CHAPITRE 2

 

LES METHODES EN BIOLOGIE

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De même qu'en pays inconnu on ne peut se diriger utilement qu'à la condition d'avoir un principe directeur: les astres, la boussole, dont les indications sont unies à notre direction par des rapports mentaux, par une suite de notions déjà acquises, de raisonnements et d'idées; de même, dans une science quelconque, on ne peut avancer qu'à la condition d'avoir une théorie directrice, qui inspire et dirige la recherche. Une théorie générale, contenant une part d'erreur, même une grande, favorise le progrès plus que l'absence de toute théorie ; c'est une direction fausse, qui ne conduit pas au but visé, mais qui conduit à un but où l'on aperçoit son erreur; tandis que sans théorie, sans direction, on piétine sur place sans avancer, on tourne indéfiniment, revenant toujours aux mêmes points; par l'absence de direction on est comme enfermé dans un labyrinthe dont on ne peut sortir.

L'absence d'une théorie générale de la vie nuit beaucoup aux progrès de la biologie. Sans un système qui réunisse entre eux, dans un ensemble cohérent et harmonique, les phénomènes présentés par les êtres vivants, la biologie ne peut être qu'un entassement de matériaux, un amoncellement confus attendant l'architecte. Sans doute, les carriers, les manœuvres, les charretiers, tous ceux qui recueillent et accumulent des matériaux ont un rôle important, mais il ne faut pas déprécier les rôles de l'architecte et de l'ingénieur, il ne faut pas répudier les études d'ensemble, l'établissement des dessins et des plans, le travail pour ordonner, disposer les matériaux et réaliser l'édifice.

C`est inspiré par la pensée que rien n'est stérilisant comme l'absence d'une théorie générale que Lamarck entreprit de classer les êtres depuis les plus simples jusqu'aux plus compliqués, et d'édifier la théorie de l'évolution. Si, apercevant la puissance organisatrice des forces physiques, rapprochant cette notion de l'impossibilité de transmettre par l'hérédité les variations acquises, tenant compte de ce que tous les jours, sous nos yeux, les êtres actuels, rnalgré leur complexité, s'organisent rapidement à partir d'une simple cellule, l'ovule, on venait à admettre que, dans des conditions favorables, les êtres variés auraient pu apparaître et se développer rapidement, et si la théorie de l'évolution par transformation des êtres les uns dans les autres était abandonnée, le transformisme n'en aurait pas moins été un puissant agent de progrès, son passage dans les idées une étape glorieuse pour la scġence, et ses auteurs, des pionniers et des héros.

Aucune méthode de recherche ne doit être dépréciée, l'étude minutieuse des faits particuliers a une grande importance, mais elle ne doit pas faire rejeter les études générales. Ne serait-ce pas absurde de s'armer les yeux du microscope pour étudier la topographie et la géographie d'un pays ? La vision du myope, qui voit tout très gros et distingue les détails, a ses avantages, mais son champ est extrêmement restreint; le coup d'œil de l'aigle qui embrasse de vastes horizons a bien sa beauté; il est aussi injuste de reprocher à la vision de l'aigle sa superficialité, qu'à celle du myope l'étroitesse de son champ, l'une comme l'autre perçoivent des réalités.

Tous les phénoġnènes s'enchaînent et se succèdent dans le temps comme des conséquences les uns des autres, ils sont unis dans l'espace par la solidarité des circonstances. Le rôle, le but de la science est de déterminer les rapports qui unissent les phénomènes dans le temps et dans l'espace. Un phénomène est connu scientifiquement lorsqu'on connaît toutes les conditions antérieures et contemporaines qui le déterminent et les conséquences qui en découlent. La science doit chercher les réponses à toutes les questions: Comment ? c'est-à-dire par quel concours de circonstances un phénomène est-il déterminé ? Le premier travail de l'étude consiste à recueillir la notion sensorielle des phénomènes, à les catégoriser, à les classer, c'est le rôle de l'analyse. Enfin, en intervenant pour instituer les conditions, diriger les circonstances à un moment et en un point, on reproduit un phénomène donné, c'est la synthèse.

Suivant l'expression de Lamalck: "les êtres vivants sont des productions de la nature". La vie est un phénomène dont le mécanisme ne peut être que purement physique ; elle est produite par les mêmes forces, régie par les mêmes lois qui agissent sur le monde non vivant. Toutes les sciences ont une évolution analogue, d'abord l'observation seule est employée, on établit l`inventaire des objets dont on s'occupe, on fait des groupes, des espèces, des genres, des règnes. Puis on a recours à l'expérience, on dissèque, on décompose, on sépare les phénomènes pour connaître leur mécanisme, on a recours à la méthode analytique. Quand on est arrivé à connaître le mécanisme physique de la production d'un objet ou d'un phénomène, par exemple d'un cristal, ou d'une combustion, il devient possible, par la mise en jeu et la direction des forces physiques, de reproduire l'objet ou le phénomène, la science est devenue synthétique.

La biologie est une science comme les autres, soumise aux mêmes lois, aux mêmes règles, à la même évolution ; les mêmes méthodes lui sont applicables. Comme les autres sciences, elle doit être successivement descriptive, analytique et synthétique.

Jusqu'à présent la biologie n'a eu recours qu à l'observation et à l'analyse. L'unique utilisation de l'observation et de l'analyse, l'exclusion de la méthode synthétique, est une des causes qui retardent les progrès de la biologie. La méthode analytique en biologie est paralysée, stérilisée par l'union indissoluble des phénomènes ; si, chez un être vivant, on essaie d'isoler des autres un seul phénomène, le phénomène disparaît, l'animal meurt. Non seulement la rnéthode synthétique est applicable à la biologie comme aux autres sciences, mais elle semble devoir être la plus féconde, la plus apte à nous révéler les mécanismes physiques des phénomènes de la vie dont l'étude n'est même pas ébauchée. I.orsqu'un phénomène, c.hez un être vivant, a été observé, et que l'on croit en connaître le mécanisme physique, on doit pouvoir reproduire ce phénomène isolément, en dehors de l'organisme vivant.

Déprécier la méthode par la difficulté apparente du problème n'est pas scientifique. Bien des problèmes actuellement résolus se présentaient autrefois à l'esprit comme des impossibilités : la transmission des télégrammes, la conversation à longues distances, l'automobilisme, l'aviation et beaucoup des réalisations actuelles paraissaient autrefois complètement absurdes. Auguste Comte mentionnait, comme une impossibilité évidente et éternelle, de faire l'analyse chimique des étoiles et, quelques années plus tard, la spectroscopie permettait d'analyser les étoiles plus exactement que nous ne pouvons analyser un œuf.

La biologie synthétique représente une méthode nouvelle, légitime, scientifique; la synthèse appliquée à la biologie est une méthode féconde, inspiratrice de recherches ; le programme consistant à chercher à reproduire, en dehors des êtres vivants, chacun des phénomènes de la vie suggère immédiatement un nombre infini d'expériences, c'est une direction pour l'activité. Les résultats, les faits exposés dans cet ouvrage : la reproduction des cellules artificielles, des structures, des tissus, des formes générales, des fonctions, de la circulation centripète et centrifuge, des mouvements et des figures de la karyokinèse, de la segmentation, des tropismes, tous ces résultats d'expérience et les expériences elles-mêmes seraient sans signification, sans intérêt, dépourvus de sens, si ces recherches n'étaient pas inspirées par l'imitation de la vie. C'est à l'analogie avec ce que l'on observe chez les êtres vivants que ces phénomènes doivent tout leur intérêt. Lorsqu'on est parvenu à reproduire, dans leur ordre régulier, la suite si compliquée de phénomènes, de mouvements, de formes et d'aspects qui constitue la karyokinèse, on a au moins établi que le mécanisme physique par lequel on obtient ce résultat suffit à produire ce phénomène, et qu'il y a présomption que le phénomène naturel, jusque-là mystérieux, est produit d une façon analogue.

On dit parfois d'un phénomène reproduit physiquement que, par le fait même qu'il est ainsi reproduit, ce n'est pas un phénomène vital. Il faut alors dire que de l'alcool ou du sucre reproduits par synthèse, ne sont pas des substances organiques. A mesure que progresse la synthèse, le domaine de l'organique et du vital s'amoindrirait jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien ni d'organique, ni de vital, c'est-à-dire plus de vie ni d'êtres vivants. En réalité, tout phénomène manifesté par un être vivant est un phénomène vital, et, lorsqu'on est parvenu à le reproduire par les forces physiques, il ne cesse pas pour cela d'être vital, pas plus qu'une substance produite par les êtres vivants ne cesse d'être organique lorsqu'on parvient à la reproduire par synthèse chimique.

C`est la méthode synthétique, la reproduction par les forces physiques des phénomènes biologiques, qui doit contribuer le plus à nous donner la compréhension de la vie. On a de la science actuelle une opinion trop haute, lorsqu'on lit les traités de biologie, de physiologie et de médecine, on ne peut qu'admirer les descriptions et le travail que représentent les observations accumulées ; mais quand, l'esprit imprégné de physicisme, on lit les explications des phénomènes, on ne peut s'empêcher de les trouver souvent naïves. Ce que l'on sait du dynamisme, du cinétisme, des métamorphoses énergétiques dans les solutions en général, vivantes, organiques ou minérales, ce que l'on sait des actions organisatrices, morphogéniques, physiogéniques dans les liquides est insignifiant par rapport à ce qu'il y a à connaître, la moindre recherche expérimentale révèle une quantité de faits nouveaux. Il est vraiment déplorable que cette étude soit entravée par une inconcevable et absurde hostilité, car c'est de la connaissance de cette physique des liquides, de la connaissance des forces agissant dans les solutions organiques, de leurs lois, de leurs effets, que dépendent les progrès de la physiologie et de la médecine.

Jusqu'à présent on n'a guère étudié que la chimie et la morphologie de l'être vivant, et cette dernière seulement au point de vue descriptif, la biophysique existe à peine; si l'on ouvre un traité de physique biologique, on n'y trouve guère que des descriptions de machines, beaucoup ne sont que de simples catalogues de fabricants d'appareils. La véritable physique biologique serait l'étude du dynamisme et du cinétisme de l'être vivant, des métamorphoses énergétiques dont il est le siège, il faut tendre à suivre la matière et l'énergie depuis leur entrée dans l'être vivant jusqu'à leur sortie. Il faut, de l'étude des formes et des structures, déduire les forces qui les ont développées et les modes d`action de ces forces ; il faut déterminer les relations entre les actions chimiques et les forces et les mouvements qui en sont les conséquences nécessaires. C'est un programme nouveau qui ne peut se poursuivre que par l'application à la biologie de la méthode synthétique.

C`est une absurdité de représenter la synthèse biologique comme aspirant à reproduire d'emblée un être vivant très complexe. Comme dans toute ceuvre, humaine ou non, on ne peut procéder que progressivement, par la reproduction séparée des phénomènes de la vie, phénomène que l'on s'applique ensuite à associer, à combiner, dans des groupements de plus en plus compliqués. La découverte et la reproduction de la vie ne sauraient être les événements sensationnels que l'on représente, car on doit débuter d'abord par la reproduction des phénomènes vitaux, puis par des êtres très simples, rudimentaires, intermédiaires entre les règnes et dont, par suite, la position est discutable .

Le programme de la biologie synthétique présente déjà de nombreux chapitres: la reproduction de la cellule ou cytogénie; la reproduction des tissus ou histogénie; la reproduction des formes générales ou morphogénie; puis la reproduction des différentes fonctions ou physiogénie de la nutrition, de la circulation, de la multiplication, de la sensibilité; enfin la reproduction des molécules organiques ou chimie synthétique. De tous ces chapitres de biologie synthétique, seule la chimie organique synthétique est constituée, reconnue, admise, les résultats, rapidement obtenus, établissent son importance. Les autres parties de la biologie synthétique, la reproduction des structures, des formes, des fonctions non seulement n'existent pas, mais leur étude n'est pas admise; il est difficile de voir pourquoi. En quoi est-il moins admissible de chercher à faire une cellule que de chercher à faire une molécule ?

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