le ciel, et ils ont leur observatoire;
         Il regardait de tous ses sens, la nature, et ils passent des heures, des jours, des nuits parfois à vivre la faune et la flore.
         Il avait son riche jardin de Belgentier, et ils ont leur petit carré de terre où se rassemblent plantes et fleurs de l'endroit.
         Il disséquait, analysait et ils ont leur laboratoire d'écologie.
         Il chérissait les choses de l'art et les artistes. Et ils ont leurs festivals de théâtre, leurs ateliers créatifs de céramique, de poterie, de tissage. 
       
Il était l'ami de Rubens et de Malherbe, ils accueillent peintres et poètes. Et leur musique parfois brise le silence de la vallée.

in Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, 1980,
Mady Smets-Hennekinne

         Nicolas-Claude Fabri, seigneur de Peiresc, est originaire d'une vieille famille descendant de croisés, compagnons de saint Louis. Au cours de la septième croisade, Hugues Fabri, son ancêtre, s'était illustré à la prise de Damiette. Au retour, en 1254, Louis IX lui confie les rivages de Provence. En 1270, Charles Ier, comte de Provence et roi de Sicile, le nomme bailli d'Hyères, seigneur des terres de Peiresc, Callas et Valavez. Nicolas Fabri naît en 1580 au château de Belgentier, près d'Hyères. Il prend assez vite le nom d'une de ses terres, "Peyresq", village de haute Provence aujourd'hui restauré et animé par la Fondation Européenne pour la culture et l'humanisme artistique et scientifique.
         Sa mère, Marguerite de Bompar, née à Marseille, est d'une très grande beauté, " si belle que la reine Catherine de Médicis, de passage à Aix, la distingua parmi toutes les dames de qualité et n'embrassa qu'elle seule ". Elle meurt bientôt. Peiresc, dès l'âge de deux ans, est élevé par son oncle et par son père. Il fait de brillantes études au collège des jésuites d'Avignon, très renommé en Europe. À l'âge de quinze ans, il vient compléter ses études de philosophie et de théologie à Aix.

Il voyage et communique avec l'Europe savante
         A 19 ans, déjà auréolé d'un prestige scientifique, Peiresc entreprend, de 1599 à 1603, le voyage d'Italie, pérégrination académique et chrétienne. À Florence, il rencontre Pinelli, son modèle et maître spirituel, qui lui ouvre sa bibliothèque d'érudit, le présente à Galilée et le recommande à tous les savants renommés de Toscane, de Rome et de Venise. À Rome, Peiresc est reçu par le cardinal Bellarmin, général des jésuites, passionné d'astronomie et grand maître des conclaves. Il rencontre Vendelin, astronome flamand qui viendra s'installer à Forcalquier, et le cardinal Barberini, futur pape Urbain VIII qui condamnera Galilée. Le 5 octobre 1600, Peiresc assiste à Florence à un événement exceptionnel, le mariage, par procuration, du roi Henri IV et de Marie de Médicis. Peiresc est, paraît-il, ébloui par la beauté de la jeune reine de France, ce jour-là en tout cas, il est charmé par l'Euridice de Péri, première tentative d'opéra et événement musical du siècle dont il se fera un fervent propagandiste. Au banquet, il fait la connaissance du jeune peintre Rubens, de trois ans son aîné ; une vaste correspondance témoignera de cette amitié de toute une vie.
         De retour à Aix en Provence, en 1604, Peiresc soutient trois thèses de droit selon l'usage et, nouveau docteur, il est élevé à la dignité et à la charge de conseiller au parlement de Provence. À ce titre, Peiresc se rend en 1606 en Angleterre. Il est reçu par le roi Jacques Ier. Il fait la connaissance du botaniste Lobel, dont le nom sera donné au lobelia, du médecin Harvey, qui découvrit la circulation du sang, et de William Camden, l'érudit des langues anciennes qui lui apprend qu'"Arles se disait en langue celtique d'une cité établie en lieu marécageux, Toulon d'une cithare, peut-être à cause d'un promontoire voisin nommé Citharista" aujourd'hui Ceyreste. À son retour, Peiresc rencontre en Hollande l'humaniste Scaliger et le botaniste Charles de Lécluse qui souhaite connaître les plantes de Provence, et notamment l'astragale de Marseille. Nommé conseiller de Guillaume du Vair, garde des sceaux, Peiresc explore en érudit les bibliothèques et les musées de Paris.
         Peiresc partage ses activités entre ses diverses propriétés et d’autres lieux qu’il aime. Au château de Belgentier, il crée un magnifique jardin et une tour-observatoire. A Aix, à l'hôtel de Callas hérité de son père seigneur de Callas, il constitue une bibliothèque de 5 000 ouvrages et une belle collection de médailles antiques. A Marseille, il transforme la Floride, bastide de son ami Guillaume du Vair, en bureau des longitudes ; il donne aux marins en partance pour le Levant des cartes de navigation et des conseils de route, en échange il leur demande de lui rapporter des livres anciens et des trésors de l'Antiquité qu'il achète à un bon prix. Peiresc sait goûter la fraîcheur du vallon des Aygalades, il donne des représentations et organise des ballets de cour qui font l'admiration et les délices de son ami Malherbe, le poète d'Henri IV et de Louis XIII.

Un fin diplomate
         Par ses fonctions au parlement de Provence, Peiresc supervise les diverses colonies, comptoirs et missions, ces Échelles du Levant implantées en Méditerranée, particulièrement en Tunisie, en Syrie et en Égypte. Astronome passionné, Peiresc envoie là-bas d'habiles observateurs du ciel. Archéologue et bibliophile, il organise un véritable réseau de chercheurs l'informant de toutes les curiosités et découvertes : monuments, objets d'art, livres anciens. Peiresc réalise ainsi autour d'Aix et de la Provence un pôle essentiel du patrimoine et de la culture française. Déjà, on l'a vu, Peiresc avait pu informer Henri IV du complot qui se tramait contre lui. Lors de l'assassinat du roi, les Provençaux manifestent leur loyalisme mais cela n'exclut pas la défense vigoureuse des "libertés du païs". Comme le rappelle l'historien Raymond Lebègue, Peiresc ne manque pas de souligner le caractère frondeur des Aixois, "les manans de ceste ville qui donne leur advis de toute chose "cette ville où fleurissent périodiquement" pasquins séditieux et placards impudents". L'historien Monseigneur Saxer souligne que lors du conflit provoqué par le partage des reliques de Marie Madeleine, Peiresc arbitre avec talent entre l'émotion compréhensible des Provençaux et des dominicains de l'abbaye de Saint-Maximin attachés à leurs reliques, et le souhait de Marie de Médicis et du pape Urbain VIII d'obtenir une part de celles-ci. Dans cette affaire, Peiresc obtient même des lettres patentes de Louis XIII. Mais la Provence est surtout menacée de l'extérieur par les galères génoises, par les " razzia turquesques " sur les îles d'Hyères, par les huguenots du Languedoc et du Dauphiné. Peiresc fait organiser une défense active sur mer avec galères et corsaires locaux. Sur la fin de sa vie, la dernière joie de Peiresc fut d'apprendre la "reprise des îles de Lérins sur les Espagnols chassés de noz isles". Peiresc sauve l'identité provençale : ses monuments, son archéologie, ses objets d'art, ses plantes et même sa langue en écrivant une grammaire de langue d'oc, une Histoire Abrégée de Provence et une chronique de la vie provençale au début du XVIIe siècle.
         Comme historien, Peiresc montre que Jules César n'est pas parti de Calais pour envahir l'Angleterre mais de Saint-Omer. Il établit la première généalogie des comtes de Provence et raconte leur odyssée. Il intervient avec vigueur pour dénoncer une imposture, une généalogie truquée par les princes de Habsbourg de la maison d'Autriche qui prétendent descendre de Pharamond, roi des Francs, dans l'espoir de faire basculer le royaume de France dans l'héritage de Charles Quint. Peiresc s'appuie sur des documents conservés au monastère de Mürren (Suisse) pour prouver que la lignée de cette dynastie est féminine et n'a pas de droit à la couronne en vertu de la loi salique des Francs.
 
Peiresc dépossédé des marbres d'Arundel
      
Les "marbres d'Arundel" sont des plaques gravées qui contiennent la chronique de Paros relatant l'histoire de la Grèce depuis la fondation d'Athènes jusqu'à l'an 354 environ. Découverts à Paros les marbres furent acquis par le comte d'Arundel qui les ramena en Angleterre. Gassendi nous raconte comment cette affaire échappa à Peiresc qui le premier avait eu connaissance de cette merveille. Voici l'extrait de Peiresc le "Prince des Curieux" au temps du baroque magnifique livre écrit en latin par Gassendi et traduit par Roger Lassale et Agnès Bresson :
         "Vers le même temps Peiresc reçut un livre d'or du savant Selden, sur les marbres d'Arundel, rocs avec inscriptions grecques que le très illustre comte Arundel avait fait transporter d'Asie en Angleterre, dans ses jardins. Il est équitable de rappeler que ces marbres ont été d'abord repérés et dégagés par les soins de Peiresc, au prix de cinquante couronnes d'or, et par l'intermédiaire d'un certain Samson qui s'occupait de ses affaires à Smyrne. Mais, alors qu'ils allaient être transportés, Samson fut, je ne sais par quel tour des vendeurs, jeté en prison, et les marbres eux-mêmes à cette occasion détournés. Mais il faut ajouter que Peiresc fut grandement réjoui d'apprendre que ces reliques prestigieuses de l'Antiquité étaient tombées entre les mains d'un si grand personnage, et d'autant plus qu'il sut que son vieil ami Selden les avait heureusement commentées. Peiresc qui tenait l'intérêt public comme son unique but, estima qu'il importait peu que ce fût à sa gloire ou à celle d'un autre, pourvu que vînt en pleine lumière quelque chose qui s'inscrivait au profit de la République des Lettres. Il jugea qu'un trésor incomparable résidait dans ces témoignages, à propos des réalités spécifiques de la Grèce : ils illustrent et rendent familiers non seulement la période historique mais encore la période légendaire, ils décrivent tous les événements mémorables de huit cents ans avant à cinq cent cinquante ans après le début des Olympiades ".

Surf en char à voile sur une plage de Hollande
      
En 1606, en Hollande, Peiresc rencontre Scaliger, grand humaniste français qui s'était converti au protestantisme après la Saint-Barthélemy. Peiresc interprète pour lui quelques unes de ses pièces de monnaie - notammment des sicles - lui parle de son traité de la Quadrature du cercle et discute de la généalogie des princes de Vérone. Il rend ensuite visite au botaniste Charles de l'Ecluse qui  s'occupait de l'impression de son Appendice sur les plantes exotiques, et ce jour-là, justement, de l'image d'un champignon coralloïde que Peiresc lui avait envoyé de Provence.
        Après être demeuré un temps à La Haye, Peiresc fit un détour par Scheveningue, "pour observer la mécanique et la vitesse d'un char inventé quelques années auparavant avec une telle astuce que, voiles déployées, il volait sur le rivage à la manière d'un vaisseau. Il avait en effet entendu dire qu'après la victoire de Nieuport le comte Maurice était monté sur l'un d'eux, en même temps que François Mendoza fait prisonnier au combat. Dans les deux heures il atteignit la ville de Putte, alors qu'entre elle et Scheveningue s'interposent quatorze milliaires horaires. Il voulut, lui aussi, faire l'expérience, et il se plaisait à rappeler la stupeur dont il avait été saisi, quand, ayant été emporté sous un vent très rapide- il ne le percevait pourtant pas car le char était aussi rapide que le vent - il se rendit compte de ce que les trous sur son passage étaient survolés ; que les eaux stagnantes, ça et là, étaient seulement frôlées superficiellement ; que, les coureurs qui le précédaient, on les voyait commme s'efforcer vers l'arrière ; que ce qui apparaissait comme très distant était dépassé presque à l'instant".

Un jardin exotique
      
A Belgentier, au nord d'Hyères, dans une vallée dont le microclimat est aujourd'hui apprécié par les pépiniéristes, Peiresc crée un magnifique jardin d’agrément et jardin d’essais, représenté dans un tableau conservé au musée Arbaud d'Aix. Paysagiste et jardinier lui-même, Peiresc fait venir des espèces rares du Levant et les acclimate. Botaniste, il les décrit, les inventorie et les dessine. Peiresc réalise plus de 500 greffes et tente même des essais téméraires comme la greffe du jasmin sur le myrte, "le myrte sur la vigne apiane, vulgairement dite muscade, afin de voir quel était le vin anciennement appelé vin de myrte".
         Dans sa Vita Peireskii, Gassendi nous apprend que Peiresc avait comme ami un botaniste expert dans la connaissance des plantes de toute époque. " A cause de celà Peiresc ne destina pas seulement les plantes à son jardin, mais envoya des racines de beaucoup d'autres à Charles de L'Écluse (un très grand botaniste français qui professait alors à Leyde), entre autres de traganthes, d'aristoloches, d'asphodèles, et des deux arbousiers. Il signifia en même temps son désir de vouloir retenir de L'Écluse quelque peu à Belgentier, pour lui montrer un styrax, arbuste semblable au cognassier pour les feuilles, pour les fleurs à l'oranger ; pour le parfum de son suc, nullement inférieur au styrax syrien. Le styrax naît à mille pas de la ville, et on le cherchait vainement ailleurs. Pour lui montrer aussi un lentisque, qui a cette qualité de suer du mastic, tout autant que celui dont on dit qu'il naît spécialement dans l'île de Chio ". Peiresc montre en effet que le pistachier lentisque que l'on trouve à l'état sauvage produit une gomme résine, comme le pistachier de l'île de Chio, en Grèce on en tire le mastic qu'on mâche pour parfumer l'haleine comme dans les harems d'Arabie. Peiresc cultive aussi le styrax (aliboufier) dont on tire le benjoin, baume d'odeur vanillée, précieux pour les voies respiratoires.
         Dans sa propriété, Peiresc acclimate de nombreuses plantes qu'il réclame à ses correspondants en Orient. Peiresc cultive à Belgentier "le Jasmin d'Inde, arborescent et toujours verdoyant, à fleur safranée, et d'un parfum très suave" et le propage ensuite dans les jardins royaux et dans ceux de Barberini ce jasmin ramené à l'origine de Chine ; en échange le cardinal envoie à Belgentier la Rose de Chine "dont la beauté compense une surprenante absence d'odeur". Il transmet également au premier intendant des jardins royaux" le Gingembre, apporté d'Inde, qui a été répertorié comme prospérant ".
         Peiresc fait aussi ramener de Mécha, "un Lifa, ou courge de Mécha, dont on peut dire qu'elle est une plante à soie, parce qu'elle gonfle en filaments propres à un travail textile analogue au travail de la soie" ; il en reçoit des graines pour semis, une courge entière à l'intérieur filamenteux et une toile fabriquée à partir de cette plante. Il veut aussi faire germer et voir si pousse sous notre ciel, "la Noix d'Inde qu'on appelle noix de Coco ", mais, " soit inclémence de l'air, soit qu'elles n'eussent pas été assez soignées, elles ne grandirent pas selon ses vœux ", mais aussi " du Myrte à larges feuilles et à fleurs amples, du Styrax, du Lentisque d'où on tire le mastic, du grand Jasmin à fleur rouge (Amérique), à fleur violacée (Perse) ou à fleur large (Arabie), des Anémones (la violette, l'incarnate et la colombine), de l'Oranger à fleur rouge, du Lotus jaune du Nil, du Néflier et du Cerisier amer sans pépin ".
        
Peiresc examine un figuier d'Adam, un bananier, et catalogue son fruit comme appartenant à l'espèce des régimes que des explorateurs ont rapportés de la Terre de Chanaan.
         Au cours de ses voyages en Provence, comme à Saint-Cyr la Cadière, Peiresc identifie aussi des espèces rares aux noms pittoresques : arbousier, fenouil, bouffe galine, pételin, mourrenieu, alibouffier, bonnet de capellan, etc.

L'alzaron, un cerf à tête de taureau
         Par ses correspondants, Peiresc se fait livrer des animaux exotiques qu'il élève et étudie. Il dessine leur anatomie et se livre à des expériences. Peiresc étudie le flamand rose (phœnicopterus du delta du Nil), le chat d'Angora et les crocodiles. Dans Peiresc le "Prince des Curieux" au temps du Baroque, livre enchanteur, Gassendi nous rapporte maintes anecdotes étonnantes :
         "D'Afrique Peiresc reçut certains animaux. Le plus grand et le plus beau de ceux-ci, du nom d'alzaron, rappelait un taureau par le haut de la tête et la queue, pour le reste un cerf. Cornes noires dressées, et promises, selon ce qu'on disait à une hauteur extraordinaire". Peiresc abrite dans sa demeure cet alzaron, gazelle étrange venue de Nubie, animal très doux aujourd'hui disparu.

Un éléphant à huit dents
         Apprenant qu'un éléphant avait été amené à Toulon, Peiresc le fait venir à Belgentier, le pèse (4 500 livres de Provence) et démontre la flexibilité de ses pattes. "Il lui fait préparer des douceurs parce qu'elles lui étaient très agréables : désormais l'éléphant le connaissait et le comblait de flatteries. Peiresc gagne donc sa confiance, et, après que le cornac l'eut précédé dans son geste, il glisse le bras dans sa gueule et lui explore les dents. Il en décèle deux de part et d'autre sur chaque machoire, si bien qu'il en existait évidemment huit et pas seulement quatre, commme l'avait voulu Pline. Peiresc ne se borne pas à tâter les dents, mais avec l'aide du cornac il lui applique de la cire afin d'en tirer empreinte de leur taille et de leur forme". Yves Coppens, le découvreur de Lucie, professeur au collège de France, qui avait commencé sa carrière en disséquant un éléphant du jardin zoologique et qui étudie aujourd'hui le mammouth fossile trouvé en Sibérie, nous précise que sur chaque demi-machoire de l'éléphant se succèdent plusieurs dents au cours de la vie : une nouvelle dent commence à apparaître avant l'éviction complète de la précédente et ainsi deux dents incomplètes peuvent cohabiter simultanément sur chaque demi-machoire ; suivant l'époque on a donc quatre dents ou huit demi-dents.

Des caméléons qui ne passent pas l'hiver
         Les caméléons font aussi son grand bonheur. Peiresc montre que leur changement de couleur n'est pas due à leur timidité, comme on le croyait, mais à la lumière et à la couleur de leur environnement. Il observe que les yeux du caméléon travaillent alternativement, sans conjonction binoculaire. L'un se perd dans le vague tandis que l'autre scrute les alentours. Il montre aussi que le caméléon ne se nourrit pas d'air comme on le croyait, mais de petits vers qu'il attrape rapidement avec sa langue : "Ils se servent normalement de leur langue, longue de presque un pied, comme d'une trompe qu'ils projettent à la façon d'un javelot et avec une si grande vitesse qu'elle échappe presque à l'acuité du regard. Cela se produit par l'office d'un petit os qui, muni d'une sorte de fourche, est implanté au fin fond de la gorge à droite et à gauche ; rond par ailleurs, il épouse la largeur de la bouche, sert à enrouler et dérouler la langue, qui est creuse commme un boyau : mais vers le haut, il y a une chair quelque peu gluante qui leur sert à se saisir d'une proie." 
       
Malgré ses grands soins et en l'absence d'une nourriture appropriée, Peiresc ne parvient pas à maintenir en vie les caméléons pendant l'hiver. Il ne peut observer la phase d'éclosion de leurs œufs.
         Peiresc s'intéresse à l'origine de la luminosité des lucioles et à celle d'un poisson découvert à Toulon, qu'il identifie aussitôt au tænia de Pline. Peiresc observe au microscope "qu'une bien petite araignée y paraissait grosse comme celles de mer, et avait les jambes barbelues comme les maritimes" et "une tête de mouche dont les yeux semblaient recouverts d'une toile d'or en forme de gaze ou des rets à prendre poisson" précise André Bailly dans Défricheurs d'inconnu.

La bibliothèque et la correspondance d'un érudit
         De cet ample travail d'érudition effectué par Peiresc, il reste environ cent manuscrits de quatre cents pages : 86 volumes à la bibliothèque de Carpentras, 14 à Aix, autant à la Bibliothèque nationale. La correspondance de Peiresc, plus de 10 000 lettres, s'établit avec tous les grands noms de son temps, Galilée, Gassendi, Képler, Hévélius, Mersenne, Snellius, Pinelli, Rubens, Naudé et avec les cours de Rome, de France d'Angleterre, de Flandres et de Guyenne. Cette correspondance journalière, tâche harassante, puisqu'il lui arrive d'écrire jusqu'à quarante lettres par jour, donne à Peiresc une influence considérable et le renseigne sur l'ensemble des découvertes scientifiques de son temps.
         Au XIXe siècle, Tamisey de Larroque sort de l'ombre une première partie, en sept volumes, de cette vaste correspondance. Aujourd'hui encore, les universitaires et érudits des pays européens et de Provence étudient l'œuvre de Peiresc. En 1980, l’ASBL Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, Présidente Madame Smets-Hennekinne publie le beau livre Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, écrit par Jacqueline Hellin, préfacé par Maurice Rheims. En 1981 et en 1988, l'académie du Var sous la direction de Jacques Ferrier publie les Fioretti Fabri de Peiresc. En 1987, le Centre national de la recherche scientifique suscite à Carpentras un colloque Peiresc ou la passion de connaître. En 1992, la Fondation Nicolas Fabri de Peiresc de Mady Smets-Hennekinne organise à Bruxelles, à Paris et au village de Peyresq des journées de rencontre de chercheurs du Cnrs sur L'humanisme triomphant dans la Provence baroque.
         L'historien Jean Bernhardt précise que la bibliothèque de Peiresc contenait 5 402 volumes, nombre hors du commun pour l'époque et qui montre bien l'étendue de son érudition et de sa curiosité. Il cite quelques exemples : quatre évangiles écrits en copte et expliqués en arabe qui permettent à Peiresc de les dater, un vocabulaire et une grammaire provençale du temps de Pétrarque, qu'il utilise pour son Histoire Abrégée de Provence, un dictionnaire de langue celte (le Catholicon, ce premier dictionnaire trilingue qui rattache le français à ses racines latines et celtiques), une Bible en hébreu, un dictionnaire de huron (le Québec vient d'être découvert), l'Harmonie universelle de Mersenne, ce grand traité de musicologie du XVIIe siècle qui lui est dédié, un livre d'Aristarque de Samos sur la grandeur du Soleil et de la Lune, des tables astronomiques du XIIIe siècle du rabbin Azubi de Tarascon, des œuvres d'Aristote, d'Averroès, d'Euclide, d'Archimède, de Diophante, de Ptolémée, de Galien, de Strabon. Enfin concernant la vie d'Enoch, ce septième patriarche depuis Adam et père de Mathusalem, le Livre d'Enoch, un mystérieux manuscrit éthiopien, tant recherché par Peiresc et qu'il reçoit à la fin de sa vie, comme le rapporte Jacques Ferrier dans Les Fioretti.

Les chants coptes, arméniens et maronites
         Le musicologue Joseph Scherpereel rappelle le sens musical de Peiresc et l'hommage remarquable que lui rendit Marin Mersenne dans la préface de son Harmonie universelle, le plus important traité de musicologie du XVIIe siècle, œuvre à laquelle il collabora. Peiresc s'intéresse aussi bien à la culture musicale qu'à la musicologie, aux lois mathématiques et physiques de la musique : les chants grecs, coptes, arméniens et maronites qui utilisent la gamme "Diatonique, Armonique ou Cromatique" comme les "Timbous, Timbales, Musettes et Tambourins utilisés par les musiciens Provençaux" ou la notation musicale du chant du rossignol.
         Ainsi, en 1633 Peiresc écrit au père Théophile Minuti à Alep pour qu'il prenne contact avec un moine de Saint-Basile nommé Scaffa "qui a quantité d'excellents manuscrits Grecs et spécialement sur le sujet de la musique " et qu'il obtienne une copie des manuscrits de mathématiques, et "de ceux qui traitent de la musique de Ptolémée". Peiresc le charge également de contacter " quelqu'un d'un peu intelligent de notre musique", qui "allast en Hierusalem dans le Saint Sepulchre, où il y a tant de sortes de Chrestiens, ce serait le vray lieu pour faire marquer la différence des chants des Grecs aux Cophtes, Arméniens, Maronites, Abyssins et autres. Il pourrait mettre en notes de notre musique l'air du chant différent de tous ces peuples et en transcrire à part les notes de chacun selon leur usage pour les comparer aux nôtres et des unes aux autres".

Peiresc et son ami Rubens
         Peiresc convainc aussi Marie de Médicis de faire appel à Rubens pour réaliser une grande œuvre à la gloire des Médicis, une série de 21 tableaux de 4 m´3 m. Anne Reinbold qui a analysé les relations de Peiresc avec les peintres de son temps, nous apprend qu'il débat avec son ami Rubens de l'habillement des personnages, de leur mise en scène historique et de l'éclairage des tableaux ; il traite même du prix des tableaux et des droits d'auteur. Comme nous le précise Jean Mauclère, auteur d'un Rubens, Peiresc établit lui-même les éléments du Débarquement de la Reine au port de Marseille, mais, très prude, il laisse son ami Rubens découvrir dans les rues de Paris les trois sœurs Capaïo, "à la chair lumineuse et à la superbe chevelure noire" qui accepteront de servir de modèle aux trois nymphes qui " folâtrent dans les flots au devant de la galère ". Enfin, œuvre plus sereine, le Portrait de vieux savant que Rubens réalise à la fin de sa vie n'aurait-il pas été directement inspiré par Peiresc lui-même !

Peiresc, une pièce échappée au naufrage de l'Antiquité
         Peiresc est un érudit universel, le dernier, après Pic de la Mirandole, ce prince florentin du XVe siècle. Comme lui, il est empreint d'une grande tolérance, signe des grands esprits de la Renaissance. "De son visage émanait une grande noblesse, propre à son génie, avec un je ne sais quoi de spirituel qu'il n'est pas facile de pouvoir rendre en peinture", affirme son ami Rubens. Peiresc est un homme exquis, "son affabilité lui épargne bien des déboires que subiront Galilée, d'un orgueil méprisant, et Descartes, d'une intransigeance hautaine"