CHAPITRE PREMIER

 

PHYSICISME ET MYSTICISME

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Les résultats atteints dans l'étude de la vie paraissent avec raison très minimes à beaucoup d'esprits éclairés qui les considèrent comme hors de toute proportion avec le travail et les efforts consacrés à cette étude ; ils trouvent que la biologie n'a pas fait de progrès comparables à ceux des sciences physiques. Dans son Allgemeine Physiologie, M. Max Verworn s'écrie : "Existe-t-il donc des limites à notre connaissance de la vie ? Et alors où sont ces limites ? Ou bien sommes-nous dans une fausse voie ? Posons-nous mal nos questions à la nature, que nous ne comprenons pas ses réponses?"

Il est facile d'apercevoir un certain nombre des raisons qui s'opposent aux progrès de la biologie et stérilisent les innombrables et immenses efforts faits par l'esprit humain pour arriver à la compréhension de la vie. Rien n'est plus utile que de signaler ces raisons, de les préciser, de les mettre en évidence, car elles sont les obstacles, les barrières, qui s'opposent aux efforts de l'esprit.

Il existe, pour expliquer les phénomènes de la nature, deux méthodes : le Mysticisme et le Physicisme. Le physicisme est la méthode des sciences physiques, le mysticisme règne encore sur la biologie.

A l'origine de la pensée, l'homme attribue aux forces de la nature tout ce qu'il trouve ou croit trouver en lui : un certain degré de liberté, de spontanéité, de direction, de volonté, la bienveillance, la haine, la colère et l'amour. Pour les premiers hommes pensants, tous les phénomènes sont l'expression d'une volonté tendant vers un but, vers une finalité raisonnée et voulue. C'est un anthropomorphisme et un finalisme général, toutes les forces sont des divinités à l'image de l'homme. L'esprit humain, en sortant de sa léthargie profonde, au moment de son réveil, s'abandonne à un rêve poétique. C'était

……………" Le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait en un peuple de dieux. "…………………………" Ah! que nous sommes loin de ces temps de merveilles ! Les ondes, les rochers, les vents n'ont plus d'oreilles ! "

L'homme remplace de plus en plus les invocations aux dieux par des efforts raisonnés. Presque seuls, les biologistes et les médecins invoquent encore les forces mystérieuses. Le vieil anthropomorphisme, le finalisme, le merveilleux, le métaphysique, l'extra et l'ultra scientifique ont persisté, dans les sciences biologiques, sous des formes et à des degrés divers. On y admet l'existence d'un principe indépendant de la matière, ou d'une force vitale spéciale a la vie, le finalisme s'y rencontre partout. L'éducation à cet égard est telle que, même les ouvrages qui proclament la nature physico-chimique de la vie sont parsemés d'interprétations vitalistes et d'explications finalistes. Les phenomènes de la vie sont considérés avec une véritable superstition ; c'est un sacrilège que de chercher à les interpréter, et en leur appliquant les méthodes du physicisme on soulève les plus violentes oppositions.

La médecine contemporaine est imprégnée de mysticisme, mais, pour l'apercevoir, il faut la contempler d'un point de vue placé en dehors de l'ambiance. Comme dans les Mille et une nuits, les mots y ont une puissance magique. Il y a peu de temps, le mot, non pas Sésame, mais sérum ouvrait les portes de la guérison et conférait à toute substance une action curative, un médicament ne pouvait guérir que s'il s'appelait : sérum. On avait les sérums naturels, artificiels, marins, secs, etc. L'eau salée, appelée sérum, acquérait par ce fait une particulière efficacité. Aujourd'hui la magie du mot sérum diminue ; pour guérir, un médicament doit étre colloïdal !

Le finalisme domine la physiologie : par exemple, la physiologie contemporaine voit dans la forme et la structure d'un organe un arrangement pour l'accomplissement de la fonction, et cette interprétation vitaliste et anthropomorphique, puisqu'elle implique une volonté directrice, lui suffit ; tandis que le physicisme conduit à voir, dans la forme et dans la structure d'un organe, l'expression des forces qui ont animé et dirigé la rnatière pour engendrer ces formes, pour produire ces structures ; comme des empreintes observées sur le sol, le chasseur déduit le passage d'un gibier, sa nature, sa direction, son poids, sa vitesse et le moment où il a passé.

Explicitement ou implicitement, la physiologie est dominée par des principes différents de ceux de la nature physique, par des forces mystérieuses telles que la force vitale, par un finalisme tout à fait anthropomorphique, par l'attribution à certains mots (comme colloïde), de puissances inexpliquées, se tenant éloignées du physicisme qu'elles excluent, la biologie et la médecine sont privées de l'esprit et des méthodes qui ont fait si merveilleusement progresser les autres sciences.

Invoquer, comme on le fait, contre le physicisme, qu'il ne nous a pas encore donné l'explication de tout, c'est lui reprocher notre propre ignorance ; c'est agir comme un écolõer quõ õmpute à l'algèbre son impuissance à résoudre les problèmes qu'on lui pose.

Il ne peut y avoir, à l'égard de la vie, que deux opinions entre lesquelles il ne saurait exister aucun intermédiaire ; ou bien la compréhension des phénomènes de la vie est inaccessible, c'est le surnaturel, le mystère impénétrable, et alors la biologie, l'étude de la vie n'a pas sa raison d'être ; proclamer l`incompréhensibilité de la vie et l'étudier est un non-sens. Se livrer à l'étude de la vie, c'est admettre sa nature physique. A quoi pourrait tendre l'étude si ce n'est à arriver à l'interprétation physique des phénomènes. Le mysticisme, le vitalisme, le finalisme ne donnent pas la compréhension des phénomènes ; ils ne révèlent pas, ils masquent l'inconnu. Si, au contraire, les phénomènes de la vie suivent les lois générales de la nature, nous pouvons, nous devons les comprendre et les connaitre et, pour arriver à l'interprétation physique des phénomènes de la vie, aucun obstacle ne devrait être mis à leur étude, qui devrait admettre toutes les méthodes, toutes les ressources des sciences physiques.

La persistance, si marquée en biologie et en médecine, des vieilles méthodes, des vieilles opinions, des vieilles conceptions, de l'animisme, du vitalisme, du finalisme est un effet de l'inertie mentale, souvent beaucoup plus marquée chez les gens instruits que chez les ignorants. L'ignorant a des opinions mobiles et changeantes ; l'érudit, surtout s'il est investi d'autorité, a des opinions solidement établies, profondément enracinées, inébranlables : la science est ce qu'il sait, ce qu'il ignore est inconnaissable ; il ne procède plus par démonstration mais par affirmation ; la fonction, en même temps que l'autorité, lui a donné l'infaibilité ; il persistera dans une conduite injuste plutôt que de reconnaître une erreur. La plupart des hommes, dès qu'ils sont investis d'autorité, ne marchent plus que dans l'apothéose, et n'apprécient plus que l'odeur de l'encens. C'est cet esprit qui, dans les solennités oflicielles, se fait ovationner en parlant de la suprématie de la raison et de la science, en exaltant la liberté, l'initiative et l'originalité. Mais il ne faut pas présenter à celui qui proclame ces principes des opinions différentes des siennes, des méthodes dont il n'a jamais entendu parler, des faits qui lui soient inconnus ; le plus souvent, sans examen, vous seriez immédiatement jugé et condamné, sans d'ailleurs qu'une seule voix s'élève en faveur de la liberté de la recherche, tant est rare la conception de la liberté, tant est rare aussi le courage devant le nombre, l'autorité et la puissance. Cet esprit est tout à fait indépendant des doctrines, il se trouve dans tous les temps, dans tous les pays, dans tous les partis, il est inhérent à la nature humaine. C'est cet esprit qui condamna Galilée, c'est lui qui éteignit en France l'œuvre de Lamarck, il n'est aujourd'hui ni moins puissant, ni moins redoutable qu'autrefois ; il n'a plus besoin ni de prison, ni du droit de punir, avec les privilèges que l'autorité lui confère, il peut étouffer les plus importantes découvertes, et faire de celui qu'il condamne un exilé dans son pays.

Les livres contribuent aussi à la conservation des vieilles opinions. Tout dans la nature est contraste, nous n'avons la notion du froid que si nous connaissons le chaud, la notion de lumière que si nous connaissons l'obscurité, il n'y a pas de montée sans descente, la joie est conditionnée par la peine, le bien par le mal, tout a ses qualités et ses défauts qui sont les contrastes opposés aux qualités. Les livres, qui facilitent l'acquisition des connaissances, et répandent l'érudition, tendent aussi à former au même moule toutes les intelligences, à uniformiser la mentalité humaine, à niveler toutes les personnalites, tous les caractères. On évite l'effort, l'observation personnelle, la méditation, le travail de l'esprit ; on puise le savoir dans les livres, on y prend son jugement et ses opinions. C'est surtout à la rareté des livres, à l'enseignement oral, à la méthodique de la pensée, à la culture personnelle par l'observation et la réflexion, en un mot à l'individualisme, écrasé aujourd'hui par les tyrannies majoritaires qui ont remplacé les tyrannies despotiques et oligarchiques, que la culture grecque doit son incomparable supériorité.

On trouve plus d'indépendance d'opinion, plus d'originalité chez les illettrés que chez les érudits, mais pour le reconnaître, il faut, par une respectueuse et bienveillante sympathie, conquérir la confiance et la familiarité de gens susceptibles et méfiants. Une vieilIe paysanne, ne sachant pas lire, me disait en m'exposant ses idées : "Nous avons l'esprit naturel qui chez nous remplace l'esprit de livre."

C'est l'esprit de livre qui règne aujourd'hui sur la mentalité humaine, le penseur a fait place à l'érudit. L'esprit de livre a créé l'orthodoxie de ce qui est enseigné, condamné et banni l'originalité, nivelé les intelligences et les caractères, il a posé les rails sur lesquels doivent se mouvoir les esprits, si un seul s'en écarte, c'est pour lui une catastrophe, c'est un déraillement

L'enseignement oral, que l'on veut supprimer aujourd'hui, lorsqu'il est bien donné, qu'il est autre chose que la récitation des livres, est supérieur à tous les autres ; il place successivement l'auditeur à des points de vue différents, fait naître l'émotion, provoque l'examen, éveille le jugement. Jamais un livre ne fixera l'attention, n'animera la pensée comme un bon professeur ; les moyens de démonstration, d'expérience, d'expression, de geste, de mouvement, de vie manquent complètement au livre. L'enseignement oral est au livre ce qu'est l'étude de la vie sur le vivant à l'étude sur le cadavre.

Si je proteste contre l'uniformisation générale, contre le nivellement des esprits et des caractères, ce n'est pas pour en demander la réalisation pour une manière de voir plutôt que pour une autre. Les vieilles formes de l'esprit humain :ont leur charme, elles embellissent la pensée comme les vieux châteaux, les vieux burgs embellissent le paysage ; partout l`existence de différences, de contrastes, de couleurs, de nuances, de lumière et d'ombre est une condition indispensable de la beauté. Je m'honore d'avoir conquis de bonnes et solides amitiés parmi les hommes les plus attachés aux vieilles croyances, et c'est avec un très vif et très sympathique intérêt que je contemple leur mentalité, mais il n'est pas plus admissible de nous imposer la pensée archaïque que des ruines pour demeure.

L'observation nous montre que partout les forces et les lois de la nature s'exercent avec une régularité absolue, excluant tout arbitraire, tout choix, toute intention, tout but raisonné et voulu, tout finalisme. La notion de l'universalité et de la régularité des lois de la nature est la base même de la science, elle domine, comme les autres sciences, la biologie et la médecine ; partout, dans les sciences de la nature, la condition du progrès est 1e remplacement du mysticisme par le physicisme.

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