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Le Berger
1865
Ce matin-là, le petit Jean n'avait pas pu aller
bien loin avec le troupeau du père : le sentier par
lequel il menait d'habitude les moutons au pâturage de
Peyresq, était complètement obstrué par
des éboulis de pierres. Quel paysage de
désolation! Depuis deux jours, il a plu si fort que
les torrents ont grossi, grossi au point d'emporter le
sentier muletier. Quand le calme est revenu, le petit Jean
s'est avancé jusqu'à Saint-Restitut, à
la sortie du village, et il a vu le vallon de la Grau tout
empierré. Il a marché un peu dans les
éboulis, prenant pour repères quelques
églantiers isolés ou une grosse touffe de
lavande. Las de ce triste décor, tout en étant
fasciné par son caractère insolite, l'enfant
s'est assis un instant, avant de retourner au village, et
son regard s'est posé sur une belle pierre plate,
ovale, blanche, qui se distinguait de ces marnes grises. Il
la ramassa, la fit glisser d'une main dans l'autre, sentant
du bout des doigts sa courbe et le poli de sa surface,
goûtant sa fraîcheur lisse à pleines
paumes, et la mit dans sa poche. Puis il a couru vers la
maison, où le père sortait déjà
les brebis, avec la joie d'avoir trouvé un
trésor. Il n'a eu que le temps d'attraper sa musette
pendue au gros clou de la cuisine, avant de mener les
bêtes au-dessus du grand mur de pierres sèches
qui semble dire à la montagne: "halte! ici commence
le village de Peyresq".
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Porte de l'ancienne
école
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- Un document
daté du 27 janvier 1695, dans les
archives du village de
Peyresq.
- Le document le plus
ancien dans ces archives est daté de
1270.
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Dès que les moutons se sont mis à brouter
paisiblement, petit Jean s'est assis à l'ombre d'un
grand rocher et, laissant les pommes de terre bouillies et
l'omelette aux épinards sauvages dans le fond de sa
musette pour son repas, il en sortit un livre que lui a
prêté Monsieur le Curé, que l'on
appelait le prieur à Peyresq. Il l'ouvrit en se
délectant à l'avance du plaisir qu'il allait
sans nul doute retirer de la lecture. Petit Jean n'allait
pas tous les jours à l'école : à dix
ans, on est déjà un homme, assez grand pour se
rendre utile.
D'ailleurs, cette année-là, l'instituteur
était vraiment désolé de n'avoir que 4
ou 5 élèves à l'école,
régulièrement, alors qu'il y avait une bonne
vingtaine de jeunes en âge scolaire.
Il est vrai que les préoccupations culturelles
n'étaient pas des plus importantes dans ce petit
village du département des Basses-Alpes où les
hommes luttaient quotidiennement, avec de faibles moyens,
contre des problèmes qui prenaient parfois des
proportions écrasantes : l'isolement, la
sécheresse, les violents orages, les maladies et
surtout les impôts ...
On peut comprendre la réaction hostile et unanime
du Conseil Municipal et du Maire à la demande du
Sous-Préfet, en cette même année 1865,
de constituer une bibliothèque à Peyresq ; de
tels frais ne serviraient à rien, si les Peyrescans
veulent lire, Monsieur le Curé possède plus de
150 volumes et les tient à leur disposition.
Petit Jean aurait bien aimé aller plus souvent
à l'école, mais il acceptait sans trop de
peine son travail de gardien du troupeau de son père,
en s'estimant privilégié par rapport à
sa soeur Sophie, qui, elle, n'avait même pas le loisir
de lire un livre, car les tâches
ménagères qu'on lui confiait ne lui en
laissaient pas le temps. Elle n'avait qu'un an de plus que
Jean, mais elle devait aider sa mère dans toutes les
corvées domestiques. Elle pétrissait
même le pain et, quand elle était
libérée de son travail quotidien, elle
s'occupait des enfants plus jeunes qu'elle.
Petit Jean, donc, était bien content de pouvoir
lire un peu, en gardant les bêtes. Il ouvrit le livre
de Monsieur le Curé et son regard fut aussitôt
attiré par une ligne écrite, sur la
première page, dans des caractères qu'il ne
connaissait pas. Cette phrase, dont l'auteur était
Sophocle, le fascinait au point d'en oublier de commencer
à lire le livre. Les lettres ressemblaient à
des dessins et il avait l'impression de percevoir une sorte
de musique dans cette calligraphie. Il décida de la
faire sienne et, sortant sa pierre plate et blanche de la
poche, entreprit de l'y graver aussitôt :
Cela lui prit bien des jours, mais après un long
et patient travail de précision et de minutie, il put
admirer la phrase entière gravée dans cette
belle pierre. Il fit ressortir les caractères avec de
la mie : il lui sembla alors qu'il avait investi sa pierre
d'un pouvoir magique ! Il était loin d'imaginer la
portée que cette inscription aurait un jour lointain
dans le devenir de son village...
Voici l'automne, pour les enfants et Jean, c'est la
rentrée des classes : on les voit se regrouper sur la
place du village, qui est aussi leur cour de
récréation, comparant jalousement les petits
trésors qu'ils apportaient au maître,
passionné de fossiles. Tout l'été, en
gardant les bêtes ou en jouant dans les rochers, les
enfants ont recherché et collectionné ces
jolies pierres aux empreintes de coquillages et de poissons,
dont le maître leur racontera l'histoire
merveilleuse.
Pendant la leçon de géographie,
l'instituteur apprenait à ses écoliers
peyrescans que leur village est situé à 1.528
m à l'interfluve des vallées de la Vaïre
et du Verdon, sur un site défensif remarquable, au
bord d'une falaise rocheuse, à la limite des terres
cultivables et des alpages.
Véritable nid d'aigle isolé du monde, le
village d'abord appelé PEIRETS, transformé en
PEIRESC, puis francisé en PEYRESQ, porte bien son nom
: "le pierreux". Ses habitants se trouvent en
présence de fortes pentes qu'ils doivent
aménager pour les cultiver, et d'un climat sec et
salubre de montagne méditerranéenne, aux
averses violentes qui peuvent emporter le maigre sol. Le
village de Peyresq vit en complète autarcie.
Les hommes ont installé leur village à
l'adret, sur le versant ensoleillé, à la
limite de l'étage collinéen cultivable et de
l'étage subalpin et alpin servant de pâturages
et de forêt. Abrités au pied de falaises
calcaires, ces montagnards tenaient un site de
défense imprenable. C'est probablement le
caractère défensif du lieu qui a
déterminé la fondation du village, au
début du XIIIe siècle, par le Comte de
Provence Raymond Béranger V. Ce dernier n'a pas
songé au manque d'eau qui allait être un
problème crucial tout au long de l'histoire de
Peyresq.
Et le grand rêve du pompage de l'eau de la source
du Ray ne pourra être réalisé qu'aux
environs de 1956 ! Alors seulement, l'eau arrivera dans les
maisons. Auparavant, elle était
considérée comme un bien précieux.
L'isolement du village, à cause de la neige,
était fréquent de la Toussaint à
Pâques, aussi plusieurs jeunes gens quittaient leurs
foyers pour aller gagner pendant la saison froide quelque
argent en Basse-Provence. Les petits écoliers
enviaient ces "grands" qui allaient découvrir
d'autres "pays" : ils accompagnaient ces émigrants
"Saisonniers", qui partaient en groupes, par la chapelle
St-Barthélemy, puis les regardaient s'éloigner
dans la vallée avec une pointe de nostalgie. Ces
jeunes gens partaient à pied par l'ancien chemin
royal allant à Méailles et, de là, vers
les chefs-lieux des vallées, puis vers les plaines,
qu'ils n'atteindraient qu'après bien des jours de
marche! Le sentier muletier qu'ils empruntaient en partant
de Peyresq était la voie la plus importante reliant
le village au reste du monde, une voie d'échange
économique essentielle, malgré sa
petitesse.
D'autres jeunes gens quitteront définitivement
leur village, attirés par les petits emplois de
fonctionnaires dans l'enseignement, la poste ou la
gendarmerie. Tous ceux qui se destinaient à un
métier de fonctionnaire ne pouvaient pas l'exercer
à Peyresq qui payait déjà cinq
fonctionnaires communaux, en cette année 1865 : le
secrétaire de mairie (140F.), le tambour afficheur
(50F.), le garde-champêtre (225F.), l'accoucheuse
(50F.) et le fossoyeur (50F.). Ceux qui partaient fuyaient
la pauvreté qui sévissait à Peyresq
où, selon une délibération du Conseil
Municipal, en cette deuxième moitié du XIXe
siècle, "les habitants de Peyresq, sont dans une
position assez précaire. Pour s'en convaincre, on n'a
besoin que de voir leurs habitations qui ne sont qu'un amas
de ruines et qui ne prouvent pas l'aisance. Ils n'ont pas
d'eau pour boire, ou du moins, pas facilement..."
Pendant la récréation, tandis que les plus
petits inventaient des jeux de fortune, couraient, sautaient
en faisant des esquives, les plus âgés, dont
Jean, discutaient de ces "grands" qui venaient
d'émigrer, en imaginant les aventures fabuleuses
pouvant leur arriver.
Pendant que ceux-ci voyagent, ceux-là auront
à se préparer pour passer l'hiver au village.
Ce soir, à la sortie de l'école, ils iront
aider leurs parents à cueillir les pommes qu'on fera
mûrir dans la paille ou qui seront conservées
sur la commode de la chambre.
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- La chapelle
Saint-Barthélemy à l'entrée
de Peyresq par le chemin
royal.
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- Le chemin royal
allant à Méailles, ainsi
qu'à "la Braïsse", à "la
Vaïre" et au vieux moulin, en passant par
la chapelle
Saint-Barthélemy.
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Avec le père, Jean ira, ce dimanche, ramasser les
champignons au pied du Courradour : des rosés des
prés qui poussent en ronds et des sanguins dans les
futaies. La mère en fera cuire une partie en
fricassée ou en omelette et fera sécher les
autres pour l'hiver.
Les habitants de Peyresq rassemblaient le bois mort, qui
servait au chauffage, car aucune coupe ne leur était
attribuée : chauffage des maisons, du four à
pain et du four à chaux ; dans ce dernier,
creusé à Saint-Restitut, on entretenait le feu
pendant huit jours pour cuire les pierres calcaires et les
transformer en chaux.
La foire d'Annot était la dernière de
l'année à laquelle les Peyrescans pouvaient
assister; la neige blanchissait déjà les
sommets alentour, et il était temps de faire les
derniers achats pour passer la longue saison hivernale: du
sel, de l'huile, du vin, sans oublier des châtaignes
pour les veillées. Les Peyrescans s'y rendaient aussi
pour y vendre leurs petits surplus : des oeufs, des
fromages, du miel, une vache, un âne ou un mulet... et
se procurer ainsi un peu d'argent frais. La foire,
c'était aussi l'endroit où l'on allait
rencontrer les montagnards des villages voisins, revoir des
parents ou... discuter d'un futur mariage.
L'expédition au chef-lieu d'Annot durait toute une
journée et, en cette saison, bien que partis de
très bon matin, les Peyrescans revenaient à la
nuit tombée.
Pendant la première veillée qui suivit le
départ de quelques bergers et de leurs troupeaux, on
pria saint Barthélemy afin qu'il les
protège.
A cette veillée on parla aussi des prix du vin et
de l'huile qui avaient bien augmenté! On se souvenait
d'ailleurs qu'au siècle dernier (au XVIIIe), les
Peyrescans avaient été obligés, pour
honorer les dettes de la communauté, de payer un
impôt sur l'huile et le vin entrant dans leur village
: la vigne et l'olivier ne poussant pas à cette
altitude.
Au cours de la veillée, les hommes commentaient
leurs tableaux de chasse respectifs. Le père de Jean
était un spécialiste pour attraper les grives
avec un piège. Au cur de l'hiver, il
attraperait avec ce même piège des hermines,
attirées avec un peu de miel. Félix, l'oncle
de petit Jean attrapait les lièvres au lacet, parfois
des renards et même des sangliers ! Mais, pour ces
mastodontes, il fallait préparer des pièges
avec des câbles métalliques, que Félix
achetait à la foire. Pour la chasse aux perdrix et
aux chamois, Firmin préparait lui-même la
poudre, avec du sucre et du salpêtre. Pascal, lui,
racontait sa dernière chasse au blaireau, qu'il
appréciait tant lorsque sa femme le préparait
en daube. Petit Jean ne se lassait pas d'écouter les
péripéties des chasseurs. Quant à
Ferdinand qui avait rapporté le plus beau couple de
lièvres de la saison, il n'était pas peu fier
: sa mère, Céline faisait déjà
sentir à toute l'assemblée l'odeur savoureuse
du civet qu'elle allait en faire ; elle donnait sa recette
dans le menu détail, mais ajoutait à la fin :
"ce qui compte, dans le fond, c'est le coup de main !".
Petit Jean rêvait du jour où son père
lui transmettrait, selon la tradition, son fusil et sa
gibecière. Ce fusil qui servait parfois à
tirer des loups qui rôdaient trop près du
village, lorsque la rigueur de l'hiver les affamait. Pour
lutter contre les loups, les hommes posaient des
pièges autour du village et les chiens des bergers
avaient leur cou protégé par un collier
spécial, hérissé de longues
pointes.
La première grosse chute de neige eut lieu en ce
jour de décembre où l'on tuait le cochon
à Peyresq. Quand Jean descendit à la cuisine,
à l'aube, il vit sa mère en pleins
préparatifs : elle coupait les oignons dans le grand
chaudron noir qui, tous les ans, servait à faire le
boudin. Le père était déjà
à la porcherie, avec les voisins venus l'aider
à tuer et dépecer la bête. La
mère de Jean donnerait du boudin à tout le
monde et les autres familles, lorsqu'elles tueraient
à leur tour leur cochon, offriraient également
du boudin aux autres. Et ainsi, dans tout Peyresq, on allait
manger du boudin midi et soir pendant un mois ! Rien
n'était perdu: tout était conservé,
sauf les sabots. Outre les saucisses de ménage et le
fromage de tête, assaisonné de persil, on
mettait le lard et l'épaule à saler, et les
caillettes dans le saindoux. Parfois, on salait aussi un
jambon, mais, bien plus souvent on le vendait ensuite. Avec
le cou, le morceau le plus gras, la mère
préparait une grosse fricassée aux pommes de
terre et aux oignons, qui serait mangée le
jour-même par tous les participants à ces
"cochonnailles" annuelles. Le soir, on se servirait de l'eau
du boudin pour faire la soupe.
Jean sortit de la maison, les narines pleines du fumet de
la fricassée : déjà, le paysage de la
rue était transformé par une épaisse
couche de neige, sur laquelle l'enfant distinguait quelques
gouttes de sang du cochon abattu, que de gros flocons
recouvraient peu à peu. Le ciel était
très bas sur le village, sombre comme un couvercle de
marmite. "Pourvu que ça se lève pour la nuit
de Noël et qu'on ait des étoiles !" lui chuchota
sa soeur Sophie, les yeux au ciel, qui courait chercher de
l'eau en s'enfonçant dans la neige fraîche.
Noël arriva quelques jours plus tard et les enfants
peyrescans étaient heureux de découvrir dans
leurs souliers une petite friandise au miel que les
mères avaient préparée pour cette
occasion. Pas d'arbre de Noël, ni de crèche dans
les maisons, mais, en assistant à la Messe de Minuit,
les Peyrescans purent admirer la jolie crèche
réalisée par Monsieur le Curé, avec
d'énormes santons achetés par le conseil de
fabrique. Quelques pierres de toutes tailles, des branches
de buis et un peu de mousse constituent le paysage autour de
la petite étable en bois, vers laquelle s'acheminent
les bergers et leurs moutons, le meunier et la
lavandière, le tambourinaire et la fileuse, l'aveugle
et le boiteux, pour venir saluer l'enfant Jésus et
ses parents. Quelques chandelles éclairaient la
crèche et les enfants n'avaient d'yeux que pour elle
! Sophie fut contente : d'innombrables étoiles,
luisantes comme des braises, célébraient la
nuit de Noël dans le ciel de Peyresq.
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Peyresq. Tableau peint par
l'abbé Fournier en 1879.
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1867
L'année commença pour le village assoupi
sous un épais manteau de neige. La pauvreté
est cruelle par temps froid : alors, le Conseil Municipal
vota un budget de 540 francs pour les nécessiteux et
une somme de 300 francs pour l'enlèvement des neiges
et des éboulis. On en parlait beaucoup, de cette
neige si abondante, à la "chambrette" ou "cercle",
où les hommes se réunissaient l'hiver, pour
boire un vin chaud, près du feu. Ils y jouaient
à la manille, tout en discutant. C'était
l'occasion d'oublier un peu la dureté de la vie.
Cependant, les soucis réapparaissaient au cours des
conversations. On se souvenait de l'hiver
précédent où le Conseil Municipal avait
permis aux plus pauvres de la commune de gagner quelque
argent, en leur faisant enlever la roche qui se trouvait
entre l'église et la place publique : cette roche
obstruait l'escalier de l'église,
dépréciant celle-ci, et son enlèvement
allait donner un élargissement à la place.
Lorsque ce travail fut accompli, le Conseil avait
décidé de faire placer à l'endroit,
bien ensoleillé, où le rocher avait
été supprimé, des banquettes en pierre,
pour orner la place et permettre aux Peyrescans de s'asseoir
au soleil d'hiver. Une somme de 340 francs avait
été votée pour tous ces travaux et
toute la communauté s'en trouva satisfaite. La neige
fondait peu à peu : Pâques approchait. L'odeur
de crottin de chèvres et de moutons, restés
enfermés pendant ces longs mois, imprégnait
les rues étroites du village et, dès le
premier radoucissement du temps, les mouches envahissaient
les maison de pierres, dont les joints de sable et de chaux
s'effritaient après les gels de l'hiver. Les hommes
commençaient à monter sur les toits
déneigés pour vérifier l'état
des planches de mélèze (ou bardeaux),
disposées en écailles. Les plus anciennes
maisons du village, situées en bordure de la falaise,
auraient bien besoin d'être réparées :
la récolte de l'année le permettrait
peut-être? Sous l'étage d'habitation, on
entendait le bétail marquer son impatience à
quitter cette cave voûtée et obscure. Sous le
toit, la grange se vidait petit à petit des
provisions d'hiver.
La population culminait en ce milieu du XIXe
siècle; le village ne comptait pas moins de 60 feux
(251 habitants), juste avant un déclin
inexorable. Depuis sa fondation, vers 1230, Peyresq a
toujours été habité.
L'église de Peyresq a été
bâtie dans la première moitié du XIIIe
siècle, au moment où la paroisse fut
donnée aux moines bénédictins de saint
Dalmas de Pédona, en Italie. Ces moines semblent
être restés à Peyresq jusqu'au XVe
siècle.
La Seigneurie de
Peiresc
Les limites des seigneuries en Provence correspondent
à celle du terroir du village. Le village est la
cellule de base de la seigneurie et la communauté
villageoise a toujours possédé le droit de
délibérer en assemblée
générale des chefs de famille sur les
questions d'intérêt communal.
En 1388, sous l'autorité de Décane
Rostaing, Dame de Peiresc, un événement
important survient dans l'histoire de Provence : Peiresc
devient une seigneurie frontière,
frontière entre la Savoie et la France. Des bornes de
pierre sur lesquelles étaient gravées d'un
côté la croix de Savoie et de l'autre la fleur
de lis, signalaient la frontière. On peut encore en
voir une au col des Champs.
Peiresc, comme de nombreuses seigneuries, appartenait
à des coseigneurs. Ainsi, en 1534, Antoine Guiran,
marié à Marthe de Bompar, était
seigneur de Peiresc. Au XVIe siècle, un autre
seigneur de Peiresc, petit-fils de Pierrette Guiran,
Jean-Gaspard Bompar a transmis son héritage à
sa fille Marguerite Bompar, mariée à Reinaud
Fabri. Ce couple eut deux fils, l'aîné,
Nicolas-Claude Fabri de Peiresc fut l'un des plus grands
humanistes français. Conseiller du roi au Parlement
de Provence, abbé de Guitres, il était
communément nommé et entendu dans toute
l'Europe pour ses connaissances universelles, sous le nom de
"Seigneur de Peiresc" ...
Il fut tout à la fois, en une vie de
cinquante-sept ans à peine, juriste et magistrat,
humaniste et philosophe, épistolier et poète,
botaniste et astronome, numismate et bibliophile,
collectionneur et voyageur, et l'ami des plus grands esprits
de son temps.
La somme de connaissances dont il s'enrichit, et qu'il
sut si bien transmettre en une correspondance devenue
célèbre, force aujourd'hui encore, au temps
des ordinateurs et des vols supersoniques, l'admiration.
Nicolas-Claude Fabri, était devenu Seigneur de
Peiresc en 1604, quand son père lui fit don du petit
terroir de ce nom en Haute-Provence. Il se
révèle, tout jeune, épris de
science.
La peste et la guerre civile l'obligeront à fuir
de collège en collège : Brignoles,
Saint-Maximin, Avignon et Tournon, où les
jésuites lui enseignent la philosophie. Il se
passionne aussi bien pour les poètes que pour les
sciences exactes, et dévore les livres. Il poursuivra
ses études à Padoue, vivra trois ans en
Italie, avant de revenir en Provence en 1602 et
préparer à l'Université de Montpellier
son doctorat. Il soutint ses thèses le 18 janvier
1604. Il héritera, en juin 1607 à 26
ans, de la charge de Conseiller au Parlement de Provence que
son oncle lui transmet. Peiresc enthousiasmera Guillaume du
Vair, le premier président au Parlement d'Aix. Lequel
l'emmènera à Paris, et l'introduira dans un
milieu passionnant où brillent lettrés et
savants. De Paris, Peiresc gagnera Londres, puis la
Hollande, la Belgique, avant de rentrer à
Aix-en-Provence.
Peiresc prit grand soin de sa Seigneurie, dont il fit
connaître le nom dans l'Europe entière de la
science et des arts. Et il s'intéressa avec attention
au village de Peyresq où, vu les difficultés
du voyage et sa santé délicate, il ne vint pas
en personne, mais confia à son frère, Valavez,
l'étude des courants froids sortant de la grotte du
Grand Coyer, au-dessus du village de Peyresq.
Célibataire, peu friand de frivolités, il
consacra toute sa vie à la découverte des
richesses de l'esprit, de l'art et de la nature dans une
ouverture de pensée que certains n'ont pas encore
acquis aujourd'hui. Rien de ce qui est humain ne lui fut
étranger.
Un an avant sa mort, il écrivait : " Je
tâche de ne rien négliger jusques à tant
que l'expérience nous ouvre la voie à la pure
vérité".
Il eut, à certains égards, des vues dont on
pourrait penser qu'elles ne sont qu'actuelles: il
était hostile à la peine de mort ; il
déplorait le déboisement des forêts,
s'irritant de voir brûler les arbrisseaux jusqu'aux
racines.
Dans les armoiries de Peyresq on découvre une
étoile qui désignait déjà le
destin particulier du village de Peyresq... au XXè
siècle, et un rocher, qui évoque
l'omniprésence de la pierre.
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