NICOLAS-CLAUDE FABRI de PEIRESC

Prince de la République des Lettres

par

MARC FUMAROLI

Professeur au Collège de France

 

 

IVe CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE GASSENDI

 

Conférence organisée dans la Maison d'Erasme à Anderlecht,

le mercredi 3 juin 1992.

 

B R U X E L L E S

M. CM. XC. III

 

Dans l'entrée Peiresc  du Dictionnaire historique et critique  de Pierre Bayle, on trouve une brève notice, mais d'une extraordinaire densité et d'un insolite enthousiasme : "[...] Jamais homme ne rendit plus de services à la République des Lettres que celui-ci. Il en estoit pour ainsi dire le Procureur général : il encourageoit les Auteurs, il leur fournissoit des lumières et des matériaux, il emploioit sesnus à fa reveire acheter, ou à faire copier les monumens les plus rares, et les plus utiles. Son commerce de Lettres embrassoit toutes les parties du monde : les Expériences philosophiques, les raretez de la Nature, les productions de l'Art, l'Antiquariat, l'Histoire, les Langues, étoient également l'objet de ses soins et de sa curiosité. Vous trouverez le détail de toutes ces choses dans sa Vie , composée élégamment et savamment par Pierre Gassendi. Il ne sera pas inutile de remarquer que cet homme si célèbre par toute l'Europe, et dont la mort fut pleurée par tant de Poëtes et en tant de Langues, et mit en deuil pompeusement les Humoristes de Rome, étoit inconnu à plusieurs François, hommes de mérite et d'érudition [Né le 1 de Décembre 1580]. Il mourut le 24 de Juin 1637". (1)

Dans ses précieuses notes, Bayle cite la correspondance de Balzac et de Chapelain, à l'appui de ses propres jugements. Balzac écrit en effet : "Dans une fortune médiocre il [Peiresc] avoit les pensées d'un grand seigneur, et sans l'amitié d'Auguste, il ne laissoit pas d'estre Mecenas". Et le même Balzac écrit encore : "Croyez-vous au reste, que Monsieur de La Rochefoucauld n'avoit jamais ouï parler de nostre Mr de Peiresc, et que force autres personnes qui ne sont ni barbares ni ignorans, ne le connoissoient non plus que luy ?". (2)

Nicolas-Claude Fabri de Peiresc

 

Si ces témoignages du XVIIème siècle confirment le bien fondé de mon titre, Peiresc prince de la République des Lettres (Bayle écrit "Procureur général", Balzac "Mecenas") ils posent aussi une question que j'aimerais évoquer aujourd'hui avant même d'entrer dans le vif de mon sujet. Pourquoi Peiresc, prince de la République des Lettres était, dès le XVIIème siècle, relativement ignoré dans son propre pays, en France même ? Cette question en contient elle-même deux autres : pourquoi Gassendi, auteur de l'admirable Vie de Peiresc  publié en 1641, (3) l'a-t-il écrite en latin, ce qui a restreint la diffusion de cet ouvrage ? Pourquoi, par ailleurs, cette Vie de Peiresc  latine, plusieurs fois rééditée en Hollande, traduite en anglais très vite, n'a-t-elle trouvé de traducteur en France qu'en 1770, et encore sous une forme abrégée, qui passe sous silence une grande partie de l'activité scientifique de Peiresc ? On trouve dans l'hommage que Charles Perrault rend à Peiresc, dans ses "Hommes illustres" (1697), tout le détachement que les "Modernes" éprouvaient déjà envers cet "Ancien" aussi étrange et lointain pour eux que Varron ou Pline. Perrault ne mentionne pas et il n'a pas lu la Vita de Gassendi. Il confond un peu dans la même brume la science imprégnée de magie de Giambattista della Porta et celle, beaucoup plus critique de Peiresc, qui l'a connu à Naples, mais qui était plus jeune d'une génération :

"On a de la peine à trouver un temps où celuy dont je parle ait esté enfant ; car dès les premieres années de sa vie le desir d'apprendre qui a toujours esté en luy tres-ardent, luy fit mespriser tous les jeux et les amusemens de l'Enfance et il ne prit plaisir qu'à écouter ce qu'on luy disoit ou d'utile ou de curieux. La sagesse luy vint de si bonne-heure, qu'à l'âge de neuf ou dix ans il conduisoit son jeune frere qui estudioit au mesme College, qui le regardoit et l'écoutoit comme son Pere et comme son Precepteur. Au sortir du College, on lui donna des Maistres pour apprendre à monter à cheval, à faire des armes et à danser, mais comme toute son inclination estoit tournée du costé des Lettres, il ne faisoit ses exercices qu'en presence de ces Maistres, employant le reste du temps ou à lire ou à extraire des Livres, ou à composer. Il se mit alors dans l'estude des Medailles, des Inscriptions, des Tombeaux, et autres Monumens, et enfin de tout ce qui peut donner une connoissance exacte et particuliere de l'Antiquité. En peu de temps il surpassa les plus habiles dans cette Science, et fit un amas considerable de ce qui exerce et nourrit agreablement cette loüable curiosité.

"Il estudia ensuite le Droit sous les meilleurs Maistres de ce temps-là. Et parce qu'il seroit trop long de rapporter tous les genres d'estude où il s'est appliqué, je me contenteray de dire qu'il n'a aucune espece de Litterature où il ne se soit adonné, et qu'il n'ait en quelque sorte épuisée, qu'il n'y a presque point de Bibliotheque dans l'Europe qu'il n'ait veüe et examinée, point de Sçavans qu'il n'ait connus et à qui il n'ait fait du bien, en leur faisant part ou de ses connoissances, ou de ses Livres, ou de ses Medailles, ou de sa bourse meme ; et s'il en a reçeu quelques bons offices, il n'a pas manqué de les rendre avec usure. Sa maison estoit une espece d'Academie, non seulement à cause du grand nombre de gens de lettres qui le venoient voir, mais mesme à ne la regarder que du costé de ses domestiques, qui sçavoient tous quelques chose avec distinction, jusqu'aux Laquais, dont le moindre pouvoit servir de Lecteur en un besoin, et avoit l'industrie de relier des Livres et de les relier avec une propreté singuliere.

"Il eut au nombre de ses amis Baptiste de la Porte tres-profond dans la connoissance des secrets les plus cachez de la Nature, de qui il apprit tout ce qu'il sçavoit de plus curieux dans ces sortes de sciences. Il pratiqua particulierement l'excellent Peintre Rubens sur la connoissance de Medailles et sur son art de la Peinture, dont il connoissoit toutes les finesses, ainsi que la la pluspart des autres Arts. Il vescut long temps avec l'excellent Monsieur du Vair premier President du Parlement d'Aix ou il estoit conseiller, et se joignit à luy d'une amitié si estroite, que lorsque le Roy donne les Sceaux à Monsieur du Vair, il le suivit à Paris, où il n'employa jamais le credit qu'il avoit auprés de luy que pour le service de ses amis, ou pour se donner une plus facile entrée dans les Bibliotheques et dans les Cabinets où il esperoit pouvoir contenter sa curiosité. Monsieur du Vair qui luy faisoit part de ce qu'il avoit de plus secret, qui prenoist se avis dans les affaires les plus importantes de l'Estat dont il estoit chargé, ne put jamais luy faire accepter aucun bienfait ny aucune grace de toutes celles qu'il luy offrit, qu'une sorte de petit Benefice.

"Après la mort de Monsieur du Vair qui le laissa heritier de toutes ses Medailles, il retourna à Aix revoir son ancienne Bibliotheque. Là avec son frere Palamede Fabri sieur de Valane (sic ) il continua son commerce de Lettres et Curiositez, non seulement avec tout le Monde ancien qui ne suffisoit pas à le satisfaire, mais avec tout le nouveau Monde dont on luy apportoit sans cesse des productions merveilleuses ou de l'Art, ou de la Nature. Il mourut au mois de Juin 1637 âgé de 57 ans. Il estoit de la celebre Academie des Humoristes de Rome, qui luy rendit les mesmes honneurs qu'on rend aux principaux Officiers de cette Academie, quoyqu'il ne fust que simple Academicien, son merite l'ayant emporté sur la coustume. La Salle fut toute tendüe de noir et son Buste fut posé en un lieu éminent. Jacques Bouchard Parisien, Academicien de cette Academie, fit l'Oraison funebre en Latin, Piece tres-éloquente, au milieu d'une affluence infinie des gens de Lettres et en presence de dix Cardinaux, entre lesquels estoient le deux Cardinaux Barberins. On ne sçauroit nombrer les Eloges funebres qui se firent en son honneur : on en a composé un gros volume où il s'en trouve en quarante langues differentes ou environ. Il est enterré dans l'Eglise des Jacobins à Aix et on lit ces paroles sur son tombeau où ses parens sont aussi enterrez : Tumulus Fabriciorum". (4)

L'amnésie a déjà fait largement son oeuvre. Bayle, dans son Dictionnaire  n'a pu que lui fixer des bornes. Peiresc, dont l'immense correspondance est pourtant écrite en français ou en italien, avait été le Prince de la République des Lettres latines . Il avait été reconnu et célébré dans toute l'Europe par une communauté de savants qui tenaient le latin pour leur propre langue, à la fois technique et littéraire. Même si Peiresc écrivait et conversait en langue vulgaire, français et italien n'étaient pour lui que des langues utilitaires de communication et d'information. S'il avait jamais entrepris un traité scientifique en forme, ou une oeuvre littéraire, il est certain qu'il eût, comme son ami Gassendi, choisi de le rédiger et de le publier en un beau latin d'humaniste. Mais ni son rang dans la République des Lettres, ni sa vocation de modeste et infatigable serviteur de celle-ci, ne lui permettaient de se livrer à un travail d'auteur. Il avait de son rôle une idée à la fois trop haute et trop humble. Peiresc, comme l'écrit avec précision Bayle, "encourageoit les auteurs", mais il ne tenait pas à en être un lui-même. Sa conception de l'office de "prince de la République des Lettres" est à cet égard différente de celle qu'Erasme s'en était faite, et plus encore de celle que s'en fit un Juste Lipse, savant sans doute, prince parmi les savants, mais d'abord "auteur" et cela au sens le plus littéraire de ce terme, dont il ne faut pas exclure l'amour propre  d'auteur. Même un Joseph-Juste Scaliger, un Saumaise ou un Mersenne ont été à cet égard moins "princiers" que Peiresc. Celui-ci avait pris modèle sur Gian Vincenzo Pinelli. Il a trouvé un disciple en Cassiano dal Pozzo. Il s'est tenu rigoureusement dans l'ordre noble et désintéressé de l'invention, aux sources d'une Encyclopédie érudite et polymathe de type aristotélicien, varronien, et plinien, qu'il a travaillé à alimenter, qu'il a rendu fertile et féconde en coordonnant sur son programme une coopération européenne entre spécialistes. Mais lui-même était le contraire d'un spécialiste, bien qu'il le fût dans de nombreux domaines à la fois. Cette tâche immense au centre d'un savoir en mouvement lui a suffi : il ne lui revenait pas d'écrire lui-même ni des synthèses ni des traités spécialisés. Un des objectifs de Gassendi dans sa Vita  est justement de démontrer que cette absence d'oeuvres achevées et publiées n'est pas due à la stérilité, ni encore moins à la paresse, mais à un excès d'invention, à une cornucopia  d'idées neuves et profondes, dont il faisait bénéficier généreusement la science de son temps. Ce désintéressement poussé jusqu'à l'oubli de soi-même est un trait capital de l'éthique scientifique telle que la conçoit Peiresc. Il lui importait d'en donner l'exemple, au titre justement de prince, de primus inter pares . Il avait trop le sens de la communauté scientifique, et du caractère collectif de son travail et de ses résultats, pour se permettre de découper dans cet ensemble une propriété personnelle, qu'il eût dû revendiquer pour sa gloire propre. Mais je le répète et j'y insiste, s'il avait commis ce péché d'avarice, il l'eût commis en latin. Gassendi, en écrivant sa Vita , a été son porte parole posthume, il a revêtu d'un manteau de pourpre latine la forme du grand esprit qui avait dédaigné de s'en parer de son vivant.

Pour cette tâche supérieurement noble et humble de "Procureur général" des Lettres, Peiresc s'était contenté de cette prodigieuse conversation dont il nourrissait ses hôtes, et de cette non moins prodigieuse correspondance avec les savants du monde entier qui pourvoyait leurs recherches et les coordonnait. Une partie seulement, de cet opus magnum , dont la Vita  de Gassendi a voulu sauvegarder la mémoire, a été publiée. Et depuis Tamizey de Larroque, il est revenu à Agnès Bresson d'en mettre au jour le chapitre peut-être le plus remarquable, ce qu'elle a fait avec autant de savoir que de piété : la correspondance avec Claude Saumaise. (5)

Les meilleurs amis de Peiresc et ses héritiers spirituels, après sa mort en 1637, ce furent les frères Dupuy, Pierre et Jacques, deux Parisiens en liaison constante avec Aix et Belgentier, où résida Peiresc le plus souvent après son retour de Paris, en 1623. Comme Gian Vincenzo Pinelli, comme Peiresc ils ne publièrent pas, si l'on excepte les Traitez des droits et des libertés de l'Eglise gallicane  (1639) rédigés sur l'ordre de Richelieu, et divers "mémoires" sur la monarchie française qui relèvent directement des fonctions d'archiviste du royaume que Pierre Dupuy exerça, avant de les transmettre à Nicolas Rigault. Leur encyclopédisme était cependant moins universel que celui de Peiresc. Mais ils étaient eux aussi au centre d'un vaste réseau de correspondance savante, le plus souvent en français, et la bibliothèque (celle du Président de Thou, puis celle du roi) où ils recevaient chaque jour, était le théâtre de mémoire où la conversation des savants parisiens ou étrangers de passage, eux mêmes "bibliothèques vivantes et respirantes", entretenait un concile permanent des esprits. Mais quand Pierre Dupuy, qu'on appelait le "Pape de Paris", mourut, Nicolas Rigault, son ami de toujours, publia une Vita Petri Puteani , accompagné de poèmes et de proses d'hommage funèbre, oeuvres pour la plupart latines (6) d'habitués du "Cabinet Dupuy". Même pour ce milieu gallican, auquel Guez de Balzac s'était lié, et qui voyait d'un oeil très favorable l'essor d'une littérature française, le latin restait encore à cette date la langue noble, commune à tous les lettrés européens, la langue de la gloire littéraire. Pierre-Daniel Huet, en 1718, publiera encore à La Haye ses Mémoires  en latin, comme Jacques-Auguste de Thou l'avait fait au début du XVIIème siècle. Mais, surtout en France, où la Querelle des Anciens et des Modernes commence dès 1667 avec les Avantages de la langue françoise sur la latine  de Louis Le Laboureur, cette fidélité savante au latin était depuis longtemps une cause perdue. Quand Gassendi publie en 1641 sa Vita Peireskii , Descartes a publié depuis quatre ans à Leyde, directement en français, son Discours de la Méthode , et Mersenne, dès 1636, avait publié en français son Harmonie universelle  (la traduction latine parut seulement en 1648). Plus encore que Francis Bacon, Descartes et Mersenne font triompher le programme d'une "nouvelle science" qui rompt avec l'Encyclopédie néo-aristotélicienne dont relevait toujours un Peiresc. Cette "nouvelle science" veut se passer des "autorités antiques", comme elle peut se passer de la langue latine. Elle trouve son propre langage dans les symboles mathématiques. Délivrée du poids de la philologie et de l'érudition humanistes, elle va vite attirer la sympathie des "mondains", nouveaux "lettrés" qui lisent les classiques antiques dans la traduction d'Amyot et de Perrot d'Ablancourt, et qui connaissent la philosophie antique grâce aux Essais  de Montaigne. Comme l'écrit Balzac, cité par Bayle, on pouvait du vivant même de Peiresc trouver à Paris "force personnes" lettrées, en ce sens nouveau et restreint, qui n'avaient aucune idée du rang et du rôle que Peiresc occupait dans la République latine et internationale des lettres. On s'explique ainsi que la Vita Peireskii  ait été très vite oubliée et ignorée en France. L'oeuvre philosophique et scientifique de Gassendi lui-même, entièrement écrite en latin, aurait connu le même sort si un disciple de Gassendi, François Bernier, n'avait pas pris soin après la mort de son maître, de publier en 1674 un Abrégé de la philosophie de M. Gassendi , à l'usage de ces "nouveaux lettrés" français : cela assura la diffusion des idées de l'ami de Peiresc non seulement à Paris, mais dans toute l'Europe française du XVIIIème siècle. Cette chute de prestige du latin humaniste en France sous Louis XIV entraîna avec elle une métamorphose de la République des Lettres. Une République française des Lettres, celle des Lumières, commence, avec des citoyens beaucoup plus nombreux, à remplacer celle de la Renaissance, dont les origines remontaient à Pétrarque. Bayle, auteur du Dictionnaire historique et critique  mais aussi publiciste des Nouvelles de la République des Lettres , a saisi cette conjoncture mieux que personne. Il écrit dans La suite des réflexions sur le prétendu jugement du public  :

"Nous sommes dans un siècle où on lit bien plus pour se divertir que pour devenir savant. Si j'avois fait mon Dictionnaire selon le goût de M. l'Abbé Renaudot, personne ne l'eût voulu imprimer, et si quelqu'un avoit été assez hasardeux pour le mettre sous la presse, il n'en auroit pas vendu cent exemplaires [...]. Si j'avois écrit en Latin je me serois gouverné d'une autre manière et si l'on eût le goût du Siècle passé, je n'eusse écris dans mon livre que de la Littérature [Entendons : de l'érudition historique et philologique pour spécialistes ] ; mais les tems ont changé. Les bonnes choses seules dégoûtent. Il faut les mêler avec d'autres si l'on veut que le lecteur ait la patience de les lire. Veluti pueris absinthia tetra medentes, cum dare conantur prius oras pocula circum  etc. Comme ceux qui, soignant les enfants à l'absinthe amère, avant de la leur administrer humectent l'entour des coupes [...]".

"Henri de Valois et les savans de sa volée trouvent superflu dans un ouvrage tout ce qu'ils savent déjà, ou tout ce qu'ils n'espèrent point de tourner un jour à leur profit. Mais ils devroient compatir aux necessitez des demi-savants et du vulgaire de la République des Lettres. Ils devroient savoir qu'elle est divisée en plus de classes que la République romaine. Chacune a ses besoins et c'est le propre des compilations de servir à tout le monde, aux uns par un côté, et aux autres par un autre. Ils se trompent malgré leurs belles lumières, lorsqu'ils disent absolument : Ceci est utile et nécessaire, cela est superflu. Ces attributs ne sont-ils pas relatifs ? Dites plutôt : Cela est-il utile ou inutile pour moi et pour mes semblables, utile ou inutile néanmoins pour les autres gens de Lettres . Ce n'est pas raisonner juste que de dire : un tel ouvrage mériteroit mieux l'approbation des plus savans hommes de l'Europe s'il étoit plus court, donc il eût fallu le faire plus court. N'allez pas si vite, il n'y a rien d'inutile dans ces volumes que vous marquez, car ce qui ne vous peut servir servira à plusieurs autres et je suis bien assuré que si l'on pouvoit assembler tous les Bourgeois de la République des Lettres pour les faire opiner l'un après l'autre sur ce qu'il y auroit à ôter ou à laisser dans une vaste Compilation, on trouveroit que les choses que les uns voudroient ôter, seroient justement les mêmes que les autres voudroient retenir. Il y a cent observations, à faire tant sur les véritables qualités de cette sorte d'ouvrages, que sur l'inséparabilité de la critique et des minuties. On en peu aussi faire beaucoup sur la différence qui se rencontre entre un bon livre et un livre utile, entre un Auteur qui ne se propose que l'Approbation d'un petit nombre de scientifiques, et un Auteur qui préfère l'utilité générale à la gloire de mériter cette Approbation qui n'est pas moins difficile à conquérir qu'une Couronne. (7)

Avec le déclin du latin comme langue officielle et ésotérique du savoir, déclina aussi le présupposé essentiel de l'humanisme de la Renaissance, l'Antiquité comme référence de la vérité et comme topique de la recherche savante. Le mépris de l'érudition et de l'autorité des Anciens qu'ont fait prévaloir un Francis Bacon, et plus encore un Descartes, s'est imposé au fur et à mesure que déclinait la prééminence du latin savant et que croissait l'usage des langues modernes, et surtout du français, même dans les disciplines scientifiques. Leibniz regrettera cette évolution, qui privait la République des Lettres d'une langue vraiment universelle, qui lui fût propre. Heureusement, dans cette lente "crise de la conscience européenne", à la fois épistémologique et linguistique, de grands esprits à la fois conservateurs et modernes assurèrent une certaine continuité, et sauvegardèrent, comme dans une Arche de Noé, l'essentiel de l'humanisme des siècles précédents. Le plus déterminant de ces "passeurs", et aussi le plus précoce, fut certainement Montaigne. Dans ses Essais écrits dès la fin du XVIème siècle, il condense tout le travail philosophique de "retour à l'Antiquité" accompli depuis Lorenzo Valla et Erasme et il le met à la portée, dans leur propre langue, de ces "nouveaux lettrés" que le XVIIème siècle nommera "honnestes gens". Un autre de ces "passeurs" fut, sous Louis XIV, Pierre-Daniel Huet. Mais aucun ne fut aussi efficace que Pierre Bayle : il concentra dans son Dictionnaire, en français, pour le public de la nouvelle République des Lettres, les richesses que l'ancienne avait accumulées, mais dans le latin savant du XVIème et du XVIIème siècle. A cet égard, l'article "Peiresc" du Dictionnaire  est caractéristique : résumant en cinquante lignes la Vita de Peiresc  par Gassendi, "démodée" à tant de titres depuis longtemps, il en sauve la substance pour les siècles qui suivent. Quelle réduction drastique, néanmoins ! Elle ne fut guère corrigée par l'effort partiel et resté très obscur de Requier en 1770. (8) Il est étrange et merveilleux qu'aujourd'hui, quand la philosophie des Lumières, et même la science "nouvelle" de Descartes, Newton et Einstein ne sont plus objets de foi, quand la langue française, "naguère universelle", se sent aussi menacée que le latin l'était au XVIIème siècle, la Vie de Peiresc  par Gassendi soit enfin traduite intégralement, au moment même où Agnès Bresson publie la correspondance, elle aussi oubliée depuis trois siècles, entre Peiresc et Saumaise. L'oiseau de Minerve, a écrit Hegel, se lève à la tombée de la nuit. Disons, plus modestement, que la fin de la croyance en un progrès linéaire et irrésistible nous rend plus indulgents pour des états du savoir et pour des formes de sagesse que l'histoire positiviste avait cru définitivement "dépassés".

Il est curieux d'observer que la fortune de la Vita Peireskii de Pierre Gassendi fut très différente en Angleterre, où la vitalité de la langue anglaise n'était pas liée à une victoire éclatante, comme en France, des Modernes sur le latin des Anciens. Dès 1657, William Rand traduisit en anglais la Vita Peireskii, sous le titre : The Mirror of True Nobility, and Gentility, being the Life of N.C. Fabritius, Lord of Peiresc . Ainsi le chef-d'oeuvre latin de la biographie savante du XVIIème siècle fit dès lors partie intégrante du patrimoine littéraire de l'Angleterre. Bien mieux, en 1681, Georges Bates publia à Londres un recueil de Vies  latines des princes de la République des Lettres : c'était un véritable Parnasse des savants européens rassemblant bien sûr les biographies de grands humanistes ou protecteurs de l'humanisme érudit anglais, comme Henry Chichele, archevêque de Cantorbéry, qui créa, à Oxford, avec Henri VI, All Souls College, ou Thomas Bodley, le fondateur de la Bodleian Library ; mais ce recueil faisait la part très belle aux princes humanistes du continent. On y trouve en effet, dans leur texte original latin, la Vie d'Erasme  par Beatus Rhenanus, la Vie de Budé , par Louis Le Roy, la Vie de Gian Vincenzo Pinelli , par Paolo Gualdo, la Vie de Jules César Lagalla , par Léon Allatius, avec une dédicace de Gabriel Naudé à Guy Patin, la Vie de Pierre Dupuy  par Nicolas Rigault, la Vie d'Henri de Valois  par son frère Adrien. Au même moment, le "moderne" Fontenelle, en France, inaugure la tradition des "éloges académiques" de savants, dont le premier recueil en 1719, est précédé, de façon significative, par une Histoire du renouvellement de l'Académie des sciences en 1699 . Cette tradition "moderne" et française sera poursuivie par d'Alembert au XVIIIème siècle. Elle rompait radicalement avec le genre littéraire des Vitae  propre à l'ancienne République des Lettres humanistes. Un tout autre rite funéraire a donc pris place en France, sous Louis XIV, à l'intérieur d'une nouvelle République des Lettres principalement française, et dont les institutions centrales sont les Académies royales. Le protestant Pierre Desmaizeaux, ami de Bayle et de Saint-Evremond, aura beau publier en français, mais à Amsterdam, des Vies  de Saint-Evremond (1711), de Boileau (1712), de Bayle (1732) sur le modèle des Vitae  latines de l'ancienne République des Lettres. C'est un effort provincial. Desmaizeaux n'a d'ailleurs pas songé à traduire la Vita Peireskii  de Gassendi. En Angleterre au contraire, grâce à la traduction de Rand, grâce aussi au recueil de Bates, cette tradition s'est perpétuée, et elle a donné lieu en 1792 au chef-d'oeuvre de la biographie de lettré philologue qu'est The life of Samuel Johnson  par James Boswell, source elle-même de la vitalité du genre Life and letters  dans l'Angleterre du XIXème et du XXème siècle. Ce genre littéraire très sélectif a eu en Grande Bretagne la fonction d'un Parnasse, et même à certains égards d'un équivalent de l'Académie Française.

La Maison d'Erasme à Anderlecht

 

La première traduction intégrale de la Vita Peireskii  en français, que nous fêtons aujourd'hui dans la Maison d'Erasme de Bruxelles, est donc la réparation, d'initiative belge,(9) d'une longue injustice française envers l'un des anciens héros de la civilisation littéraire de la France et de l'Europe. Mais il est temps d'en venir à l'objet même de cette conférence : qu'est-ce que la République des lettres latine et européenne au temps de Peiresc ? Et comment une telle République, dont ne nous ont jamais parlé les historiens politiques ni les historiens des littératures nationales, a-t-elle pu avoir des princes ?

La notion de respublica literarum  ou respublica literaria (le service public des Lettres, ou l'Etat littéraire) apparaît pour la première fois en 1417, dans la correspondance entre le jeune et noble humaniste vénitien Francesco Barbaro et l'humaniste florentin Poggio Bracciolini. Elle est forgée sur le modèle de l'expression respublica christiana  qui, au Moyen-Age, était l'expression juridique désignant l'Eglise catholique, en tant qu'institution universelle rassemblant et ordonnant l'ensemble des chrétiens, selon une constitution à la fois monarchique, sous l'autorité d'un Prince (le pape), aristocratique, puisque le pape était assisté des évêques, des généraux d'ordres monastiques, des cardinaux, et démocratique, puisque l'ensemble des chrétiens, laïcs et clercs, entrait dans la communion mystique de l'Eglise, sans distinction de nationalité, de langue ni de rang. La Respublica christiana , qui était un Etat de droit, mais un Etat de droit canon, transcendait les divers Etats temporels, de droit civil et purement humain. Lorsque les humanistes italiens héritiers de Pétrarque voulurent au début du XVème siècle se donner, et donner à leur programme d'études, les studia humanitatis, les humanités littéraires, une identité quasi juridique, il est tout naturel qu'ils aient conçu leur communauté et le droit qui la régissait sur le modèle de la Respublica christiana. La République des Lettres était perçue comme un ordre studieux à l'intérieur de la République chrétienne. L'alliance entre Respublica literarum  et Respublica christiana  fut dès les origines étroites. Pétrarque et ses héritiers n'ont pas opposé leurs studia humanitatis  à la science scolastique des universités du Nord de l'Europe que pour réformer et revivifier l'Eglise par l'étude savante des Pères des premiers siècles, et par une véritable résurrection érudite de l'Antiquité chrétienne, inséparable de la civilisation gréco-latine de l'Empire romain. Cette grande aspiration des humanistes italiens à renouer avec le génie et la foi antiques, une fois transplantée dans le nord gothique et scolastique de l'Europe, a pris un tour beaucoup plus dangereux pour l'unité de la Respublica christiana  et pour l'orthodoxie romaine. Beaucoup moins tenu par la tradition italique, l'humanisme du Nord a penché très tôt vers le libre examen, et une "modernité" théologique littéraire et scientifique difficile à admettre par l'Eglise romaine. Mais même alors, un humaniste du Nord, de la stature d'Erasme, reprend à son compte la notion d'origine italienne de Respublica literaria . Il en fait un principe et un symbole d'unité pour l'Europe chrétienne et il accepte volontiers d'en être qualifié le prince. Il fut bien en effet le premier prince largement reconnu de la Respublica literaria  du Nord et il est significatif que ce prince, non seulement ne voulut jamais rompre avec la communion de l'Eglise catholique, mais qu'il fut tout près de recevoir du pape Paul III Borghese le titre de cardinal. Pietro Bembo prince de la Respublica literaria  italienne, devint cardinal en 1536. Depuis longtemps, les papes avaient compris l'autorité symbolique de la Respublica literaria  et avaient fait de leur mieux pour l'associer à l'unité de la communion romaine.

La Réforme anglicane, luthérienne et calviniste aurait pu déchirer le tissu européen de la Respublica literaria, si celle-ci n'avait pas réussi, selon les voeux d'Erasme, à maintenir en latin des liens de coopération et d'estime personnelle mutuelle entre humanistes de confession opposée. Plus encore que le livre imprimé, proie facile de la censure et de la répression, c'est par les voies plus confidentielles de la correspondance, de la conversation, des voyages, de la constitution de bibliothèques privées que put se maintenir au cours du XVIème siècle un programme et un réseau de coopération savantes en dépit des passions partisanes et des persécutions sectaires. La grande lumière unificatrice de l'Antiquité gréco-latine et chrétienne reste au XVIème et encore au XVIIème siècle, chez les catholiques comme chez les protestants érudits, la référence commune et le principe d'un programme de recherches relativement universel. Le latin reste leur langue propre. Nul plus qu'Erasme, dans sa propre correspondance, n'avait contribué à créer ce sentiment d'appartenance et de coopération dans la quête savante d'une patrie commune de l'esprit. Il avait désigné l'adversaire : c'était moins l'hérésie théologique, que l'ignorance de l'Antiquité, et la "barbarie" qui est son corollaire dans tous les camps. La Respublica literaria  d'Erasme, militante, en route vers la redécouverte de la lumière antique perdue, se bat sur sa droite et sur sa gauche. Toute pacifique, elle recourt volontiers pourtant, sous la plume de son chef, aux métaphores guerrières. Dans une lettre de 1525 à Willibald Pirckheimer, Erasme écrit : "Aujourd'hui, nous voyons les deux partis, qui, sur d'autres points, se combattent avec animosité, tomber étonnamment d'accord pour perdre les lettres élégantes et raffinées ! L'un d'eux clame avec la plus grande impudence que ce sont des belles lettres qui font naître les hérésies ; l'autre parti compte beaucoup de membres à qui déplaît tout ce qui, jusqu'à nos jours, a été transmis et reçu pour garantir la société des mortels. Aussi, afin d'empêcher que ne leur survive ce qu'ils ne veulent pas voir se renouveler, ils s'efforcent de détruire toutes les disciplines littéraires, sans lesquelles la vie humaine est mutilée et sordide". (10)

Pour empêcher ce vandalisme, Erasme multiplie auprès de ses pairs les appels à la résistance et à la coopération, et cela en latin, aussi bien auprès de lettrés protestants aussi bien que des catholiques. Il écrit en chef du "sénat et du peuple studieux", en prince de la République lettrée. En 1526, il écrit à Conrad Goclenius : "J'ai pensé qu'il serait utile à la République des Lettres qu'une fanfare de ce genre t'encourage à mener à son terme la lutte entreprise à la fois contre les barbares et les impies".(11) Il ne se lasse pas de rappeler que l'issue de la lutte dépend de la concorde des coeurs et de l'unité des vues entre lettrés, qu'il dépeint comme un concile siégeant en permanence, décernant des récompenses aux meilleurs, célébrant ses morts, et travaillant toujours de concert. Aussi lui-même est-il fréquemment qualifié par ses correspondants de princeps scientiae, princeps literarum sacrarum et profanarum, princeps eruditionis universae, heros et princeps Musarum . Ce rôle d'Apollon sur le Parnasse européen lui est disputé en Italie par Bembo, en France par Guillaume Budé, qui tend déjà à revendiquer pour la République des Lettres françaises une universalité, et pour lui-même une primauté, sans partage. Mais l'empire spirituel d'Erasme, reconnu par le Pape, l'Empereur, et la noblesse anglaise, allemande, flamande, n'est pas lié à un Etat, à une langue nationale. La principauté d'un Peiresc, au XVIIème siècle, est une synthèse admirable entre l'héritage de Budé, celui de Bembo et celui d'Erasme. Elle est vraiment et supérieurement européenne. Après la mort de Peiresc, en 1637, l'Europe va apprendre à se rallier à une République essentiellement française des Lettres.

Les clivages linguistiques et nationaux qui divisent l'Europe politique et religieuse sont atténués dans la République des Lettres par la solidarité entre savants contre les barbares de tous bords.

La question de savoir qui est le prince de cet Etat invisible est au XVIème siècle et au début du XVIIème siècle un des grands suspens de la politique de l'esprit. Au moment où le jeune Peiresc se rend à Padoue, puis à Rome, en 1599, l'éclipse de la France pendant les guerres religieuses a laissé se créer deux pôles principaux des hautes études humanistes, l'un en Hollande et dans le Brabant, l'autre à Venise, et l'on compte alors trois princes de la République des Lettres : deux princes du Nord rivaux, l'un protestant, Joseph-Juste Scaliger,(12) professeur à l'Académie de Leyde : son héritier sera Claude Saumaise (13); l'autre catholique, Juste Lipse, professeur à l'Université de Louvain, son héritier sera Erycius Puteanus. Le troisième, italien, est Gian Vincenzo Pinelli. Il est installé sur le territoire de la République de Venise, à Padoue, siège d'une des plus célèbres universités de l'Europe. En 1599, la situation est en train de changer, grâce à la paix rendue à la France par Henri IV, qui s'apprête à publier l'Edit de Nantes. A Paris, un prestigieux magistrat du Parlement, Jacques-Auguste de Thou, rassemble dans son hôtel de la rue Saint-André-des-Arts une bibliothèque encyclopédique, qui va devenir à sa mort en 1617, le siège du "cabinet Dupuy", foyer central de plus en plus incontesté de la République des Lettres européenne jusqu'en 1651. Dès les années 30, Pierre Dupuy est appelé dans toute l'Europe "le Pape de Paris". Mais cette captation par Paris de la principauté de la République des Lettres humanistes n'aurait pas pu réussir aussi pleinement si, dans le Sud de la France, Peiresc n'avait pas su, par son génie mais aussi par son inlassable diplomatie, subtiliser à l'Italie sa traditionnelle principauté littéraire que Pinelli, successeur du cardinal Bembo, avait assumée jusqu'en 1601. Peiresc était très étroitement lié aux frères Dupuy, les héritiers du Président de Thou, et au cours de son séjour à Paris, il fut évidemment un assidu de leur "cabinet", entre 1617 et 1623. Sa position était alors quasi-officielle, auprès du garde des Sceaux Guillaume du Vair ; il soutenait les lettrés, il faisait publier leurs ouvrages, il travaillait à renforcer la coopération savante. Cette époque est en quelque sorte le premier Age d'or français de la République des Lettres. Après son retour à Aix, Peiresc reste l'allié étroit des Dupuy. En deux points de la France, à Aix tournée vers le Sud, et à Paris tournée vers le Nord et l'Est, par un double mouvement bien coordonné, Peiresc et ses amis parisiens ont construit le rôle de la France, réconciliée politiquement avec elle-même, comme centre géométrique de l'Europe savante. La République des Lettres va connaître à Paris à la fois son point culminant et sa radicale métamorphose.

Pour en revenir à ses débuts, il est significatif que Peiresc (et la Vita  de Gassendi à cet égard est d'une précision très éclairante) ait réussi dès ses premiers pas en Italie à se faire reconnaître à la fois par Scaliger et par Lipse, et à se faire estimer par Gian Vincenzo Pinelli. Il n'est pas moins significatif qu'il avait conçu sa peregrinatio academica  selon deux axes, l'un le conduisant d'abord en Italie, où il reste trois ans, parachevant sa connaissance érudite de l'Antiquité et liant amitié avec tous les humanistes italiens qui comptent, l'autre le conduisant ensuite au Nord de l'Europe, en Angleterre, en Hollande, où a lieu son entrevue indispensable avec Joseph-Juste Scaliger, le génie philologique du XVIème siècle, puis en Flandres où il se lie avec le docte duc d'Arschot, auquel Henri IV a conféré le titre de duc de Croÿ. Mais lorsqu'il accomplit ce voyage, presque triomphal, en 1606, Peiresc âgé de 26 ans est déjà une gloire de la communauté internationale savante, et son titre de prince, selon Gassendi, lui a déjà été attribué en Italie. Cette consécration par l'Italie d'un Français marque la fin d'une ère. Elle nous révèle aussi à quel point Peiresc est un génie conservateur et traditionnaliste. Comme Montaigne, il est beaucoup plus soucieux de synthèse que de rupture. Ses amis Dupuy ne quittèrent jamais Paris. Mersenne, à tant d'égards plus "moderne" qu'eux, n'alla jamais en Italie. Pour eux, comme l'écrira Peiresc à Du May le 8 octobre 1635 : "Les Muses semblent avoir abandonné les pays chauds longtemps y a, pour chercher le frais en vos quartiers".(14) Peut-être ne s'agit-il que d'une flatterie. En effet Peiresc ne semble pas absolument persuadé de l'infériorité ultramontaine si l'on en croit deux lettres à Gabriel Naudé(15). Le retour de Peiresc à Aix en 1623 s'est borné à retarder de dix ans la complète prééminence parisienne. Paris, capitale de la République des Lettres, eut pendant cette période une sorte de tête de pont méditerranéenne non loin d'Avignon où la grande aventure des lettres humanistes avait commencée. Après Peiresc, ce relais vers l'Italie disparaît.

Dans le récit du séjour du jeune Peiresc en Italie, tel que le fait Gassendi, chaque mot compte, tout est écrit pour des initiés, dans la langue des initiés, le latin des savants. Ce récit nous permet de reconstituer avec le plus d'exacte certitude quels étaient alors les rites de passage et de reconnaissance qui, conformément à une tradition vieille déjà de trois siècles, et parvenue à son degré suprême de maturité, pouvaient donner accès à la principauté littéraire européenne. Car c'était bien cela, beaucoup plus que ses études de droit, le véritable objet du long séjour italien de Peiresc. Il était venu étudier l'Antiquité dans son Musée, et recevoir le sacre des héritiers de Pétrarque, de Valla et de Bembo.

Quand Peiresc part pour Padoue, il est muni d'un passeport dûment établi par un des princes en exercice de la République des Lettres du Nord de l'Europe, Juste Lipse. Celui-ci a fait figurer dans son recueil de Lettres aux Français , publié l'année précédente, celles qu'il a adressées au jeune Peiresc. Un correspondant padouan de Juste Lipse, Thomas Segetus, confirme et atteste sur place la recommandation lointaine de Lipse : "Au génie de la Gaule narbonnaise, à l'intelligence et à la mûre valeur de Nicolas Fabri, d'âge qui lui n'est pas mûr : témoignage de la veille de Noël, Padoue, 1599".(16) C'est le genre de viatique qui ouvre toutes les portes, même des savants les plus sourcilleux. Un autre disciple célèbre de Lipse, son héritier spirituel, Erycius Puteanus, qui enseigne alors à Milan, ajoute son témoignage à celui de son maître et de Segetus. Les portes du sanctuaire lui sont donc ouvertes. Ce sont avant tout celles de la demeure, à la fois musée, bibliothèque et club érudit, du prince en exercice de la République des Lettres italienne, Gian Vincenzo Pinelli. En 1607, après la mort de Pinelli, son disciple et ami Paolo Gualdo publiera sa Vita ,(17) modèle littéraire pour celle de Gassendi trente ans plus tard, mais d'abord exemple Typus viri probi et eruditi , que Peiresc lui-même imitera scrupuleusement. En bons termes avec les papes et avec la Compagnie de Jésus, Pinelli avait réussi à maintenir des liens étroits avec l'Europe du Nord, surtout catholique, mais aussi protestante.

  

Gian Vincenzo Pinelli (1535-1601)

 

Son réseau de correspondance et sa bibliothèque, l'une des plus riches et les mieux à jour d'Europe, faisaient de sa demeure padouane une sorte de principauté bénéficiant de l'indépendance vénitienne, et soustraite aux censures de l'Index et du Saint-Office. Savant universel, Pinelli était au fait de tous les travaux en cours en Europe, et comme le fera Peiresc à plus grande échelle encore, fournissait sur sa cassette personnelle livres, manuscrits, documents utiles aux savants, en même temps qu'il prêtait lui-même son omniscient concours.

Sa conversation était à la fois d'une exquise courtoisie et d'une stimulante vivacité. Ce qu'en rapporte son biographe, Paolo Gualdo, nous fait comprendre ce que Montaigne veut dire lorsque, dans l'Art de conférer, après avoir fait l'éloge des exercices oraux des Athéniens et des Romains, il ajoute : "De nostre temps, les Italiens en retiennent quelques vestiges, à leur grand profict, comme il se voit de nos entendements aux leurs". Voici ce qu'écrit Gualdo de l'Art de conférer  de Pinelli :

"Il était accoutumé à pénétrer sur le champ les inclinations et les pentes de chacun de ses interlocuteurs, non pas en se fiant à la leçon apprise de quelque Physiognomiste, mais éclairé par son commerce habituel avec tant d'hommes exceptionnels. Sa manière de s'adresser à autrui n'appartenait qu'à lui. Elle faisait sortir de l'interlocuteur des ressources cachées, elle le tournait et retournait par des propos diversifiés, mêlant le sérieux au plaisant. Vous auriez dit Protée lui-même en ses métamorphoses, et aussi divinement intuitif. Pour ceux-là même qu'il connaissait le moins, il forgeait ordinairement des noms caractéristiques et exactement symboliques, qui révélaient avec précision les pentes de leur âme, la conformation de leur corps, et les autres particularités de leur naturel. Il distinguait d'emblée le modeste et le pudique des bavards et des vaniteux, qu'il fuyait comme des pestiférés et des malades contagieux. Il avait horreur des balourds et des grossiers, pour lesquels sa haine profonde et innée éclatait ou même simplement de mauvaise tenue. Vous l'auriez volontiers qualifié de père des élégances, tant l'art de tout faire harmonieusement et selon la droite raison était devenu chez lui une seconde nature".(18)

On peut comparer avec ce que Gassendi, trente quatre ans plus tard, écrira des mérites de Peiresc dans le même art. C'est une image amplifiée de l'original italien, une preuve de plus de la "migration des Muses vers le Nord" :

"On doit comprendre l'agrément qu'il y avait nécessairement dans sa conversation avec les gens en bonne forme, puisqu'il savait très bien ce qui était adapté au tempérament et aux pratiques de chacun. Evidence puisque, sachant tant de choses, il était à pied d'oeuvre pour choisir de traiter de ce qui faisait le plus de plaisir à chacun ; toujours prêt à enseigner, il n'exposait que ce dont il savait que son interlocuteur le transmettrait avec plaisir. Souvent visité par des étrangers et des curieux, il cherchait d'abord à flairer le goût dont ils étaient préférentiellement possédés, pour ceci ou cela ; alors seulement montrait-il, de ses livres et de ses trésors, etc..., ce dont la vue leur fût agréable ; et il ne leur montrait pas ce qu'ils n'aspiraient pas à connaître. Il leur demandait ensuite ce qu'ils avaient observé de rare soit dans leur patrie soit lors de leur voyage, et il avait toujours quelque chose d'analogue soit à montrer, soit à signaler comme ayant été vu ou entendu par lui. Il en résultait que nul ne prît volontiers congé, et que tous souhaitèrent que les heures et les jours fussent plus longs. Il s'en fallut de beaucoup qu'il inspirât lassitude ou désappointement à ceux qui conversaient fréquemment avec lui : car il débordait toujours de quelque nouvelle source d'érudition ; et, exprimant tout avec vivacité, il séduisait les esprits à ce point qu'il n'inspirait jamais que la crainte d'une fin trop rapide. Même il introduisait, topiquement certes, mais rarement, des plaisanteries : accoutumé à parler avec sérieux, il prononçait ses exposés avec une telle éloquence qu'ils n'avaient que bien peu besoin de ses astuces.

Ces comportements étaient très estimés de tous ; mais lui étaient pénibles tous ceux qui se complaisaient à dire des choses carrément vulgaires, ou à en entendre dire. Il ne laissait pas de déplorer qu'il dût perdre des heures si précieuses à entendre dire et à accorder qu'il fît froid, ou chaud ; que le temps fût clair, ou sombre : l'atmosphère saine, ou malsaine, etc... Raison pour laquelle il détestait la fréquentation des femmes ; il lui était difficile d'en tirer quoi que ce fût de positif ; il n'était possible de s'entretenir avec elles que futilités et de vanités.

Il ne supportait qu'impatiemment les braillards, les agités, les verbeux, encore qu'il supportât ceux-ci à la rigueur parce que dans le flot des paroles inutiles pouvait s'insérer du positif ; il disait en effet qu'il l'en extrayait comme le grain de la botte de paille. Encore fallait-il qu'ils fussent véridiques, ce qui ne s'accorde qu'assez peu avec ces perroquets ; rien ne lui était en effet aussi détestable qu'un personnage qu'il eût convaincu de mensonge. Voilà pourquoi il avait l'habitude, par telle ou elle question sur divers tenants ou aboutissants, de forcer cette catégorie d'individus à être, en cas de mensonge, obligatoirement liés par le souvenir, et à ne pas se contredire. Même condamnation des hâbleurs, qu'il ne supportait pas davantage, sauf dans la mesure où, au sein de leurs jactances, venait à briller quelque trait de génie qui frappât l'esprit. Autrement, il haïssait de façon typique ces fanfarons, lui qui était animé d'une si grande modestie que jamais il n'éprouva ni ne dit rien de prétentieux concernant sa propre personne : c'est qu'il désirait agir excellement, pas du tout parader. Mais il put, sur son exemple, les édifier, lui qui n'entendit qu'à contre coeur les éloges le concernant, récusa la citation de tous titres glorieux, et ravala ses mérites, par ailleurs éminents, jusqu'à toujours invoquer sa faiblesse ou son ignorance, et à rendre évident que rien ne pouvait être plus éminemment désirable que la modestie." (19)

Le parallèle Pinelli-Peiresc, Vita Pinelli - Vita Peireskii , pourrait être poussé plus avant. Il attesterait l'ampleur de la dette du savant aixois envers l'humanisme érudit italien et sa forma mentis  propre. Il atteste d'abord le prestige moral qu'exerça sur le jeune Peiresc l'illustre vieillard, héritier de Bembo, de Speroni, de Daniele Barbaro. Pinelli, exemple en cela comme en tant d'autres choses pour Peiresc, préférait être un jardinier des esprits qu'un auteur. Chez ce Gênois installé à Padoue, on trouve déjà cette aménité et cette douceur dont ne se départit pas Peiresc, et que célébrait Erasme, bien qu'elles manquèrent souvent à cet homme de lettres combatif et vindicatif. Comme le sera Peiresc, Pinelli est un grand diplomate plutôt qu'un militant de l'esprit.

A la fin du XVIème et au début du XVIIème siècle, son nom avait un immense rayonnement. Aussi la scène que rapporte Gassendi pour l'année 1601, et où l'on voit Pinelli mourant "transmettre le flambeau" au jeune Peiresc, comme pour un adoubement ou une ordination épiscopale, est une des indications les plus profondes et secrètes de la Vita Peireskii . Gassendi ajoute : "Peiresc s'était à ce point composé à ses habitudes, pénétré à ce point du goût des manières nobles et de la pratique des belles actions, ainsi que de la promotion des arts libéraux que l'on estimait à bon droit qu'il avait vocation à hériter de sa vertu héroïque".(20) La désignation par Pinelli mourant est donc, selon Gassendi, confirmée ausitôt par le consentement général des sénateurs de la République des Lettres. Ce consentement s'esquissait depuis longtemps. Gassendi a déjà cité en effet les témoignages de Lipse, de Scaliger. Il cite aussi celui de Paolo Gualdo dans la Vita Pinelli  de 1607.(21) Dès son arrivée à Padoue, Peiresc fit la connaissance de Pinelli et fréquenta son cercle. Gassendi cite aussi un témoignage d'Erycius Puteanus, dans une lettre de 1602, et enfin un mot qu'il attribue à Marc Welser, l'alter ego de Pinelli à Augsbourg : "Désormais tu seras un autre lui". (22)

Exacte ou embellie par le souvenir, cette translatio auctoritatis  importait sûrement à Peiresc lui-même, Gassendi le savait, de science sûre. Selon le biographe, Peiresc dès son premier séjour en Italie agit en prince, tout en prenant soin de se faire reconnaître par l'humanisme réformé du Nord, et bien sûr d'abord par Scaliger qu'il comble de cadeaux érudits : manuscrits hébreux, monnaies rares, relevés recueillis sur place des tombes de ses prétendus ancêtres à Vérone. Mais ses bons offices obligent d'abord tout le Gotha des hautes études italiennes : Pignoria, Aldrovandi, Porta, Tomasini. Il peut rentrer en France pour achever ses études de droit et prendre place au Parlement d'Aix : cette magistrature, qu'il exercera avec constance et conscience, ne sera jamais pour lui que la faible part de negotium  qu'il concède à la Cité, et qui doit céder à la meilleure part de sa vie, l'otium studiosum  de l'érudit, maître d'oeuvre et mécène de l'érudition européenne.

Le caractère privé  de l'office de prince de la République des Lettres est presque aussi prononcé chez Peiresc que chez Pinelli. Même à Paris, aux côtés du Garde des sceaux Guillaume du Vair, son ami, c'est en son nom personnel, et sur sa cassette personnelle, que son action de fomentateur et de coordinateur des recherches et des publications savantes se déploye. Il sera plus tard en excellent termes avec le cardinal Alphonse de Richelieu, archevêque de Lyon, puis d'Aix. Il est significatif, je crois, que jamais (sauf à propos des honneurs officiels rendus à Peiresc après sa mort) Gassendi ne fasse allusion au cardinal Armand, premier ministre de Louis XIII depuis 1624. On peut voir dans ce silence et cette absence de relations entre Richelieu et Peiresc une simple conséquence de l'étroite et longue collaboration qui avait lié le magistrat aixois à son ancien Premier Président, Guillaume du Vair. Dans ses Mémoires , Richelieu ne cache pas le mépris qu'il éprouve pour l'incapacité politique de Du Vair, dont la réputation d'éloquence et de haute vertu lui avait fait longtemps ombrage. Peiresc à Aix, depuis 1623 et jusqu'à sa mort, vit en réalité dans une sorte de disgrâce, à tout le moins de retraite. Ses amis Dupuy, en revanche, servent à Paris les desseins du cardinal-ministre. On peut douter que Peiresc, quoique lui aussi gallican et grand admirateur de Michel de l'Hôpital, ait éprouvé de la sympathie pour le caractère impérieux et la féroce Raison d'Etat qui dictaient la politique de Richelieu. Le gouvernement par la crainte ne pouvait guère agréer à l'esprit de douceur et d'harmonie que Peiresc chercha toujours à faire prévaloir autour de lui. Cet esprit correspond aussi bien à l'irénisme d'Erasme qu'à l'idée traditionnelle chez les Français de la monarchie Très-Chrétienne, édifice d'amour. Le royaume de Peiresc était trop peu de ce monde pour retenir l'attention d'un Richelieu.

On ne voit pas que l'homme d'Etat ait remarqué un philosophe tel que Descartes. Prince de l'esprit, Descartes n'est pas plus cité que Richelieu dans la Vita Peireskii . Cela s'explique par de toutes autres raisons. Les deux princes de l'esprit évoluaient dans des univers incompatibles. La science de Peiresc, comme le montre Agnès Bresson dans l'introduction et les notes de son édition, vise par la variété de son enquête encyclopédique à reconnaître des constantes visibles et à les faire contempler. Cette recherche de l'unité harmonique de l'univers sous l'immense diversité des apparences n'est pas étrangère à Descartes. Mais la méthode tranchante du philosophe vise moins la contemplation que l'action. Elle passe par les mathématiques et non par une philologie générale. Pour autant la science de Descartes n'est pas plus "vraie", aujourd'hui, que celle de Peiresc. Celle de Peiresc était-elle "dépassée" au moment où à Leyde paraît le Discours de la méthode , et où Peiresc meurt, en 1637. La science de Peiresc est celle des humanistes. Elle n'a jamais été aussi vivante, inventive et chargée d'espérance que dans les premières décennies du XVIIème siècle. Elle va trouver un relais dans la Scienza nuova  de Vico, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions  du XVIIIème siècle. Elle a un aussi grand avenir que la science de Descartes. Peiresc astronome, cosmographe, physicien, zoologiste, naturaliste, est tout cela en philologue déchiffrant dans la Nature la langue et les signes de Dieu. Il est encore philosophe dans sa quête de l'Antiquité, où il poursuit la discipline illustrée par Valla, Politien, Turnèbe, Scaliger, mais en l'élargissant à une immense enquête historique et comparative, propre à rendre l'homme, image de Dieu, vraiment témoin de lui-même et de son créateur. Cette méthode philologique est parfaitement exposée dans les propos que lui prête Gassendi dans sa Vita :

"Fréquemment aussi, il arracha l'admiration quand il montra que, sans un regard sur ces choses et sans leur examen, on ne pouvait comprendre ce que les auteurs voulaient dire quand ils font si souvent mention de monnaies, de poids, ainsi que de talents, sicles, drachmes, deniers, de pièces à la Victoire, de sesterces, de l'as et de ses parties, ainsi que de toutes autres, et si nombreuses mesures ; et quand il en dissertait et en présentait le nombre infini et la variété, je connais peu de gens qui n'en aient été subjugués. Spécialement, un jour, quand devant la multiplicité offerte par le poids et les formes des onces, diverses entre elles, il fut interrogé sur ce que signifiaient pour lui les marques si variées de chacune d'elles. Il dit en effet que si une boulette particulière leur était apposée, ce n'était pas seulement pour que fût signifiée leur unité, mais pour que, par cette grosseur, fût faite allusion au nom grec de l'once, c'est-à-dire ''ogkos. De la même manière sur la plupart était joint un croc ou un crochet, afin que fût d'emblée indiqué le poids d'une once. Mais sur certaines, particulièrement étrusques, il y avait une lance, dite en grec l'ogch de sorte que, le l ayant été ôté, et par transformation d'une lettre, le mot ''ogch subsistant apparût tel quel. Ainsi, une lune ajoutée signifiait l'unité, pas tellement parce que cet astre est unique dans la nuit qu'il illumine d'une manière éclatante, mais parce que du mot luna , l une fois ôté, il reste una . Ainsi sur certaines pièces, se détachait l'image de l'astragale pour signifier l'unité qui est appelée unio dans le coup de dés ; même, sur certaines, elle n'est qu'implicite, en vertu de l'existence, seulement sur le revers, de l'image opposée, qu'aux dés on appelle le senio . Il exprima des réalités similaires pour certaines parties de la livre ou de l'as ; comme lorqu'il révéla à propos du demi-as, qu'un épi y avait été gravé parce que les anciens faisaient ainsi allusion aux mots de semen  et de semis . Mais on peut se borner à cela, qu'il avait pu éclaircir en vertu de son goût de la recherche et d'un examen intelligent, sagace ; ce genre de choses n'apparaissait nulle part dans les livres, et frappait d'autant plus facilement de surprise ceux qui l'entendaient les exprimer". (23)

Entre la "lecture" critique de l'Antiquité et celle de la Nature, les "lettres", servent de pont et de principe unificateur. Même l'étude des phénomènes physiques et astronomiques chez Peiresc sont gouvernées par la discipline de l'ars critica appliquée au grand Livre de la Nature, et sont l'objet d'une recherche coopérative sur programme en équipe de philologues-savants. La sénélographie est traitée par Peiresc comme l'étude de la Table isiaque  de Turin ou des Tables eugubines  ou des Pandectes  de Florence. Il charge en 1635 le graveur Claude Mellan de graver sur l'airain les diverses phases de la Lune observées au télescope "supérieur en étendue et en perfection de visée" que lui a fait parvenir Galilée. Avec cette carte, qui est aussi une inscription dans une langue inconnue, il s'emploie à imaginer des techniques optiques propres à corriger les "méprises visuelles" et à permettre l'interprétation correcte de ce manuscrit céleste miroir du grand Livre de la Terre.

"Il se mit à réfléchir, écrit Gassendi, sur une chose qu'il se proposait depuis longtemps: l'aide aux géographes pour la détermination de la différence de longitude entre les différents lieux. Il fit donc rédiger une méthode d'observation des éclipses, et il obtint, admirablement, que fût observée l'occultation de la lune à intervenir en août suivant, tant à travers l'Europe que dans des sites différents d'Asie et d'Afrique. Car outre les gens de chez nous, et essentiellement de l'Ouest, il s'employa à ce qu'à l'instigation du cardinal Bagni, des savants procédassent à l'observation, dont, à Padoue, Andrea Argoli et, à Césène, Scipion de Clairmont ; et, sur intervention de Barberini, il obtint que fussent pratiquées une double observation à Rome, une double à Naples où elle fut parfaite au delà de toutes autres (un personnage éminent et loué à juste titre, Jean Camille Glorioso, s'y était appliqué). Ainsi y en eut-il une au Caire, ville d'Egypte, qu'exécuta là-bas le Capucin Agathange, aidé par Jean Molino drogman, un Vénitien ; et à Alep, en Syrie, qu'exécuta un autre capucin, Michel-Ange avec Célestin de Sainte-Lydwine déjà nommé.

Ne peuvent être ici rappelées les observations de tous ; mais on ne peut taire ce qui marcha selon les voeux de Peiresc, à savoir qu'il fut ainsi établi que les tables et toutes les cartes géographiques éloignaient trop de nous ces sites d'Egypte et de Syrie. Alors qu'elles situent Alep très à l'est de Marseille, à peu près de trois heures soit à quarante-cinq degrés, les observations ont révélé qu'il faudrait en retirer à peu près une heure entière, puisqu'entre ces sites, on n'a pas compté plus de trente degrés. Comme les choses tournaient bien, il redoubla d'efforts et obtint par l'intermédiaire du cardinal Barberini et des généraux des ordres dominicain et jésuite, que fût intimée aux religieux des deux Indes, où qu'ils passassent leur vie, la mission d'observer les éclipses et autres phénomènes semblables. Il n'y eut dès lors aucun capucin, ni aucun autre homme d'études, devant voyager vers l'Orient ou ailleurs, ou quittant la France pour y séjourner, qu'il n'honorât de diverses attentions généreuses et auquel il ne demandât de s'intéresser à de telles observations : il leur faisait don de livres, de télescopes, de tous appareils de ce genre ; et même, pour ceux qui en eussent ignoré l'utilisation, il veilla à ce qu'ils l'apprissent avant leur départ et pussent les tester expérimentalement". (24)

Observons au passage que cette "première" dans la coopération scientifique mondiale est rendue possible par l'appui qu'apporte un prince de l'Eglise, qui a autorité sur les religieux missionnaires répandus en Méditerrannée et au Proche-Orient, à un prince de la République des Lettres. Le cas est d'autant plus topique qu'il touche à un chapitre de la science où l'on voit Peiresc et Gassendi travailler en étroite conformité de vues avec Galilée. Pour Peiresc et son ami, la condamnation du grand physicien florentin par le Saint Office est une affaire de théologiens qui n'interrompt en rien l'ancienne collaboration entre les deux grandes institutions unitaires de l'Europe, l'Eglise romaine et la République des Lettres. C'était bien aussi la conviction du cardinal Barberini, bien que manifestement Rome fût par principe plus favorable à l'antiquariat qu'à l'astronomie et à la physique.

La philologie générale telle que la conçoit Peiresc s'applique autant au grand Livre de la Nature qu'au Livre de l'Histoire et des langues humaines. Elle est, dans les sciences de la Nature, du côté de Gassendi et de Galilée, et si elle ignore Descartes, elle est raccordée aux recherches les plus neuves de l'époque. Mais elle reste fidèle à l'esprit de la philologie des humanistes, ses fins sont contemplatives, elle ne vise pas à rendre l'homme "maître et possesseur de la Nature'". Cette contemplation est rationnelle et méthodique. Elle est en garde contre les illusions des sens, les idées reçues, les images préconçues, les superstitions vulgaires ou paresseuses qui s'interposent entre l'esprit et la vérité secrète des choses et des textes. Elle ne se leurre pas sur les limites de l'esprit humain, même le plus méthodique et le mieux corrigé par la confrontation des opinions et des expériences. Cette philologie générale est avant tout un hommage persévérant, quasi rédempteur, rendu au sublime génie divin qui a créé le monde et l'homme, un acte continu de loyale conformité de l'esprit humain avec son Créateur. Elle relève de l'ingenium , que Pascal nommera plus tard "esprit de finesse".

Elle est inséparable d'une spiritualité, et d'une sagesse civile. Le savant selon Peiresc, à plus forte raison l'internationale des savants telle qu'il la conçoit, n'ont pas seulement besoin de la paix civile et de la paix entre nations pour poursuivre leur oeuvre : ils constituent eux-mêmes une "force de paix", un principe d'unité par le haut dans une Europe divisée et ravagée par les guerres. La science selon Peiresc, dans sa quête des secrets de l'ordre divin du monde, et de la part que les hommes peuvent y prendre, est elle-même source d'apaisement. Mersenne touche juste quand, dans la dédicace à Peiresc des Traitez des consonances, des dissonances, des genres, des modes, et de la composition  (au tome II de l'Harmonie universelle ) il place Peiresc en position d'Apollon citharède. Le savant Minime inscrit la République des Lettres qui doit tant à sa royale libéralité, sous le signe de l'Harmonie : "Je ne veux pas, écrit-il, parler des faveurs et des caresses que tous les doctes reçoivent chez vous, puisque nul ne vous peut visiter que vous ne le contraigniez de croire et d'avouer qu'il semble que vous n'ayez dressé vostre cabinet que pour luy, et que tous vos biens soient aussi communs aux savants, que l'air et l'eau à tous ceux qui respirent : de sorte que je suis asseuré qu'ils approuveront entièrement l'offre que je vous fais de cet ouvrage, afin que nostre siecle tesmoigne à la postérité qu'il a donné un homme qui peut servir de modèle à tous ceux qui voudront comme vous imiter la volonté de Dieu, qui ne cesse jamais de bien faire, et que l'Harmonie mesme qui se presente pour vous offrir ce qu'elle a de plus excellent s'employe tout entiere à réciter les louanges de celuy qui luy a donné l'être et la lumière... Et si ces Compositions ne sont pas si charmantes qu'on les pouvoit désirer, à raison de leur grande simplicité, dont elle a voulu user pour ne faire entrer l'art et la science dans l'esprit et dans l'oreille des auditeurs, je suis asseuré que leur sujet recompensera, puisqu'il est capable de ravir les hommes et les Anges, à sçavoir MISERICORDIAS DOMINI IN AETERNUM CANTABO". (25)

Peiresc n'était ni moine comme Mersenne, ni chanoine comme Gassendi, mais il ne faut pas oublier que ce haut magistrat, comme Guillaume du Vair, était aussi un ecclésiastique. Ce détail explique bien des traits de son personnage, qui le distinguent de la plupart des savants purement laïcs qui comptent parmi ses plus célèbres correspondants et amis, et qui préfigurent beaucoup mieux que lui l'intellectuel moderne, avec son sens aux aguets de la propriété dans les choses de l'esprit. Il y a chez Peiresc cette onction, salésienne qui est le fruit d'une véritable oblation du "moi" à un Ordre, celui des Lettres, qui à ses yeux était aussi consubtantiel à l'Eglise romaine que la Société de Jésus pouvait l'être aux yeux d'un jésuite. Homme d'Eglise, Gassendi était mieux préparé que quiconque à sentir et faire sentir cette spiritualité savante chez son ami Peiresc. Il ne se contente pas de faire fréquemment allusion aux efforts de Peiresc pour ramener au catholicisme ses amis hérétiques. La vertu théologale de charité se laisse deviner partout dans la Vita Peireskii, aussi bien dans la description de la conversation de Peiresc que dans celle de ses moeurs et de son cadre de vie. L'imitatio Dei, l'amour de Dieu et de son oeuvre sont des composantes essentielles de la "curiosité" de Peiresc. Cette curiosité n'a rien d'anxieux, d'âpre, ni d'avide. Elle est inspirée par une sorte d'acte d'amour contagieux et inépuisable. L'hôtel aixois de Peiresc, à la fois bibliothèque, musée, observatoire astronomique, laboratoire, est un miroir de l'Univers et de l'Antiquité. Sa maison de campagne de Belgentier a été transformée par lui en résumé de la Nature, un Paradis terrestre retrouvé, où l'abbé de Guîtres vient restaurer ses forces au spectacle des animaux, des arbres, des fruits, à la respiration du parfum des fleurs, à l'écoute des chants d'oiseaux. L'épicurisme de Gassendi lui inspire des accents dignes du jardinier des Fables  de La Fontaine pour décrire son ami en son ermitage, qui est aussi une Wunderkammer  des chefs-d'oeuvre de Dieu. Cette contemplation repose et restaure Peiresc de son inlassable activité de prince de la République des Lettres. Elle n'est pas seulement prière, mais thérapeutique indispensable à cet être-lyre fragile, exposé aux plus cruelles infirmités littéralement consumé par l'appétit de connaître et de faire connaître. Je voudrais conclure sur cette image de Peiresc malade que la joie de contempler arrache à ses cruelles pesanteurs physiques. Dans cette magnifique page de Gassendi, traduite par M. Roger Lassalle, le savant ne fait plus qu'un avec le poète et le saint, le François d'Assise des Laudi :

"Il préférait même à la voix humaine et aux instruments de musique le chant des oiseaux ; non qu'il ne se délectât aussi des autres chants, mais de l'harmonie humaine il résultait dans l'âme une sorte d'excitation continue qui troublait la veille et le sommeil, avec l'entrée et le retour, selon la fantaisie du chant, des élans, des replis, des tenues, et de toutes les variations des sons et des accords, alors que rien de tel ne peut résulter des modulations d'oiseaux qui, ne pouvant aucunement être imitables, par nous, ne peuvent aucunement bouleverser notre intimité. Voilà pourquoi il fit régulièrement élever des rossignols et des oiseaux de ce genre qu'il avait même dans sa chambre personnelle, et dont il prit soin au point de comprendre à des signes divers ce dont ils avaient besoin ou ce qu'ils voulaient et de pourvoir aussitôt à ce que ce fût satisfait ; au point encore que ceux-ci, sur quelque indice accueillaient leur bienfaiteur par leur chant : lui absent, ils restaient en général silencieux ; mais qu'il donnât de la voix ou de la canne, le signal de son retour, alors tout de suite ils s'éclataient à chanter". (26)

1. P. Bayle, Dictionnaire historique et critique... Troisième édition revue par l'auteur... Rotterdam, M. Böhm, 1720, t. III, pp. 2216-2217.

2. Ibid. , pp. 2217 (note A : Balzac à Luillier; note D : Balzac à Chapelain). Le La Rochefoucauld dont il est question n'est pas l'auteur des Maximes, mais le prélat et homme d'Etat (1558-1645). Il fut fait grand aumônier de France en 1618. Très pieux, il se consacra avec Richelieu à la réforme des ordres monastiques.

3. La première édition parut à Paris, en 1641, chez Sébastien Cramoisy (in-4°, 405 p.). Deux autres éditions suivirent à La Haye (Hagae Comitis, sumptibus A. Vlacq, 1651, 2 parties en 1 vol in-12°; ibid., 1655, in-4°). Une quatrième parut en 1708, à Quedlinburg (3 parties en 2 vol, in-8°, chez G.E. Strunzii).

4. Ch. Perrault, Les hommes illustres qui ont paru en France pendant ce siècle avec leur portrait au naturel..., Paris, chez Ant. Dezallier, 1697, p. 45-46.

5. A. Bresson, éd. Peiresc (Nicolas-Claude Fabri de), Lettres à Claude Saumaise et à son entourage (1620-1637), Florence, Olschki, 1992.

6. Dans une élégie latine à la mémoire de Pierre Dupuy, composée par Gabriel Naudé et dédiée à Gilles Ménage, l'auteur cite à deux reprises Pinelli et Peiresc qu'il associe et dont il compare les mérites avec ceux de Pierre Dupuy. Cf. G. Naudé, In clarissimi viri Petri Puteani obitum Gabrieli Naudaei Elegia ad Egidium Menagium, Parisiis, S. Cramoisy, 1651, in-4°, en particulier pp. 4-5. Voir aussi nos études "Aux origines érudites du grand goût classique : l'optimus stylus gallicus selon Pierre Dupuy", dans Mélanges Jean Lafond, Tours, 1988, pp. 185-195 ; "La 'conversation' au XVIIème siècle : le témoignage de Fortin de La Hoguette" dans L'esprit et la lettre. Mélanges offerts à Jules Brody, Tübingen, 1991, p. 99 et 102.

7. P. Bayle, Dictionnaire historique et critique..., t. IV, pp. 3031-3032.

8. J.B. Requier, Vie de Nicolas-Claude Peiresc, conseiller au Parlement de Provence, Paris, Musier père, 1770, in-12°, XII-409 p.

9. On ne peut qu'avoir la plus vive gratitude à l'égard de l'association Pro-Peyresq, présidée par Madame Smets-Hennekinne, qui est à l'origine de la présente traduction. La Maison d'Erasme construite en 1468, agrandie en 1515, appartenait au chapitre d'Anderlecht. Les membres de la communauté et leurs hôtes illustres y logeaient. Le plus célèbre de ses hôtes fut Erasme qui y résida en 1521.

10. A. Gerlo, Dir. La correspondance d'Erasme. Traduction intégrale..., vol VI (1525-1527). Bruxelles, University Press, 1977, p. 66 (Bâle, 14 Mars 1525).

11. Ibid. , p. 520 (Louvain, 10 décembre [1526]).

12. "Le plus grand philologue du XVIème siècle : Joseph-Juste Scaliger (1593-1609)" dans G. Cohen, Ecrivains français en Hollande dans la première moitié du XVIIème siècle, La Haye, M. Nijhoff et Paris, E. Champion, 1921, pp. 187-217.

13. "Le plus grand philologue du XVIIème siècle : Claude Saumaise (1632-1653)", Ibid., pp. 311-333.

14. A. Bresson, éd. Peiresc, Lettres à Claude Saumaise..., p. 201.

15. Ibid., p. 201 n. 5.

16. R. Lassalle, trad. P. Gassendi, Vie de l'illlustre Nicolas-Claude Fabri de Peiresc..., Paris, Belin, 1992, p. 39.

17. Paolo Gualdo, Vita Joannis Vincentii Pinelli, patricii genuensis..., Augustae Vindelicorum , excud. C. Mangus, 1607, in-4°.

18. Ibid., pp. 43-44.

19. R. Lassalle, trad. P. Gassendi, Vie... de Peiresc..., pp. 277-279.

20. Ibid., p. 55-56.

21. Ibid., p. 56 et P. Gualdo, Vita J.V. Pinelli..., p. 108 : "Aetas sane nostra si quem feret eiusmodi, is (ita me Deus amet) non alius erit à Nicolao Fabricio Gallo Aquis Sextiis clarissimo adolescente, qui Romae et Patavii vixdum plenam pubertatem egressus, ea ardore Pinellum et Pinelli studia est complexus, ut omnibus nobis, et doctis viris quotquot his capiuntur litteris, miraculo sit".

22. R. Lassalle, p. 57.

23. Ibid., pp. 298-299.

24. Ibid., pp. 248-249.

25. P. Marin Mersenne, Harmonie universelle, contenant la théorie et la pratique de la musique..., Paris, S. Cramoisy, 1636, in-fol. La seconde partie porte une adresse et une date différente, Paris, P. Ballard, 1637. La dédicace à Peiresc figure dans ce second volume en tête des "Traitez des consonances, des dissonnances, des genres, des modes et de la composition", (ff. II-IV).

26. R. Lassalle, p. 269.

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