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CHAPITRE 16
PHYSICISME ET PSYCHOLOGIE ____________
Les facultés supérieures sont des fonctions des centres nerveux, leur étude appartient à la physiologie, elle doit se faire suivant les principes du physicisme qui ne saurait pas plus admettre la métaphysique que le mysticisme. Il n'y a pas de métaphysique, il n'y a qu'une physique. Toutes les facultés supérieures, la sensibilité, la raison, la conscience, les sentiments, sont des fonctions cérébrales; elles naissent, se développent, déclinent et disparaissent avec le cerveau. Elles sont si étroitement subordonnées à son organisation que, de leurs altérations, on peut conclure le plus souvent à l'altération cérébrale, à son étendue, à sa nature. Toutes les facultés naissent et se développent à mesure que les centres nerveux recueillent pour les conserver les impressions venues de l'extérieur. Les sensations, transmises au cerveau par les nerfs, y déterminent des impressions qui s'y conservent et sont revivifiées par de très légères influences. Notre moi psychique et sentimental, est formé par l'ensemble de ces impressions. On n`a jamais observé d'idées ou de sentiments nécessairement innés, jamais un nouveau-né n'a exprimé ses opinions ou ses sentiments. Les idées, prétendues innées, ne sont affirmées et défendues que par des hommes ayant recueilli de l'extérieur un nombre infini d'impressions. Toutes nos idées, toutes nos pensées nous viennent de nos sensations et de nos perceptions, c'est-à-dire, des modifications produites et laissées sur nous par les impressions extérieures. Tous les êtres, ayant été formés par les forces de la nature, suivant les mêmes lois, sont construits sur des plans analogues. Les animaux possèdent, comme les hommes, un cerveau, ayant une forme, une composition, une structure et des fonctions très semblables; aussi retrouve-t-on, chez les animaux, les plus belles facultés humaines. Chez tous les êtres, l'amour maternel, les sentiments conjugaux, plus fermes, plus touchants, plus élevés chez la colombe que chez bien des humains; l'amitié, la fidélité, le dévouement, qualités par lesquelles des chiens s'élèvent au-dessus de certains hommes; la prévoyance remarquable chez les abeilles, les fourmis, les oiseaux migrateurs qui, à l'approche de l'hiver, s'en vont vers des contrées plus chaudes, après avoir donné aux petits nouveau-nés l'instruction nécessaire au voyage; la vigilance, si remarquable chez les oies; on sait que ces animaux se sont illustrés en sauvant le Capitole et les destinées de Rome, on sait moins que les oies se gardent mieux que n'ont su le faire bien des généraux: lorsque les oies s'endorment au soleil, au milieu de la troupe, une sentinelle vigilante veille, debout sur une seule patte, observant incessamment toutes les directions, prête à pousser un appel d'alarme à l'approche du danger; après son temps de veille, une autre vient prendre sa place, et elle va dormir à son tour. En ce qui concerne l'intelligence, il y a lieu de remarquer que les animaux, le chien, le cheval, le buf, comprennent l'homme beaucoup mieux que celui-ci ne peut les comprendre. La bonté est la qualité suprême; or, l'homme semble le seul être de la création qui tue sans nécessité, sans avoir à se défendre, sans avoir faim, seulement pour se distraire. Les progrès de l'intelligence, l'utilisation des forces naturelles dont s'enorgueillit l'humanité ne sont l'uvre que de quelques pionniers dont la plupart ont été persécutés, martyrisés, massacrés: Socrate, condamné à boire la ciguë; Archimède, abattu d'un coup de matraque; Christophe Colomb, emprisonné et enchaîné; Giordano Bruno, Michel Servet, brûlés; Galilée, emprisonné, jugé et condamné; Galvani, banni; Lavoisier, guillotiné; Lamarck, méconnu, humilié et persécuté. Ce que les humains appellent honorer les grands hommes, c'est attribuer à leurs persécuteurs ou à leurs successeurs, avantages et honneurs, en raison du mérite de ceux qui ont été sacrifiés. La faculté la plus évidente par laquellr l'homme se distingue de tous les êtres, c'est l'orgueil. Les facultés cérébrales se simplifient avec l'organisation du cerveau et deviennent de plus en plus élémentaires à mesure qu'on les considère dans des êtres plus simples, chez les êtres monocellulaires, toutes les facultés semblent réduites à la nutrition et aux tropismes. Toutes les actions mécaniques, chimiques et physiques, qui agissent sur le cerveau, agissent sur les facultés et les modifient. L'ablation de tous les centres nerveux entraîne la mort, la disparition de l'être; l'ablation des hémisphères cérébraux seulement, supprime les facultés supérieures et laisse subsister la vie végétative. Des actions mécaniques, un corps pénétrant, un coup sur la tête, suppriment toutes les facultés ou les altèrent, dans la proportion dans laquelle elles altèrent le cerveau. Les facultés les plus hautes sont influencées d'une façon plus complexe encore par l'action sur le cerveau des agents chimiques, de l'opium, du choroforme, de la belladone, les effets varient avec les doses, et s'exercent sur les différentes facultés; l'opium, le chloroforme obscurcissent, puis suppriment la raison; la belladone exalte l'imagination jusqu'à l'illusion et l'hallucinalion; l'alcool excite d'abord les facultés, puis les suspend; les boissons à essence, telles que l'absinthe, agissent sur le caractère et les sentiments, elles rendent ombrageux, impulsif et violent. La plupart des troubles mentaux sont dus à des intoxications, soit d'origine externe, soit d'origine interne, ces dernières pouvant être autogènes, comme dans l'urémie, ou infectieuses, c'est-à-dire d'origine microbienne. Les agents physiques, en agissant sur les centres nerveux, modifient aussi toutes les facultés. Le moyen le plus rapide et le plus parfait de supprimer toutes les facultés, et de donner la mort sans répandre de sang, et sans aucune blessure, est de faire passer dans les centres nerveux, des reins au front, un faible courant électrique de forme convenable; le courant le plus favorable est un courant intermittent, interrompu, cent fois par seconde, pendant neuf millièmes de seconde, passant, par conséquent, chaque fois, pendant un millième de seconde. J'ai tué instantanément des taureaux, des bufs, des chevaux; les animaux les plus vigoureux et les plus méchants tombent sans un cri, sans un signe de protestation ou de douleur, à l'instant où du bout de l'index, on ferme le circuit, sur 110 ou 220 volts. Les courants intenses ne conviennent pas pour donner la mort; en raison de la chaleur qu'ils développent, ils cuisent et enflamment rapidement le sujet, on est obligé de les interrompre, el le sujet revient à la vie; car, si toutes les facultés sont instantanément supprimées, tant que persiste l'excitabilité du système nerveux, c'est-à-dire pendant une minute ou deux, le sujet peut revenir à la vie si le courant est interrompu. Il faut maintenir le passage du courant jusqu'à la mort définitive, jusqu'à l'extinction de l'excitabilité électrique des centres nerveux, annoncée par la cessation de la contracture et par l'établissement de la résolution musculaire. L'intensité des courants avec lesquels j'ai tué de très gros animaux, des bufs de 800 kilogrammes, n'a jamais dépassé 100 milliampères; leur efficacité vient de leur forme et de leur concentration dans l'axe cérébro-spinal. Fig.
110 - Narcose électrique.Le même courant intermittent, graduellement établi des lombes au front, suspend toutes les facultés, y compris la motilité, c'est la narcose électrique, que l'on peut maintenir pendant des heures consécutives et pendant laquelle on peut, sans une réaction, sans un signe de douleur, accomplir toutes sortes d'opérations sur l'animal qui y est soumis (fig. 110). Avec la même position des électrodes; des reins au front, le courant établi brusquement comme pour donner la mort, mais maintenu pendant cinq secondes seulement, provoque un accès typique d'épilepsie.
Fig. 111 - Effets de l'excitation électrique cérébrale montrant l'existence de centres de synergie. Suivant le mode d'application au cerveau, le courant intermittent produit des effets différents et permet d'entreprendre et de poursuivre l'étude de la physiologie cérébrale. C'est ainsi qu'il donne la démonstration dc l'existence de centres fonctionnels bien différents de ceux étudiés jusqu'ici, ce sont des centres de synergie et de coordination qui président à l'excitation simultanée et coordonnée de muscles concourant à une fonction déterminée. C'est ainsi que la photographie figure 111 nous montre, produites par l'excitation cérébrale à l'aide du courant intermittent: 1° la contraction simultanée de tous les muscles fléchisseurs du corps; 2° la contraction simultanée fléchisseurs des pattes postérieures et des extenseurs des pattes antérieures; 3° la contraction de tous les extenseurs. On conçoit l'importance, dans la physiologie cérébrale, de ces synergies, de ces coordinations, de ces associations fonctionnelles des différentes régions, réalisées par les innombrables fibres d'association, fibres en anses, allant d'une région à l'autre, d'une circonvolution à l'autre, d'un hémisphère à l'autre à travers le corps calleux. Lorsque je commençai mes études d'électrophysiologie cerébrale, l'enseignement sur ce sujet était bien curieux. On affirmait, d'une part, que l'application des courants électriques à la tête était très dangereuse à cause de la proximité du cerveau; d'autre part, qu'enfermé dans le crâne, le cerveau était inaccessible aux courants électriques sur le vivant. Cet enseignement se répéta pendant près de quarante ans. En essayant, on trouve que, sur le vivant, le cerveau est l'organe le plus accessible aux courants électriques, et qu'il supporte sans danger les courants les plus violents, les plus intenses.
Fig. 112 - Chien mis en catalepsie par l'action d'un courant intermittent sur le moelle cervicale. Appliqué au cerveau chez des sujets intacts, le courant intermittent est un puissant modificateur du psychisme. En faisant, sous 110 volts, passer deux ou trois fois consécutives pendant dix à vingt secondes le courant intermittent de bas en haut de la colonne cervicale, on produit un état de léthargie suivi d'un état de catalepsie; les animaux sont comme en plomb, les chiens les plus turbulents gardent les positions qu'on leur donne, ils sont indifférents à tout, leur cur bat, ils respirent, mais on peut leur enfoncer un poignard dans les chairs, ils ne détournent même pas la tête, ce sont des statues vivantes. La photographie figure 112 est celle d'un chien en catalepsie se tenant sur trois pattes sur les trois pieds d'un tabouret renversé. La photographie étant une pause, la patte pendante est rendue floue par les oscillations causées par la respiration. Le courant intermittent, appliqué au cerveau, modifie le caractère et les facultés, donne à un chien une agitation incessante et incoercible, une invincible attirance vers la lumière, ou, appliqué autrement, le rend triste, déprimé, photophobe. On peut produire de l'astasie, de la cécité psychique, de la dromomanie, et nombre de troubles observés dans les maladies mentales. Tandis que le cerveau supporte sans douleur ou danger les courants les plus intenses pendant plus d'une minute, ces courants, appliqués à la moelle dorsale, provoquent les plus atroces douleurs, et la mort, même après un passage de quelques secondes. En résumé, les facultés psychiques apparaissent et se développent avec les centres nerveux, s'altèrent ou disparaissent avec eux, elles sont absolument liées à leur organisation; elles sont influencées par tous les agents mécaniques, chimiques et physiques; elles sont, comme tous les autres phénomènes, soumises aux lois de la nature, elles doivent être étudiées suivant les méthodes des sciences physiques, elles sont du domaine du physicisme, elles doivent entrer dans le champ de la biologie synthétique. La mémoire est à la base de toutes les facultés mentales, elle consiste dans la conservation et la reviviscence de toutes les impressions reçues; il faut, pour s'éclairer sur son mécanisme physique, étudier expérimentalement, dans des conditions aussi analogues que possible, la conservation et la reviviscence des impressions. Dans la nature physique comme dans la nature vivante, les impressions se conservent et peuvent être revivifiées, la plaque photographique nous en donne un exemple. Par son fonctionnement, un tube Röntgen est rendu fluorescent et phosphorescent, des fragments de vieux tubes Röntgen, après des années, lorsqu'on les chauffe, redeviennent phosphorescents. On peut, d'autre part, entrevoir les bases physiques des facultés supérieures. Considérons le sentiment esthétique: si nous cherchons le degré de perfection auquel l'ont amené des milliers d'années de culture mystique et métaphysique, nous voyons des uvres d'art, restées longtemps sans attention, devenir tout à coup l'objet d'une grande admiration et d'une haute appréciation, dès qu'on y découvre la signature d'un grand artiste; mais vient-on à établir que cette signature est fausse, toule la valeur esthétique de luvre disparaît. Si l'on recherche l'histoire des uvres d'art les plus célèbres, on trouve que la plupart d'entre elles ont été complètement méconnues tout d'abord, ce n'est que progressivement, sous l'influence d'une sorte de publicité, qu'elles ont atteint leur renommée et leur valeur. Nous pouvons, d'un autre côté, même par une analyse sommaire, apercevoir des conditions physiques de l'esthétique. Presque toutes les formes considérées comme belles, dans tous les temps et dans tous les pays, présentent de la symétrie; le corps humain, le corps des animaux, les feuilles des plantes, un certain nombre de fleurs, présentent une symétrie bilatérale, de part et d'àutre d'un plan médian. La plupart des fleurs ont, autour d'un axe de rotation, une symétrie par suite de laquelle, pendant un tour complet, elles se superposent un certain nombre de fois à elles-mêmes. Les arts graphiques observent toujours cette condition de symétrie pour atteindre la beauté. On se rendra compte de son importance en imaginant l'effet d'un édifice dont les portiques et les fenêtres auraient une moitié en style grec, en triangle, et l'autre moitié gothique, en ogive. En poésie, le rythme et la rime correspondent à des symétries, par lesquelles en musique on réalise la mélodie. La musique, à son tour, nous révèle une autre condition physique de la beauté, l'harmonie s'obtient surtout avec des rapports simples et, retournant aux arts graphiques, on trouve que cette notion leur est applicable. On peut atteindre la beauté avec des rapports compliqués et des éléments asymétriques si les parties nombreuses et irrégulières sont réunies par groupes symétriques en rapports simples. La simplicité des rapports dans l'association et dans les proportions des parties et la symétrie des sensations semblent bien être les lois physiques de l'esthétique. Pour le reconnaître, prenons des formes quelconques, sans signification, réalisons avec elles les deux conditions précédentes, groupons-les symétriquement en rapport simple, 3, 4, 6, et contemplons-les; si nous trouvons de la beauté dans le résultat, c'est que les conditions réalisées suffisent à donner la sensation esthétique.
Fig. 113 - Figure à trois symétries de superposition, par rotation autour d'un centre, produite par diffusion.
Fig. 114 - Forme produite par diffusion des liquides et présentant quatre symétries de superposition et huit symétries de position. Pour faire cette expérience, j'ai recours à la physique, et j'emprunte les formes aux effets morphogéniques, si parfaitement méconnus et inconnus, résultant du mélange des liquides. La figure 113 nous montre une symétrie triple, se superposant trois fois à elle-même si on la fait tourner au tour de son centre; chaque côté du triangle présente en outre une symétrie bilatérale par rapport à une ligne médiane. La figure 114 représente une quadruple symétrie de superposition et deux symétries bilatérales.
Fig. 115 et 116 - Forme produite par la diffusion des liquides et présentant six symétries de superposition. Les figures 115 et 116 présentent six superpositions pendant leur rotation. Avec huit parties, on obtient encore de beaux effets, mais si le nombre des parties augmente, les effets esthétiques diminuent, à moins de réunir ces parties en un petit nombre de groupes symétriques; on peut alors augmenter indéfiniment le nombre des parties, augmenter et varier les symétries, ces règles forment un précieux guide pour la recherche des motifs dans les arts décoratifs, et ces notions sont également susceptibles d'application à la musique et à la poésie.
Fig.117 et 118 - Figure produite par une décharge électrique et présentant huit symétries de superposition. Cette figure montre les effets du groupement symétrique de parties nombreuses et asymétriques. Je donne ici quelques photographies de décharges électriques (fig. 117 et 118), pour montrer comment des éléments asymétriques, nombreux et complexes; lorsqu'ils sont réunis en un petit nombre de groupes symétriques, peuvent produire des effets esthétiques. Les exemples présentés montrent en même temps que la physique peut être une source de motifs nouveaux de décoration. Il serait facile d'écrire la physique de l'esthétique. Il est absolument faux de prétendre que le physicisme porte atteinte à la morale et tend à l'ébranler; bien au contraire, il l'éclaire sur ses conditions véritables et l'établit sur les bases les plus solides. La morale est absolument indépendante des doctrines, elle est conditionnée par la vie elle-même, elle a sa sanction dans les conséquences mêmes de nos actes. Tout ce qui favorise et élève l'individu, la collectivité, la race, tout ce qui contribue à sa durée et à son expansion est moral. Tout ce qui abaisse, amoindrit abrège, diminuc est immoral. La morale individuelle est simple, elle se résume à se comporter envers les autres comme, dans les mêmes circonstances, on désirerait qu'ils se comportassent envers nous. Ce qui égare, mais ce que le physicisme éclaire, c'est la relativité de la morale, qui fait qu'une même action, suivant les circonstances, est un crime abominable ou un acte méritoire. Assassiner quelqu'un pour le voler est un épouvantable crime, mais, au péril de sa vie, abattre un assassin pour défendre ses victimes est un acte méritoire. Ce qui porte atteinte à la morale et tend à l'ébranler, c'est de lui donner des sanctions fausses, imaginaires chimériques; lorsque l'espril commence à douter de la réalité de ces sanctions, la morale est ébranlée d'autant plus profondément que l'on a mieux masqué les sanctions véritables, qui sont dans la sérénité et le degré de bonheur qui ne se peut atteindre que par l'observation de la morale. Le bonheur est surtout dans le contentement intime, la satisfaction de soi-même, qui ne se trouve que dans la mesure dans laquelle on atteint son idéal de perfection. C'est l'idéal de perfection que les hommes ont toujours personnifié en lui donnant le nom de Dieu. La notion du bien et du mal est dans notre appréciation, dans notre prévision des conséquences de nos actes. Il est aussi impossible à un homme d'échapper à la souffrance qui résulte de la conscience de mal faire, de mal penser, de mal agir, que d'effacer de sa mémoire les impressions qu'elle a reçues. La morale peut se définir: la science du bonheur. L'hypocrisie est la spéculation sur la vertu, son succès n'est qu'éphémère; comme toutes les spéculations, elle finit le plus souvent par une catastrophe. Comme le beau physique, le beau moral, source du bonheur, est dans l'harmonie de l'homme avec son milieu et, suivant les tempéraments, cette harmonie peut se realiser soit en s'adaptant soi-même au milieu, soit en adaptant le milieu à soi-même. La science a, dans une large mesure, vaincu la douleur physique; c'est sans aucune souffrance que s'accomplissent aujourd'hui les opérations autrefois si douloureuses; les moyens de soulager la douleur se sont accrus en nombre et en puissance. On diminue de plus en plus le nombre et la gravité des maladies. Ces résultats sont dus à des recherches poursuivies suivant les méthodes du physicisme. On doit espérer que les mêmes méthodes, en éclairant la conscience sur les conditions à réaliser pour avoir une vie heureuse, diminueront les douleurs morales, et la fin d'un homme arrivé à un âge avancé, après une belle et bonne existence, sera comme le soir d'un beau jour. A l'opinion que la morale trouve sa sanction dans ses conséquences mêmes, on opposera les exemples de Socrate, d'Archirnède, de Christophe Colomb, de Giordano Bruno, de Michel Servet, de Galilée, de Galvani, de Lavoisier, de Lamarck et de bien d'autres bienfaiteurs de l'humanité, persécutés, massacrés par elle. Pour fortifier l'objection, on ajoutera l'ironie des honneurs posthumes. Tous ces exemples, bien loin d'ébranler les bases physiques de la morale, les justifient, les fortifient. Ces faits, contre lesquels proteste la conscience, sont des actes d'intolérance inspirés par la croyance à l'absolu par les morales au nom desquelles on combat la morale physique, morales qui masquent la relativité de tout et répandent le fanatisme et l'intolérance parmi les hommes. Invoquer ces faits contre la morale physique, c'est lui imputer les fautes et les crimes des morales concurrentes. Dans l'appréciation du sort de ces hommes, il faut aussi savoir tenir compte du sentiment intime. La prévision, la conscience du bien qui résulte de nos actions, donnent des satisfactions qui dépassent beaucoup les peines que cause la méconnaissance. Je considère comme des meilleurs jours de ma vie ceux pendant lesquels, en 1898, il me fut donné de protéger, contre une foule proférant des menaces de mort, Monsieur Edouard Grimaux, membre de l'Académie des Sciences de Paris. Ceux dont l'ambition est dirigée vers la conquète des profits et des bonheurs ne sauraient comprendre ceux dont le but est la poursuite désintéressée de la vérité. Les motifs sont trop différents, les idéals trop opposés. La mentalité du champion désintéressé du progrès est inintelligible pour l'ambitieux de profits et d'honneurs. Le but de l'activité, la dignité, l'attitude, le caractère sont absolument opposés: sur les deux voies, il faut faire des sacrifices à son ambition et à son but. Mais sur l'une il faut savoir sacrifier son indépendance, sa personnalité, sa sincérité, il faut savoir manier l'éloge et répandre l'encens; pour être admis à ce que l'on appelle les honneurs, il faut subir de nombreuses épreuves consistant à laisser piétiner sa dignité. L'autre voie exige la conservation de tout ce que l'on abandonne sur la première, le renoncement à tout ce que l'on y trouve. Ce n'est qu'en conservant intacte sa personnalite, en toute liberté, en toute indépendance, que l'on peut avancer vers des horizons nouveaux. L'explorateur de l'inconnu doit savoir qu'en abandonnant les routes fréquentées sur lesquelles se trouvent les riches cités et les séjours confortables, pour s'engager dans des voies non tracées, il trouvera la solitude. S'il y rencontre quelques esprits, ce ne peut être qu'une élite, qui cesserait d'être une élite en devenant une majorité. Il existe pour les pionniers des satisfactions inconnues des autres hommes: la conscience de l'uvre accomplie, la volupté de l'action qui crée ce qui n'a jamais existé, de l'esprit qui contemple ce qui n'a jamais été vu, de l'intelligence qui comprend ce qui n'a jamais été compris. Que sont la prison et les chaînes infligés à Christophe Colomb par ses concitoyens, quand il sait, lui, ce qu'a été son héroïsme, quand il sait qu'au monde, il donne un monde? Que peut être à Képler la méconnaissance du petit nonnbre de ses contemporains, alors qu'il sait qu'à toutes les générations à venir, il révèle les mystères de la mécanique céleste ? Après les souffrances, après la lutte, après l'effort, triomphe de l'explorateur dans la contemplation des continents nouveaux est amplifié par sa solitude. L'action qui donne à la pensée la compréhension de l'inconnu est la plus haute manifestation de la vie, le plus beau phénomène de la nature. "Non, ton éternité d'inconscience obscure, Les grands méconnus ont, dans la conscience de comprendre ce qui est universellement incompris, un motif de fierté suprême. "J'écris mon livre, dit Képler, qu'il soit lu par mes contemporains ou par la postérité, qu'importe ! Il peut attendre des siècles son lecteur, puisque Dieu a bien attendu pendant des milliers d'années un contemplateur tel que moi." L'idéal vers lequel le physicisme dirige l'humanité est la domination, la direction des forces naturelles par la volonté, au moyen de la compréhension des choses. C'est, sur la matière et les forces de la nature, le triomphe de l'Esprit.
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