La reconstruction de Peyresq
1952 :
Le four à pain du village fut retrouvé
dans cet amas de ruines …
et sur ces ruines "la cour des métiers"
fut en chantier dès 1963.

1954 : Il ne faut pas s'imaginer que les éléments vitaux pour le fonctionnement du village de Peyresq et sa reconstruction furent faciles à obtenir. Toute la correspondance de 1954 à 1956 du Maire, Simon Giraud, successeur de Joseph Imbert, avec les autorités et avec Georges et Toine, nous montre les démarches difficiles qui ont dû être effectuées.
Le point de départ était, sans aucun doute, l'électricité mais à l'époque, Peyresq, village presque inconnu, quasi inhabité et plus en ruine que debout, n'était pas rangé dans les villages prioritaires.
C'est grâce à la compréhension, à la collaboration du Préfet, du Sous-Préfet, du Conseiller général, du Président des Alpes-de-Haute-Provence, qui tous ont cru au projet humaniste de reconstruction du village de Peyresq, qu'après bien des mois et une avance de fonds substantielle de nos pionniers et de la commune, que l'ingénieur chargé de l'installation de la ligne électrique passa à l'action.
Finie l'ère de la lampe à pétrole et des bougies. Mais pas encore d'eau potable, ni d'égouts à Peyresq. Ce fut là une bataille d'une année supplémentaire et avec l'accord du Conseil Municipal l'introduction de la demande de prêt pour ces travaux avec en plus l'appui du Ministre des Affaires Etrangères Belges auprès de son homologue français de l'Agriculture.
Enfin, après un nouvel apport financier de nos pionniers et de la commune, pour l'eau et les égouts, le projet se concrétisa début de l'été 1956, en même temps que se réalisait la route départementale.
Le manque de commodités et le retour à la vie de la vraie nature n'ont pas empêché la mise en œuvre des travaux de reconstruction où le rythme était d'autant plus rapide qu'il fallait réaliser le toit dans la maison où on logeait, chambres, dortoirs sans électricité, sans eau courante, sans égouts, sans contraintes … Le paradis quoi !
L'unique sanitaire était constitué par un édicule à trois panneaux ouvert sur le vide et l'horizon, équipé d'un drapeau rouge articulé afin d'en signaler l'occupation !
La reconstruction fut une époque exaltante, au point que chacun emportait la nuit ses outils pour être certain de les retrouver le lendemain…
Notre reconnaissance ne pourrait être assez grande à l'égard des autorités locales et départementales, pour leur soutien et leur encouragement pour cette entreprise hors norme, difficile à imaginer dans sa réalisation : nous les en remercions et n'oublierons jamais l'accueil chaleureux qui nous a été réservé.
Pierre Lamby, architecte, s'attacha avec un immense courage à la tâche de la reconstruction de Peyresq. Que dire des difficultés rencontrées en regardant certains coins du village et ses amas de ruines…
 

Son but : rendre à ces ruines une âme, recréer un village, retrouver sous les décombres le vrai visage de Peyresq.


 

1955

Courageusement les étudiants bâtisseurs firent face aux tâches les plus dures. Au début, les outils étaient rudimentaires, le béton fait main.

1956

Au départ, l'entreprise semblait démesurée : les idées ne manquaient pas, ni la bonne volonté.

1954 : La rue du Coulet.

1958

La maison de l'Union des Anciens Etudiants de l'Université Libre de Bruxelles et la maison de la Céramique.

 
 

1965

La place de Peyresq reconstruite.

 

1972 : La même rue du Coulet.

 

Les Etudiants Bâtisseurs

A vingt ans on a envie de donner un sens à sa vie.
Quel plus bel objectif que de participer à la reconstruction d'un village abandonné dans le but d'y réunir des étudiants, des artistes, des scientifiques en un foyer d'humanisme rayonnant.
L'idée lancée fut aussitôt suivie, mais dans ce village aux murs sans toit, les logements étaient rares et même inexistants.
Aussi l'équipe de départ en 1953 fut-elle réduite à 8 étudiants, tous de l'Académie de Namur. Des durs n'ayant pas peur des déblais, ni des crottins de mouton.
Les premiers travaux permirent de sauver presque intégralement quelques-unes des plus belles maisons. Celle de l'Union des Anciens Etudiants de l'Université Libre de Bruxelles, au coin de la place de Peyresq, ainsi que la maison dénommée par la suite Fabri de Peiresc.
Ces deux maisons permirent de disposer de logements supplémentaires, et il a été ainsi possible d'augmenter l'équipe à 30 courageux étudiants bâtisseurs.
Il en fallait du "courage" pour faire face uniquement à la force des bras à ces rudes travaux de déblais et de béton fait main.
Si cette reconstruction, difficile à imaginer, a été menée à bonne fin, nous le devons à ces étudiants bâtisseurs, à l'architecte et au maçon, mais aussi à toutes les bonnes volontés animées d'humanisme et gonflées d'enthousiasme : secrétaire, trésorier, économe, chefs de chantier.
C'est bien là, la raison profonde qui depuis l'origine a déclenché la longue suite de grands et petits miracles qui ont permis à Peyresq de renaître, de vivre et de rayonner.
L'équipe des étudiants bâtisseurs composée de volontaires, payant leur séjour et offrant leur travail avec enthousiasme, fut renforcée par quelques professionnels, puis grâce à la transformation du chemin muletier en route départementale, il fut possible de faire arriver quelques machines : une petite bétonneuse et un engin de transport qui relaya brouettes et pelles.
L'acheminement des matériaux dans le village en fut ainsi facilité.
Notre architecte, Pierre Lamby, nous explique comment pour les étudiants bâtisseurs le manque de toit au-dessus des dortoirs (et surtout le mauvais temps) aiguillonnait l'avancement du travail de couverture. L'atmosphère pionnière des chantiers était spécialement entraînante.
Levée à 6 h., l'équipe des étudiants bâtisseurs gagnait le hangar où depuis 5 h, déjà, s'escrimait à rainurer les planches de toiture, un personnage extraordinaire, un petit homme, sec comme un sarment de vigne, un charpentier espagnol, ne connaissant de la langue française qu'une seule expression, qu'il ressortait à tout bout de champ : "Putain de planche!". Aussi les étudiants bâtisseurs l'avaient-ils baptisé de la sorte.
A 8 h. : transport des planches rainurées au travers du cimetière, jusqu'à pied d'œuvre.
A 10 h. : pause bol de lait de chèvre sur les marches de l'église.
Ensuite, sauf pendant les suspensions "repas", les planches n'arrêtaient pas d'être acheminées sur le toit où "Putain de planche", malgré trois doigts manquants à la main droite, réalisait rapidement le placement au-dessus de l'aplomb des paillasses. Et ainsi de suite tant que le soleil permettait d'y voir clair.
Naturellement, à situation exceptionnelle, effort exceptionnel de nos étudiants bâtisseurs.
Mais la lutte était inégale, car malgré les efforts surhumains des étudiants bâtisseurs de Peyresq, les hivers accentuaient la dégradation du village et des maisons abandonnées.
Chaque ancienne construction était de plus en plus menacée.
Le poids des neiges sur les toitures non entretenues, les faisait s'écrouler, entraînant fermes et tirants.
La maçonnerie, découverte, ne tardait pas à suivre par pans entiers. Bientôt il ne fut plus question de réparer ou de sauver, mais d'araser pour reconstruire.
Devant l'importance de ces travaux, les deux mois d'effective activité, au regard des dix mois d'abandon total, réclamaient une organisation toute différente des chantiers.
Nos étudiants bâtisseurs, au lieu d'élever les constructions par assises horizontales, furent obliger de travailler par phases verticales, réalisables dans le délai des deux mois d'activité de chantiers et absolument protégées, c'est-à-dire s'arrêtant à la finition de la toiture.
Cette façon de procéder a heureusement permis l'occupation immédiate de locaux très utiles pour les logements, les réunions, la cuisine, les repas et le départ des futures activités de Peyresq : culturelles et scientifiques.
Ainsi une trentaine de maisons furent-elles reconstruites en vingt-cinq à trente ans, mais il y aura toujours des travaux en cours à Peyresq.
Plus de 6.000 étudiants bâtisseurs ont apporté leurs efforts à la reconstruction du village de Peyresq, efforts couronnés de succès par la réalisation de ce lieu unique d'échanges et de rencontres.
Merci aux étudiants bâtisseurs, à notre architecte Pierre Lamby, et au dévoué maçon René Simon. Un village était mort, il revit !
C'est la somme de tous ces courages, de toutes ces initiatives, de tous ces dons, de tous ces rêves, de toutes ces solidarités, de toutes ces amitiés, de tous ces apports humanistes, qui a fait Peyresq.

1954 : Au début de la reconstruction du village de Peyresq, Pierre Lamby, architecte, rencontre au cours d'une randonnée le grand écrivain Jean Larteguy, en compagnie de Philippe Lamour, auteur des Centurions et président de la Commission Nationale pour l'Aménagement du Territoire dans ces Basses Alpes. Aussitôt s'engage la discussion sur le passé et le devenir du pays.
"Non, l'exode rural n'est pas toujours une catastrophe", déclare Philippe Lamour au grand étonnement de ses interlocuteurs.
Et d'insister en précisant : "l'abandon par les paysans des terres qui n'étaient plus rentables représente pour le pays un grand progrès économique et social.
La surpopulation que ces régions connaissaient encore il y a un siècle maintenait un mode de vie inhumaine pour une production sans valeur. Si étrange que cela puisse paraître, ces pays sont devenus riches en se dépeuplant.
La seule richesse, l'herbe, est consommée sur place par les troupeaux transhumant pendant les quatre mois d'été. L'abandon des villages à cette altitude, mais c'est un progrès …
En 1950, il n'y a plus ni cultures, ni pratiquement de villages, plus de vains efforts, ni de dépenses perdues. Le mouton gagne sa vie lui-même en se déplaçant pour aller consommer aux moindres frais les seules richesses de ces pays. La dure loi de l'économie a rendu rentables ces territoires qui jadis n'avaient créé que de la misère, et formule Philippe Lamour, l'idéal serait d'apporter à ces vallées et villages un renouveau culturel."
 
21 juillet 1961 : Le village de Peyresq s'achemine doucement vers sa reconstruction, mais on en est encore loin : il n'est pas encore assez avancé dans sa restauration et pourtant toujours dans l'optique de faire connaître le but humaniste de nos travaux, avec une audace toute juvénile, nous préparons un grand événement culturel.
En effet, voici le récit de notre architecte Pierre Lamby :
Cette saison là, début juillet, le village fut envahi par une troupe étrange composée d'individus s'interpellant par des noms bizarres, des noms du moyen âge.
En fait il s'agissait de participants à un stage d'art dramatique que le Service National de la Jeunesse programmait dans le cadre de l'organisation de la première activité culturelle dans le village en restauration, et groupant des étudiants membres de troupes de Jeunes Théâtres Universitaires ou d'acteurs amateurs indépendants.
La pièce qu'ils devaient travailler, puis présenter, sur la place de l'église, le jour de la fête nationale belge, racontait la lutte des "quatre fils Aymon" contre Charlemagne. Son auteur, Herman Closson, s'était expressément déplacé et avait modifié sa pièce afin de lui donner un épilogue franco-provençal. Le directeur du stage, Frank Lucas, assurait la mise en scène, tandis que son épouse animait l'atelier de décor et de costumes. Car le stage englobait toutes les disciplines du théâtre installées pour chacune dans des locaux différents : l'art de la mise en scène, du décor, du costume, de l'éclairage, etc.
Les acteurs, dont les rôles avaient été distribués dès la Belgique, étaient sensés connaître parfaitement leur texte en arrivant au village et pour se familiariser avec leur personnage, s'interpellaient par le nom de leur personnage dans la pièce, même en dehors des répétitions. Pendant que les stagiaires, déclament aux rochers ou à leur partenaire, les autres étudiants s'activent à préparer l'espace scénique et le parterre. Un podium en terre, précédé de cinq marches, avait déjà été réalisé l'année précédente près de la fontaine de la place, devant la future maison "Saint-Exupéry".
La mise en scène utilisait le dispositif propre au Moyen-âge, sur le parvis des cathédrales : les "mentions" ou les décors présentaient, côte à côte, le paradis, l'enfer et d'autres lieux. Ainsi, le spectateur pouvait découvrir, selon l'éclairage qui le tirait de l'ombre, le palais de l'empereur, la tour de guet, la chaumière (l'arc boutant du Centre) ou la forêt plantée sur la rue du Coulet.
Pour la réalisation du parterre l'entrepreneur nous avait prêté ses plateaux d'échafaudages qui, disposés en arc de cercle, créaient une polarisation du public vers la scène, définissant de la sorte un espace d'avant scène. Pour compléter l'équipement deux tours en tubulaire métallique dressaient à près de six mètres de haut une cinquantaine de projecteurs chacune.
Le tapis de câbles circulait sous les gradins jusqu'à la fenêtre du bureau de l'économe, transformé en régie éclairage avec orgue à lumière et tableau des fiches indispensables. Tout le village travaillait à la préparation de la fête, les autochtones, les maçons, les enfants …
Mais, un matin, surprise ! Au tournant de la route, venant de la vallée, se profilent deux énormes cars de touristes allemands que la publicité organisée jusqu'à la côte avait retenu dans le programme des tour-opérateurs. La place en cul-de-sac est la seule aire de manœuvre possible pour des véhicules de cette taille. Cet incident se produisait à deux jours de la première et unique représentation à laquelle tout le pays était invité.
Tant pis, il fallut démonter une des deux tours, débrancher une partie des projecteurs (réglés durant des nuits entières), ranger les gradins. Cet incident nous a donné à réfléchir sur l'avenir de semblable manifestation ou de festivité.
Pour des raisons d'organisation de la soirée et la nécessité de pouvoir recevoir la presse dans un lieu couvert, il fut décidé, suite à l'adoption de l'idée de créer dans la grande ferme à l'entrée du village (Maison"Sophocle"), nouvellement couverte, le futur Centre de l'association, d'immédiatement réaliser, sans attendre l'étude d'un plan d'ensemble, l'aménagement du rez-de-chaussée, afin d'accueillir les autorités et personnalités conviées.
En effet, le Consul de Belgique à Nice, très favorable à notre action humaniste, avait décidé, afin de nous soutenir, de donner sa réception du 21 juillet du corps consulaire à Peyresq ! Il avait affrété deux camionnettes, l'une pleine de sandwiches, l'autre de vin blanc. Ah, le vin du consul ! Le lendemain, il en restait tellement, que pendant deux ans, nous avons pu continuer à le déguster.
En plus des diplomates de toutes nationalités, américains, soviétiques ou chinois, l'évêque de Digne, le commandant de la place, les maires et conseillers municipaux de toute la région, les motards de la gendarmerie, les pompiers avec leur véhicule, tout ce monde vint s'ajouter aux nombreux habitants des villages voisins. Il y avait près de cinq cents personnes sur la place. Le mistral qui avait énervé les acteurs durant la semaine entière, les obligeant à hurler leur texte, jusqu'à en perdre la voix, tomba brusquement. Mais pour pouvoir accueillir ce beau monde, le bar prévu dans l'ancienne étable du rez-de-chaussée de la ferme à l'entrée du village, devait être opérationnel. Nous ne disposions que de huit jours pour en réaliser l'aménagement et il fut réalisé. Le Consul de Belgique fut enchanté de cette journée du 21 juillet.
 
1963 et 1964 : La reconstruction du village de Peyresq se précise
Pierre Lamby, l'architecte de Peyresq, nous décrit quelques-uns des chantiers et des diverses activités du moment :
Un groupe, le Cercle Polytechnique de la Faculté Universitaire de Mons, osa tenter l'aventure, acheta la ruine cad. 208, et se mit directement au déblayage des murs et toitures écroulées.
L'équipe était sensationnelle. Originaire d'un pays de mines, les montois se faisaient un devoir d'ériger avec leur déblais un véritable terril au milieu de la future place de Peyresq. Un petit problème survint. Un oiseau couvait. Le nid se lovait dans l'encoignure d'un mur de cave. Le chantier fut organisé de telle sorte que la couvée put être menée à terme. Dès l'éclosion, chaque fois que la mère revenait avec le ravitaillement, le chantier suspendait son activité quelques instants. Bientôt, l'oiseau et sa petit famille prirent leur envol et le mur put enfin être conforté.
Le chantier Tables Rondes avait abordé la troisième phase des travaux et le tas de pierres qui, au départ, encombrait l'aire de chantier, avait si bien fondu qu'il fallait à présent que les murs, par manque de pierres, soient construits à l'aide de parpaing de ciment avec parement de moellons, ou même sans parement lorsque la façade est percée de nombreuses portes fenêtres à volets rabattant. Un simple enduit plus une peinture ocre suffit à fondre le bâtiment dans le contexte environnant.
Comme le comité directeur des Tables Rondes ne pouvait financer à la fois les travaux et les bourses des étudiants, il décida de ne confier les travaux qu'aux seuls hommes de métier. Or ce qui donne une âme à ces restaurations, c'est la part accidentelle de l'amateur, son inventivité maladroite ou géniale, la personnalisation souvent involontaire, qui humanise la construction. Sinon le bâtiment achevé s'en ressent : froidement professionnel.
Lorsqu'une erreur intervient dans l'exécution, elle est intégrée, l'année suivante, à la reprise du chantier comme une volonté inscrite dans les plans, moyennant quelques aménagements de détail.
La bonne volonté est trop précieuse pour la négliger.
Dans la maison Th. Verhaegen (cad. 213) avait été installé un véritable atelier qui fournissait les étudiants en outils et matériel de chantier. Chaque chantier était organisé selon un programme précis, une équipe motivée et relayée selon les prévisions d'arrivage des équipiers et un budget plus au moins respecté. Un chef des travaux et quelques chefs de chantier encadraient les équipes. Quant à l'architecte, il galopait toute la journée d'un chantier à l'autre afin d'adapter ses plans de principe, non cotés ou presque, à la réalité des travaux en cours.
Les chantiers de la Cour des Métiers s'activaient de partout. L'espace se dégageait au fur et à mesure. Une cave voûtée découverte sous la placette pouvait être sauvegardée. Son relief servira de podium en dur pour le dispositif frontal de la scène, tandis que sa fraîcheur abritera la pharmacie de l'antenne médicale de l'association. La mise horizontale de la Cour des Métiers avait réclamé de grands soutènements. Ceux-ci ont contribué à la sauvegarde de la maison baptisée "Coubertin-Petitjean" (cad. 208). Cette façade très caractéristique recélait dans ses caves l'unique exemple d'une sorte de hourdis primitifs en plafond, constitués de poutres de section trapézoïdale avec des pierres plates comme intercalaires formant linteau.
Le chantier "Sophocle" était grevé d'une servitude désagréable. Dans l'angle de l'aile restaurant et de l'aile cuisine, subsistait une bergerie hébergeant encore un troupeau d'une centaine de moutons plus les mouches et l'odeur. La propriétaire, Noëllie, refusait de la céder, à moins de l'échanger contre une bergerie de capacité équivalente. Toine résolut la question : il acheta un terrain communal (le seul terrain acceptable pour le berger était situé à l'entrée de l'espace réservé au parking). Toine fit construire, à ses frais, une nouvelle bergerie et la donna à Noëllie, en échange de l'ancienne bergerie située sous la maison Sophocle.
Le tout fut réalisé en trois semaines. La vieille construction, qui disposait encore, comme bien des maisons du village, d'une grande citerne à eau de pluie, qu'il fallut bien démolir, fut aménagée en garages et réserves, reliées aux cuisines, tandis que la toiture en béton s'organisait en vaste terrasse restaurant que prolongeait la terrasse sur pilotis du pignon.
"La maison Alain" :
Toine avait, acquis en 1963 une maison, située à l'extrémité Est du site, extrémité qui en fait, venant de Méailles représentait l'ancienne entrée du village. C'est par ce chemin, ponctué en son dernier tournant par une chapelle votive du XVIIè siècle que se découvre la vue la plus caratéristique sur l'ensemble des maisons. Il destinait sa nouvelle acquisition, une fois rénovée à l'accueil de personnalités importantes tel un recteur d'université et sa famille, désireux de mieux connaître l'activité de ses étudiants.
Le panorama sur la vallée à cet endroit est peut-être le plus exceptionnel du site. Le problème était que la bâtisse, qui en 1940 déjà, avait des velléités flagrantes de descendre d'une pièce au fond du ravin : les pignons s'ouvraient, les murs ondulaient et l'ensemble ne tenait plus que par la vertu de l'homogénéité de la toiture.
Ce fut le chantier le plus inquiétant et le plus onéreux en gros-œuvre du village. En premier, il était nécessaire de démonter les planchers des deux niveaux, et pour ce faire, agrandir les creux d'encastrement des poutres. A chaque effort de désengagement, les pierres dévalaient et le ciel apparaissait à travers le mur. Aucun étudiant n'était admis sur le chantier: seuls, René, l'entrepreneur et pour le soutenir moralement, l'architecte, tous deux, plutôt inquiets et faisant semblant d'ignorer le réel danger.
Le bétonnage des deux dalles de sol donna quelque répit à la carcasse, mais des témoins de plâtre posés sur les fissures révélèrent une continuité du mouvement. Une opération lourde consista alors en un bétonnage armé d'une ceinture allant de roches à roches et franchissant presque le vide, afin d'assurer la base de la maison et créant ainsi la première terrasse d'une stabilité à toute épreuve. Le niveau suivant réclamait un traitement similaire. Une dalle extérieure formant la deuxième terrasse et s'appuyant sur un contrefort puissant et deux piliers de béton parés de moellons poursuivait son armature, sous le chemin, jusqu'à un ancrage en encoche taillé dans la roche.
La troisième terrasse, entièrement en bois, assurait aux estivants un mode de vie moitié intérieure, moitié extérieure, qu'exprime cette architecture.
 
1965 - 1966 : Depuis quelques années déjà, nous précise notre architecte Pierre Lamby, le village avait eu l'occasion d'accueillir d'éminents professeurs de sciences naturelles séjournant à la Colle St-Michel, le hameau voisin. Ils attirèrent l'attention sur l'extraordinaire richesse entomologique et botanique de la région. Dans un rayon relativement restreint (± 5 km) vers les sommets ou les vallées, vers les pentes ensoleillées ou ombreuses, sèches ou humides, calmes ou venteuses, l'observateur averti peut rencontrer, sans grands déplacements, pratiquement toutes les plantes et les insectes attachés à leur pollinisation, que l'on peut découvrir en France.
Déjà le Laboratoire de Botanique de l'Université Libre de Bruxelles s'était implanté, quelques années auparavant, dans une bâtisse presque intacte, située à proximité de la Cour des Métiers. Des étudiants accompagnés de leurs assistants ou professeurs participaient, quand ils ne s'activaient pas sur les chantiers, à des randonnées d'observation, de capture et de traitement d'insectes. L'abondance des récoltes dépassa toutes les possibilités d'entreposage et bientôt s'imposa le principe d'une antenne d'entomologie et de botanique pratiquement permanente, pouvant accueillir des futurs chercheurs aux différentes périodes clef de l'année, floraison, éclosion, fécondation, etc., des multiples espèces. De toutes les maisons dignes d'être reconstruites à Peyresq, celle qui recevrait cette affectation serait une de celles à disposer d'une telle légitimité.
L'Institut Agronomique de Gembloux, selon le plan général d'urbanisme de principe, put acquérir deux parcelles contiguës : la cad. 212, dont il ne subsistait que la cave voûtée, et surtout la cad. 211, l'ancien four communal, énorme tas de pierres ou sommeillait une énigme quant à l'emplacement exact du four proprement dit, ou de ce qui pouvait en subsister.
Les fouilleurs se mirent sans trop d'appréhension à l'ouvrage. Bientôt ils rencontrèrent, sous les gravats, une masse de poussière rougeâtre : du grès d'Annot pilé. C'était déjà une indication. Cette poussière fut mise en réserve dans des sacs à ciment vides. La coupole apparut alors, intacte, suivie, à notre surprise, de la pierre massive d'entrée du four avec sa batée finement sculptée. Aucune trace de la hotte en bois qui, supposons-nous devait la surmonter, ni de la porte elle-même, d'ailleurs. La coupole surbaissée, en grès d'Annot à bandeau appareillé à sec était impeccablement conservée. D'un diamètre de près de trois mètres pour une hauteur libre de 1m20, ce four était relativement récent, le vieux four ayant explosé en 1930. (Nous avons retrouvé certains éléments concaves des bandeaux inférieurs réemployés comme pavement au début de la rue du Coulet, devant l'ancienne école).
L'ouverture d'enfournement, monolithe de 1m. de long sur 0,80 de large et 0,80 de haut posé sur un seuil massif de 0,20 d'épaisseur, présentait malheureusement un léger affaissement. Mais il fut décidé de n'y pas toucher et de reconstruire la paroi frontale directement dessus. La poussière de grès refractaire fut remise en place ainsi qu'un conduit d'évacuation des gaz détonnants branché sur l'ouverture existant au sommet de l'arche faisant linteau à la porte du four.
Le sol du local se présentait en contrebas de la rue du Four. Les clients y accédaient jadis par un escalier à vis dont les marches, énormes et trop lourdes pour être remontées, servent à présent de banquettes devant le four. Le plan de principe d'origine devait être adapté à l'affectation précise du nouvel utilisateur, nous dit l'architecte Pierre Lamby.
Dans le local laboratoire, à l'étage, au-dessus du four, le maître de l'ouvrage demanda une baie vitrée continue sur allège haute encastrant de multiples prises de courant là où il était prévu des fenêtres traditionnelles en hauteur à volets rabattants. De même, à l'étage, où il était prévu une galerie couverte qui dans le futur serait reliée à la galerie amorcée devant la maison Archimède (polytechnique Mons) il opta pour la mise à fleur extérieure du parement en moellons de l'ensemble des châssis sous corniche, ce qui aurait pour conséquences futures la rupture du soulignement horizontal des places de spectateurs lors d'animations festives sur la place. Le maître de l'ouvrage avait par la même occasion renoncé à étendre l'espace de l'étage sur la parcelle contiguë arrière, tel que le plan général de principe le prévoyait, car ces volumes sous la pente irrégulière des toitures, pris séparément, sont respectivement trop exigus. Dans le front de façades de la rue du Four, le côté HLM de la façade du laboratoire d'entomologie paraît quelque peu incongru. Mais ces remarques ont surtout été flagrantes lorsque commença la reconstruction de la parcelle voisine, la parcelle cad. 210, l'ancienne auberge du village.
Les seuls vestiges subsistants étaient un angle en pierres bleue incorporant une chatière (encore visible dans le mur), la margelle d'une citerne à eau de pluie garnie d'un bloc de grès millésimé (1876) et une mini cave à fromage encastrée dans le mur mitoyen et se prolongeant sous la propriété voisine.
Cette ruine était séparée de la maison abritant le four par une venelle très étroite, (0,70 m à mi-course et 1m aux abouts) appelée rue de la Grand Boune à propos de laquelle avait circulé jadis des rumeurs plutôt malveillantes à l'égard de ceux et surtout de celles qui se risquaient à l'emprunter.
 
1967 - 1968 : Les Montois du chantier de la maison Archimède, nous raconte notre architecte Pierre Lamby, avaient invité, depuis plusieurs saisons, à se joindre à eux, des étudiants de faculté de l'université de Liège. Ceux-ci, cédant à l'enthousiasme communicatif de leurs hôtes, parvinrent à convaincre les autorités académiques de les aider à acquérir la ruine cad. 210.
L'implantation de la ruine de l'auberge, juste à l'angle fermé de la place et présentant une vaste pièce à double orientation et double accès et de plain pied avec l'espace d'animation, avait défini l'affection idéale de ce local; le bistrot du coin !
La margelle de la citerne avait juste la hauteur d'un comptoir de bar. La citerne elle-même, offrait sa fraîcheur pour y entreposer les tonnelets de bière à pression. Il ne manquait qu'un grand feu ouvert et quelques bancs et tables pour que le décor soit complet.
Bien sûr toutes ces rêveries demeuraient d'ordre privé, les associations ne disposant d'aucune licence. La maison prit le nom d'"Amon Tchantchès" (chez Tchantchès) du nom de la célèbre marionnette folklorique liégeoise.
Le premier étage s'ouvre sur la galerie ouverte, et comme pour Mons (Archimède) et Gembloux (Cérès), la soupente est affectée aux logements avec accès indépendant. Avec la reconstruction de cette maison, la venelle s'est trouvée reconstituée, et même sur deux niveaux, l'accès vers l'arrière de l'étage Gembloutois ayant été obligé, par le refus, d'en faire un seul espace.
Le plan général de principe de la Cour des Métiers prévoyait,à l'extérieur de l'angle de jonction de la maison de Liège et de Mons, à l'emplacement d'une ruine cad. 209, dont le pignon ouest (côté mistral en cette situation) subsistait seul, une petite salle en gradins avec cabine de projection. La salle donnait directement sur la galerie couverte par son niveau supérieur. Ce mur, très ancien de par le fruit de ses angles et le choix des pierres pour un appareillage à joints fins, servait de ralentisseur aux troupeaux en transhumance. En fait, la solitude de ce pignon résultait d'une catastrophe évitée de justesse.
La bâtisse cad. 185 (actuelle "Gassendi") avait la situation la plus haute de Peyresq et semblait escalader le couronnement de rochers qui dominent le village.
Une entaille énorme en zébrait le pignon mitoyen, découvert par l'effrondement de la ruine contiguë. Aussi, à peine acquise, nous fûmes mis, dès 1961, dans l'obligation de sécuriser cette ruine.
Avant tout, la toiture devait être délicatement retirée, car même sans surcharge de neige, elle présentait un danger d'entraînement et d'écroulement de la façade. Notre jeune entrepreneur, René Simon, fit solidement arrimer la faîtière et disposa aux cordages de retenue, sur une plate-forme naturelle située à l'abri, une équipe de gros bras estudiantins. Lui-même s'introduisit à l'arrière du plancher du dernier étage. A l'aide d'une perche, il entreprit de désolidariser, à petits coups précis, les chevrons de la sablière. Au troisième coup, dans un nuage de poussière et un grand vacarme, la façade entière bascula sur la ruine située en-dessous, de l'autre côté du chemin, qui à son tour s'effondra comme un château de cartes sur l'ancienne auberge.
Un long moment après la retombée du nuage de poussière, les étudiants, complètement hébétés se risquèrent à appeler "René, … René?…"
"T'inquiète pas" fut sa seule réponse. Il avait vu la poussière des joints couler le long des murs et s'était vivement jeté en arrière sur une partie stable du plancher préalablement repérée.

1967 : Le Moulin

Revenons à l'année 1967, année chaude, nous dit notre architecte Pierre Lamby.
Peyresq possédait un moulin à eau, situé au confluent de la Vaïre et du Ray, dans la vallée, 500 m en contrebas. Les récoltes des restanques (terrasses) établies sur les flancs de la montagne, sous le village, étaient descendues à dos d'homme, moulues et remontées de même jusqu'au four ou aux réserves. En 1868, une crue de la rivière mit fin définitivement à son exploitation et à cet effort épuisant, peut-être, mais créant des liens de grande solidarité.
Toine eut l'occasion d'acquérir le moulin abandonné. Il en fit don à Pro Peyresq dans l'intention d'assurer sa restauration par les étudiants et son adaptation à l'accueil des randonneurs ou des voyageurs descendant du petit train des pignes à la "Halte de Peyresq" toute proche.
Le projet de restauration fit l'objet d'une longue mise au point : transport des matériaux, (25 étudiants avec 4 bardeaux chacun pour le renouvellement de la toiture, un âne chargé de ciment et un autre de sable pour le ragréage des façades), le reste se trouvant sur place (la charpente encore saine, la pierre et l'eau de la Vaïre pour le gâchage du mortier). Une belle aventure se dessinait, digne des pionniers des premiers temps de la restauration du village de Peyresq.
Hélas, au début septembre, un incendie prit naissance aux environs immédiats du moulin et gagna rapidement la pente boisée de la vallée, activé par un vent très violent. Le feu montait vers le village. Les pompiers, aussitôt alertés, arrivaient par la route et par les airs - un petit plateau, à l'entrée du village, permettait l'atterrissage des hélicoptères -. Un hameau de quatre bâtisses, situé en contrebas, sur le chemin de Méailles, La Gardivole, venait de s'embraser lorsque, miracle, le vent changea brusquement de direction et la fournaise repartit… vers l'est où les canadairs parvinrent à la circonscrire.
La Gardivole était la dernière exploitation agricole qui avait poursuivi un semblant d'exploitation et elle s'envolait en fumée avec le moulin et nos espoirs.
 
1968 : Le caractère humaniste de la reconstruction
Pour rappeler à chaque instant le caractère humaniste de l'entreprise, ses objectifs scientifiques et culturels, chaque maison reconstruite reçut le nom d'un grand humaniste, d'un savant, d'un philanthrope, d'un grand résistant, d'un artiste … :
Maisons Pro-Peyresq : • Amon Tchantchès • Evariste Galois • de Coubertin • Théodore Verhaegen • Erasme • Fabri de Peiresc • Archimède • Thyl Uylenspiegel • Eupalinos • Galilée • Breughel • Sophocle • Salvator Allende
Maisons Peyresq Foyer d'Humanisme : • Louis de Broglie • Leonardo da Vinci • Gassendi • Mistral • Alain • Félicien Rops • Phidias • Tables Rondes • A.Sc.Br. - Jan Smets (Darwin) • Newton • Copernic • Darwin • Cérès • Cours René Simon • ……
 
1971 : Peyresq classé à l'inventaire des Monuments Historiques le 15 octobre 1971
L'église a en effet été classée à l'inventaire des Monuments Historiques en 1971, avec une zone de protection de 250 m autour de l'édifice classé. Le village étant ainsi entièrement englobé dans cette zone. Signé de l'Attaché d'Administration chargé de la protection des Monuments Historiques.
 
 
 
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