JEAN SEBASTIEN BACH

Né en 1685, mort en 1750, J.S. Bach n'est cependant pas un compositeur représentatif de l'Age des Lumières germanique. En effet, à cette époque, en Allemagne, le débat porte précisément sur la valeur du contrepoint et, dans ce domaine, la musique de Bach constitue une référence absolue. Bach, incompris ou mal compris de ses contemporains, représentait pour eux la survivance d'un goût démodé, du style contrapuntique, des artifices intellectuels du passé.

En réalité, Bach explora tous les domaines de l'écriture musicale, sans barrières ni frontières, comme s'il voulait, dans son œuvre reconstituer toute l'histoire de la musique. Très vite, il se forgea une Ars Musica très personnelle, Ars combinatoria, riche de tout un patrimoine d'idées, de techniques et de styles reçu d'un héritage remontant parfois jusqu'à la Renaissance et exalté par le Baroque.

        

 

RHETORIQUE ET THEORIE DES PASSIONS

Tout l'itinéraire de Bach est marqué par la "Théorie des Passions", système de figurae et de topoi, hérité de la rhétorique et codifié par le savant jésuite Athanasius Kircher (1601-1680) dans son monumental traité Musurgia Universalis sive Ars Magna consoni et dissoni (1650) repris au siècle suivant par Mattheson : il fallait que les sons, ou les phrases musicales, reproduisent les différents sentiments ou "passions".

Ainsi naquit toute une rhétorique musicale, formant une sorte de lexique sonore dont Bach usa largement. L'on remarque que toutes les manières (ou styles) répertoriées par Kircher, auxquelles correspondent des formes ou des situations déterminées sont présentes dans les œuvres de Bach.

Ce sont :- le style symphoniacus, purement instrumental- le style dramaticus   - le style melismaticus   - le style madrigaliscus, celui des compositions vocales autres que l'opéra- le style ecclesiasticus, austère, majestueux, dit encore canonicus lorsqu'il suivra la technique du canon- le style motecticus   - le style phantasticus   - le style hyporchematicus, celui de l'expression de l'allégresse et des formes dansées.

Ce concept de "passion" implique que toute œuvre doit correspondre à une structure bien déterminée, à un fundamentum mathematicum essentiel, dans lequel l'ornementation n'est pas un attribut secondaire, mais reflète au contraire l'harmonie divine.

Trop longtemps négligée, la rhétorique musicale est pourtant la clé essentielle, sinon unique, pour pénétrer l'univers musical de J.S. Bach, dont l'œuvre constitue certainement l'apogée de la pensée rhétorique dans la musique occidentale.

 

HARMONIA MUNDI

"Le reflet multiple des astres joue la mélodie et la nature sublunaire danse sur cette musique".

Extraite de l'ouvrage de Kepler Harmonices Mundi, cette phrase est le reflet de théories extrêmement répandues au XVIIe siècle, mais issues de l'Antiquité. En réalité, la théorie de l'harmonie des sphères remonte au philosophe grec Pythagore, pour qui l'univers entier se définissait en termes d'harmonie et de nombre. D'après lui, l'âme microscopique et l'univers macroscopique sont construits selon des rapports de proportion idéaux qu'on peut ramener à une suite de sons. L'on calculait la hauteur des différentes notes planétaires sur l'échelle musicale d'après le temps que les planètes mettaient à parcourir leur orbite et on mettait les distances en rapport avec les intervalles entre les tons. Kepler compliqua encore ce système en décernant à chaque planète une suite de sons propres. Quant à Kircher, qui représentait Dieu en constructeur d'orgues, il divisait les différentes zones du ciel et de la Terre en octaves, dont les sept degrés englobaient le Monde, puisque le chiffre sept réunit la Sainte Trinité et les quatre éléments.

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Kircher dans sa "Musurgia Universalis", représente Dieu en tant que constructeur d'orgues et qu'organiste, et il y met en parallèle les six premiers jours de la création en rapport avec les six registres de l'orgue.

Tout comme le fait Fludd, Kircher divise les différentes zones du ciel et de la terre en octaves. L'art de l'organiste consiste à mettre les quatre éléments en accord.

 

FUNDAMENTUM MATHEMATICUM

Le XVIIè siècle accorde une place fondamentale aux mathématiques, qui intéressaient tout autant les philosophes ou les physiciens que les mathématiciens eux-mêmes. Descartes alla même jusqu'à construire un mathesis universalis.

Introduire un ordre rigoureux en musique avait toujours été l'intention des savants de tous les temps. Il est donc naturel que ces idées soient reprises au XVIIè siècle tout imprégné de la pensée antique, néo-platonicienne ou néo-pythagoricienne. En 1633, Marin Mersenne publie son Harmonie Universelle, Descartes, à son tour fait paraître un Abrégé de Musique. A peu près à la même époque, Gassendi compose une Initiation à la Théorie de la Musique, dont le manuscrit ne sera découvert qu'après sa mort.

A la recherche de la perfection, Bach, particulièrement dans les dix dernières années de sa vie, s'est tourné de plus en plus vers des expériences spéculatives héritées de cette tradition rhétorique et scientifique, encore très vivace à l'Age des Lumières où le fondement de la musique reste le nombre, le numerus, considéré comme un instrument de l'expression, mais aussi comme symbole.

De nombreux compositeurs prirent l'habitude d'insérer dans leurs compositions des formules hermétiques, reflets des mystères de l'Univers. Mais c'est le génie de Bach d'avoir su donner au plus haut point un contenu spirituel à ces spéculations, expressions d'un ordre nouveau de la musique.

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