LES ASTRONOMES ERUDITS

EN PROVENCE,

PEIRESC et GASSENDI

 

par Yvon GEORGELIN et Simone ARZANO

Observatoire de Marseille

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La Renaissance scientifique : la lunette astronomique et le microscope

Le Moyen Âge avait apporté les lunettes de vue et la chambre noire, ancêtres de la lunette astronomique et du télescope. Dans les premières années du XVIIe siècle, les progrès réalisés par les verriers hollandais permettent l'invention du microscope et du télescope. On attribue à Cornelius DREBBEL (1572) et à Zacharie JANSSEN (1590) l'invention du premier microscope composé (objectif + oculaire) offert à l'archiduc d'Autriche Charles-Albert. L'invention de la première lunette de marine avec objectif et oculaire est attribuée à Jean LIPPERSHEY et à Jacques METIUS (1608). GALILEE (1610) eut l'idée de l'appliquer à l'astronomie.

Pendant que GALILEE et les astronomes provençaux commencent la conquête du ciel, beaucoup restent encore sceptiques : les images que donne cette curieuse lunette représentent-elles bien la réalité ? Ce n'est pas évident à l'époque. Les performances de la lunette sont bien modestes devant celles d'une paire de jumelles d'aujourd'hui. Pourtant, cette lunette apporte une vision entièrement nouvelle de l'Univers. Il faut cependant se méfier des images observées à travers ces verres de mauvaise qualité qui donnent des images troubles, déformées, avec des ombres ou des reflets parasites. GALILEE, KEPLER et les astronomes provençaux, PEIRESC et GASSENDI, ont toute la prudence scientifique nécessaire, surtout avant d'annoncer des découvertes remettant en cause les conceptions du monde.

La lunette astronomique et le microscope apportent une nouvelle vision de la nature. Celle-ci, observée jusqu'alors à l'œil nu, et de la même façon par tous, va désormais se présenter de façon différente selon le mode d'observation. Un astre d'aspect lisse et parfait à l'œil nu peut devenir chaotique à travers une lunette. Une nébulosité qui paraît bien uniforme devient un amas formé de quinze belles étoiles. La neige apparaît au microscope comme une structure cristalline et hexagonale. Il y a désormais «plusieurs visions» possibles de la nature, l'échelle de l'infiniment grand et celle de l'infiniment petit.

 

1610 : l'année des grandes découvertes astronomiques

L'année 1610 marque, pour tous les Français, l'assassinat du roi Henri IV par Ravaillac. Alors qu'il examinait les trésors architecturaux du monastère de Montmajour, PEIRESC reçoit un courrier lui annonçant « la mort incroyable et si douloureuse du roi Henri » 1. Par l'intermédiaire de MALHERBE, poète de la Cour, PEIRESC avait averti «ce grand roi éminemment noble» 1 de la machination qui se tramait contre lui. « Il fut prouvé par ailleurs que les marins marseillais, tous ceux qui étaient allés en Espagne dans les deux mois, avaient rapporté que la rumeur s'était répandue en Espagne annonçant que le roi de France avait été tué ou devait être tué à l'épée » 1. Par le même courrier de mai 1610, PEIRESC apprend aussi, par une lettre d'Italie, « que Galilée, avec un télescope récemment inventé, avait découvert de grandes choses dans le ciel, des spectacles étonnants d'étoiles et spécialement quatre nouvelles planètes entourant Jupiter qu'il avait dénommées Médicis » 1.

L'année 1610 est aussi celle des plus grandes et des plus belles découvertes de la longue histoire de l'astronomie, la plus ancienne des sciences. C'est d'abord la découverte par GALILEE de quatre satellites de la planète Jupiter. La Terre n'est plus la seule planète qui possède un satellite. FABRICIUS, astronome hollandais, découvre la présence de taches sur le Soleil. GALILEE montre la présence de montagnes et de cratères sur la Lune. Ainsi, le Soleil et la Lune, considérés jusqu'alors comme « parfaits », présentent des défauts dès qu'on les observe avec une lunette astronomique. En 1610 également, à Aix, à l'aide d'une lunette qu'il vient d'acquérir, PEIRESC découvre la nébuleuse d'Orion, la première nébuleuse gazeuse découverte dans le ciel qu'on croyait jusqu'alors exclusivement peuplé de planètes, « astres errants », et d'étoiles, « astres fixes ». La même année 1610, GALILEE observe que la planète Vénus présente des phases (c'est-à-dire un éclairement partiel par le Soleil comme la Lune au moment des quartiers) et que le diamètre apparent de la planète Mars varie fortement quand elle parcourt son orbite. Ces deux découvertes prouvent la validité de l'hypothèse héliocentrique. Dès lors, GALILEE reprend pleinement le flambeau de COPERNIC (1473-1543) dont le modèle héliocentrique ne constituait alors qu'une hypothèse mathématique non démontrée. GALILEE et PEIRESC dirigent leur lunette vers la Voie lactée, appelée en langue d'Oc « Lou Camin de San Jacquo » puisque, à l'aube, celle-ci indique aux pèlerins le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Ils apportent la preuve que cette traînée laiteuse dans le ciel est en fait constituée d'une myriade d'étoiles faibles comme l'avaient pressenti les astronomes grecs. C'est un bond vers les profondeurs de l'Univers. Peu de temps après, en 1612, un astronome allemand MAYER (dit Marius) découvre la nébuleuse d'Andromède. C'est seulement en 1924 que l'astronome HUBBLE démontre sa nature de « galaxie extérieure » composée d'étoiles et constituant à elle seule un univers, à l'égal de la Voie lactée notre galaxie.

KEPLER vient d'observer en 1604 l'apparition d'une nouvelle étoile (explosion d'une supernova) dans la constellation du Serpent. C'est une première anomalie observée dans le ciel. Preuve enfin que tout n'est pas simple, KEPLER découvre que les planètes décrivent autour du Soleil non pas des cercles mais des ellipses plus ou moins allongées et qu'elles parcourent leur orbite avec une vitesse variable qui passe par un maximum à l'approche du Soleil. Le cercle était le symbole de la perfection et de la beauté pour les astronomes grecs. Il est désormais remplacé 2 par l'ellipse (KEPLER dira d'abord l'ovale) qui devient le symbole de l'art baroque. Ce symbole sera repris dans le tracé des coupoles, places et façades par les grands architectes : BERNIN et BORROMINI à Rome, LE VAU en France et PUGET à Marseille (Vieille Charité).

 

La Provence favorable aux idées nouvelles : Peiresc et Gassendi

Les astronomes provençaux sont à l'origine de la renaissance de l'astronomie en France et participent à ce flot de découvertes de l'année 1610. Mais ces découvertes imposent une nouvelle vision de l'Univers et se heurtent aux trois obstacles majeurs de cette époque: la doctrine d'ARISTOTE, la vérité révélée par la Bible, la sorcellerie et l'astrologie alors très répandues. Le Midi de la France échappe à la règle et, gagné par l'esprit de libre recherche, devient une terre ouverte aux idées nouvelles.

Le premier obstacle est la doctrine d'ARISTOTE (384-322). Ce physicien et philosophe grec avait eu l'immense mérite de créer un langage scientifique, première étape indispensable pour décrire un phénomène physique. Ainsi, pour décrire le mouvement apparent du soleil, il expliquait : « le soleil descend vers l'horizon » au lieu d'utiliser une périphrase comme : « le char du dieu Râ [le soleil] vogue vers le royaume de Morphée » dans le style mythologique de cette époque. Mais les explications que donnait ARISTOTE étaient souvent fausses. Parmi les dogmes d'ARISTOTE, on peut citer la perfection des astres, la régularité de leur mouvement dans un univers limité et bien ordonné, l'incorruptibilité éternelle des cieux. Pour lui, le ciel constituait un parfait mouvement d'horlogerie. Comme son autorité était toujours très grande et ses disciples zélés et influents, il n'était pas possible de proposer d'autres explications, encore moins d'affirmer qu'ARISTOTE s'était trompé. L'année 1610 met à bas le dogme d'ARISTOTE en montrant la naissance d'étoiles nouvelles, la découverte de nouvelles variétés d'astres et un certain chaos dans l'organisation de l'univers galactique qui apparaît même infini. Avec ses idées nouvelles, le jeune GASSENDI fait vite les frais de son audace ; il est rappelé à l'ordre par DESCARTES, très respectueux de la doctrine d'ARISTOTE. GASSENDI devra attendre de longues années avant de publier son livre sur l'atomisme d'ÉPICURE 3.

Le deuxième obstacle, plus connu, est la vérité révélée par la Bible. Quand Nicolas COPERNIC (1473-1543) avait proposé son explication du système solaire avec des planètes tournant autour du Soleil, il ne fut pas inquiété. Mais, en 1600, quand Giordano BRUNO, un moine dominicain, s'appuie sur cette théorie héliocentrique pour critiquer les vérités de la Bible, l'Inquisition le fait brûler vif. Cette nouvelle vision où la Terre n'est plus au centre du monde heurte le bon sens commun puisque l'on voit le soleil se lever et se coucher ; elle remet en cause une interprétation littérale des récits de la Bible. La même démarche se renouvelle avec GALILEE : sa découverte des satellites de Jupiter est d'abord bien accueillie par le cardinal Maffeo Barberini, futur pape Urbain VIII, qui écrit même une ode en son honneur. Mais dès que GALILEE montre la contradiction de la théorie héliocentrique avec le texte de la Bible, il est condamné par le même Urbain VIII.

Enfin, le troisième obstacle au progrès scientifique est alors la sorcellerie et l'astrologie. Les hommes de l'époque avaient tendance à interpréter l'apparition d'une comète ou la conjonction de deux planètes &endash; phénomènes astronomiques naturels &endash; comme le signe, l'annonce, d'un malheur personnel ou collectif. Même les plus grands savants et astronomes comme CARDAN, TYCHO BRAHE et KEPLER étaient des astrologues. C'est à GASSENDI que revient le mérite de mettre fin à l'astrologie. PINGRE, astronome du XVIIIe siècle, écrit 4 : « Mais le plus grand service que Gassendi a rendu à l'Astronomie-cométaire, a été de la dégager des vaines superstitions, des ridicules visions de l'Astrologie & de la Cométomantie. L'erreur étoit ancienne, invétérée, générale. Gassendi la terrassa par des raisonnemens bien simples : si nous n'étions affligés de la famine, si la mort ne nous enlevoit nos Princes qu'après l'apparition de quelque Comète, on pourroit ajouter foi aux prédictions des Astrologues ; mais soit qu'il paroisse des Comètes, soit qu'il n'en paroisse pas, les mêmes évènemens se succèdent. Oui, les Comètes sont réellement effrayantes, mais par notre sottise : nous nous forgeons gratuitement des objets de terreur panique ; & non contens de nos maux réels, nous en accumulons d'imaginaires. »

 

L'École provençale, alors seul pôle d'astronomie en France

En ce début du XVIIe siècle, PEIRESC et GASSENDI sont à l'origine de la naissance de l'astronomie en France 5. En Europe, le renouveau est essentiellement limité au Saint- Empire romain germanique, avec au XVIe siècle COPERNIC et TYCHO BRAHE et, au début du XVIIe siècle, KEPLER à Prague, HEVELIUS à Dantzig et GALILEE à Florence. En France, personne, sauf PEIRESC et GASSENDI en Provence. Personne non plus en Angleterre. L'Europe intellectuelle est très limitée en cette fin de la Renaissance. Les universités, les imprimeries et les centres d'humanisme sont concentrés sur un axe Leyde-Mayence-Florence reliant les Provinces-Unies à la Lombardie et à la Toscane. Cette carte des foyers intellectuels de la Renaissance coïncide d'ailleurs avec celle des grands peintres de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle : l'école italienne avec VERONESE, TINTORET et CARAVAGE, l'école flamande avec RUBENS, Van DYCK et REMBRANDT. Cela n'a rien d'étonnant : les peintres, artistes, poètes, astronomes et philosophes sont des érudits qui échangent leurs connaissances et découvertes à travers toute l'Europe. LEONARD de VINCI est un inventeur bien connu. RUBENS aussi est un érudit et un fin diplomate. Il vient à deux reprises en Provence rencontrer PEIRESC, son ami et fidèle correspondant, pour expertiser des œuvres d'art de Saint-Maximin et de Fréjus. RUBENS vient aussi visiter la fameuse bibliothèque et le cabinet de curiositez et d'etrangetez de PEIRESC. Plus tard RUBENS construira sa demeure, un palais de rêve, riche de trésors, en s'inspirant de ce cabinet. Fidèle en amitié, PEIRESC s'entoure de deux autoportraits de son ami RUBENS : l'un, sur toile, œuvre de RUBENS lui-même (cet autoportrait a été retrouvé6 en 1985 par David Jaffé dans les greniers de l'Australian National Gallery  à Camberra), l'autre, sur bois, peint par Van DYCK, son élève 6.

La Provence, restée jusqu'au XVIe siècle dans la mouvance du Saint-Empire romain germanique, est plus réceptive au nouveau courant scientifique issu de la Renaissance et à la riche érudition italienne de l'époque des Médicis. PEIRESC, savant et érudit universel, est l'initiateur de cette renaissance. Il partage sa passion de l'astronomie avec son ami GASSENDI, plus jeune de douze ans. Autour d'eux, de nombreux savants se regroupent : Joseph GAULTIER de la Valette qui, dès 1610, observe les satellites de Jupiter, Godefroy VENDELIN qui vient en Provence mesurer l'obliquité de l'écliptique, Jean LOMBARD qui se rend à Malte pour déterminer les longitudes, ainsi que de nombreux pères jésuites, dominicains et capucins que PEIRESC envoie sur les rives de la Méditerranée, pour observer les éclipses de Lune et des satellites de Jupiter.

 

Naissance des institutions scientifiques en France

À l'époque de PEIRESC et de GASSENDI, la seule institution scientifique est le Collège royal, aujourd'hui Collège de France, fondé à Paris par François 1er, en 1530. L'école provençale étant alors le seul foyer d'astronomie en France, le choix de GASSENDI s'impose comme professeur au Collège royal. Très modeste, GASSENDI refuse cette haute distinction pour continuer à observer le ciel en Provence. Le cardinal de Richelieu passe outre. Il nomme GASSENDI professeur royal de mathématiques et le dispense de résider à Paris en permanence 7.

Henri IV voulant « instruire la jeunesse et la rendre amoureuse des sciences, de l'honneur et de la vertu » vient de créer un centre d'études de grande renommée à la Flèche, dans ce rude palais où sa mère Jeanne d'Albret, héritière du royaume de Navarre, avait rencontré Antoine de Bourbon, le futur père d'Henri IV. Tenu par les jésuites, ce collège atteint vite son apogée et compte jusqu'à 1 400 élèves. Il forme l'élite française, dont MERSENNE et DESCARTES à qui l'optique et l'astronomie doivent beaucoup puisqu'ils imaginèrent, dès 1636, les premiers télescopes à miroir. Dans le Discours de la méthode, DESCARTES écrit : « J'étais en l'une des plus célèbres écoles de l'Europe. » En 1763, après l'expulsion des jésuites de France, le niveau scientifique baisse. Le collège de la Flèche devient école militaire. Napoléon en fera le Prytanée militaire.

En 1666, COLBERT crée l'Académie des sciences et, en 1667, l'observatoire de Paris. Dès lors, l'astronomie, les sciences mathématiques et physiques se développent à Paris sous la tutelle de savants renommés que COLBERT fait venir de l'étranger : HUYGENS, de Hollande, célèbre pour ses découvertes d'optique et de mécanique, CASSINI, du pays niçois (alors italien), fondateur de l'observatoire de Paris, RÖMER, du Danemark, qui le premier calcule la vitesse de la lumière à partir de la période de rotation des satellites de Jupiter. NEWTON refuse l'invitation de COLBERT de venir s'installer en France.

 

Peiresc : un seigneur et un sage de Provence

PEIRESC, de son nom d'origine Nicolas Fabri seigneur de Peiresc, est originaire d'une vieille famille descendant de croisés, compagnons de saint Louis (Louis IX). Au cours de la septième croisade, Hugues Fabri, son ancêtre, s'était illustré à la prise de Damiette. Au retour, en 1254, Louis IX lui confie les rivages de Provence. En 1270, Charles Ier, comte de Provence et roi de Sicile, le nomme bailli d'Hyères, seigneur des terres de Peiresc, Callas et Valavez. Nicolas Fabri naît en 1580 au château de Belgentier, près d'Hyères. Il prend assez vite le nom d'une de ses terres, « Peiresc », village de haute Provence. Sa mère, Marguerite de Bompar, née à Marseille, est d'une très grande beauté, « si belle que la reine Catherine de Médicis, de passage à Aix, la distingua parmi toutes les dames de qualité et n'embrassa qu'elle seule » 8. Elle meurt bientôt. PEIRESC, dès l'âge de deux ans, est élevé par son oncle et par son père. Il fait de brillantes études au collège des jésuites d'Avignon, très renommé en Europe. À l'âge de quinze ans, il vient à Aix compléter ses études de philosophie et de théologie. Âgé de 19 ans, déjà auréolé d'un prestige scientifique, PEIRESC entreprend, de 1599 à 1603, le voyage d'Italie, pérégrination académique et chrétienne. À Florence, PEIRESC rencontre PINELLI, son modèle et maître spirituel, qui lui ouvre sa bibliothèque d'érudit, le présente à GALILEE et le recommande à tous les savants renommés de Toscane, de Rome et de Venise. À Rome, PEIRESC est reçu par le cardinal Bellarmin, général des jésuites, passionné d'astronomie et grand maître des conclaves. Il rencontre l'astronome WENDELIN, qui viendra s'installer à Forcalquier, et le cardinal Maffeo Barberini, futur pape Urbain VIII, qui condamnera GALILEE. Le 5 octobre 1600, PEIRESC assiste à Florence à un événement exceptionnel, le mariage, par procuration, du roi Henri IV et de Marie de Médicis. Il est, paraît-il, ébloui par la beauté de la jeune reine de France. Ce jour-là en tous cas, PEIRESC est charmé par l'Euridice de Péri, première tentative d'opéra et événement musical du siècle dont il se fera un ardent propagandiste. Au banquet, il fait la connaissance du jeune peintre RUBENS, de trois ans son aîné ; une vaste correspondance marquera cette longue amitié de toute une vie. De retour à Aix, en 1604, PEIRESC soutient trois thèses de droit selon l'usage et, nouveau docteur, il est élevé à la dignité et à la charge de conseiller au parlement de Provence. À ce titre, PEIRESC se rend en 1606 en Angleterre. Il est reçu par le roi Jacques Ier. Il fait la connaissance du botaniste de LOBEL, dont le nom sera donné au lobelia, du médecin HARVEY, qui découvrit la circulation du sang, et de William CAMDEN, l'érudit des langues anciennes qui lui apprend qu'« Arles se disait en langue britannique [celtique] d'une cité établie en lieu marécageux, Toulon d'une cithare, peut-être à cause d'un promontoire voisin nommé Citharistes [Ceyreste] » 1. À son retour, par la Hollande, PEIRESC rencontre l'humaniste SCALIGER et le botaniste Charles de LECLUSE qui souhaite connaître les plantes de Provence, comme la fameuse astragale de Marseille. Nommé conseiller de Guillaume du VAIR, garde des sceaux, PEIRESC explore en érudit les bibliothèques et les musées de Paris 1.

PEIRESC partage ses activités entre ses diverses propriétés. Au château de Belgentier, il crée un magnifique jardin et une tour-observatoire. À Aix, à l'hôtel de Callas, hérité de son père, seigneur de Callas, il constitue une bibliothèque de 5 000 ouvrages et une belle collection de médailles antiques. À l'ermitage de Notre-Dame-des-Anges, sur les pentes du massif de l'Étoile, il effectue une retraite avec les camaldules, moines ermites. Au lieu-dit les Arnavaux, la bastide la Floride devient, pour les navigateurs, un véritable bureau des longitudes. PEIRESC y goûte la fraîcheur du vallon des Aygalades. Il donne de belles représentations et des ballets de cour qui font l'admiration et les délices de son ami MALHERBE, le poète d'Henri IV et de Louis XIII.

Par ses fonctions au parlement de Provence, PEIRESC supervise les diverses colonies, comptoirs et missions, ces Échelles du Levant implantées en Méditerranée, en Tunisie, en Syrie et en Égypte. Astronome passionné, PEIRESC y envoie d'habiles observateurs du ciel. Archéologue et bibliophile, il y organise un véritable réseau de chercheurs l'informant de toutes les curiosités et découvertes : monuments, objets d'art, livres anciens. Par cette organisation, PEIRESC réalise autour d'Aix et en Provence un pôle essentiel du patrimoine et de la culture française. Déjà, on l'a vu, PEIRESC avait pu informer Henri IV du complot qui se tramait contre lui. Lors de l'assassinat du roi, les Provençaux avaient manifesté leur loyalisme mais cela n'excluait pas la défense vigoureuse des « libertés du païs ». PEIRESC ne manque pas de souligner le caractère frondeur des Aixois : « les manans de ceste ville qui donne leur advis de toute chose » 9, cette ville où fleurissent périodiquement « pasquins séditieux et placards impudents » 9. Lors du conflit provoqué par le partage des reliques de Marie-Madeleine, PEIRESC arbitre avec talent entre l'émotion compréhensible des Provençaux et des dominicains de l'abbaye de Saint-Maximin attachés à leurs reliques, et le souhait de Marie de Médicis et du pape Urbain VIII d'obtenir une part de ces reliques. Dans cette affaire, PEIRESC obtient même des lettres patentes de Louis XIII 10. Mais la Provence est surtout menacée à l'extérieur par les galères génoises, par les « razzia turquesques » sur les îles d'Hyères, par les huguenots du Languedoc et du Dauphiné. PEIRESC fait organiser une défense active sur mer avec galères et corsaires locaux. Sur la fin de sa vie, la dernière joie de PEIRESC fut d'apprendre la « reprise des îles de Lérins sur les Espagnols chassés de noz isles » 11. PEIRESC sauve l'identité provençale : ses monuments, son archéologie, ses objets d'art, ses plantes et même sa langue en écrivant une grammaire de langue d'Oc, une Histoire Abrégée de Provence  et une chronique de la vie provençale au début du XVIIe siècle 12.

 

Peiresc, « le Prince des Curieux » « une pièce échappée au naufrage de l'Antiquité »

PEIRESC est un érudit universel, le dernier, après PIC DE LA MIRANDOLE, ce prince florentin du XVe siècle. Comme lui, il est empreint de cette grande tolérance, signe des grands esprits de la Renaissance. « De son visage émanait une grande noblesse, propre à son génie, avec un je ne sais quoi de spirituel qu'il n'est pas facile de pouvoir rendre en peinture » nous dit son ami RUBENS. PEIRESC est un homme exquis. « Son affabilité lui épargne bien des déboires que subiront Galilée, d'un orgueil méprisant, et Descartes, d'une intransigeance hautaine. » 13

PEIRESC, juriste et diplomate par sa charge de parlementaire, est un humaniste et historien avide de connaître toutes les richesses de l'Antiquité. Passionné des sciences et des arts du passé, il est archéologue, collectionneur, bibliophile, numismate, égyptologue, historien, généalogiste, linguiste, musicologue, expert en art et en poésie. Soucieux de comprendre la nature végétale et animale, il devient botaniste, paysagiste et jardinier. Il étudie aussi l'anatomie, la zoologie, l'ichtyologie et l'entomologie. Tous les phénomènes et curiosités de la terre et du ciel l'intéressent. En géophysique, il étudie la météorologie, l'optique atmosphérique, les marées, le magnétisme terrestre, la géologie, la stratigraphie et la cristallographie. En astronomie, il est fasciné par les phénomènes célestes ; il sait les utiliser pour déterminer les longitudes indispensables à la géographie et à la navigation. Avec perspicacité, GASSENDI, son élève et ami, le nomme « le Prince des Curieux » 1 et Guez de BALZAC, également son contemporain, le qualifie de « relique du siècle d'or, une pièce échappée au naufrage de l'Antiquité ».

 

Peiresc l'archéologue, sa galerie de « curiositez, etrangetez et raretez »

PEIRESC est un des pionniers de l'archéologie scientifique 14. Il relève les mesures sur le site, effectue des moulages et des dessins, contrôle l'authenticité et l'environnement. Il utilise ses vastes connaissances de l'Antiquité et des langues orientales pour déchiffrer les inscriptions et interpréter les bas-reliefs et les monnaies. PEIRESC dégage et sauve 1 un sarcophage découvert à Brignoles. Avec son ami RUBENS, il compare les motifs gravés sur le relief de marbre avec des bas-reliefs observés à Rome ; il s'agit du meurtre de Clytemnestre et d'Egisthe (son amant) par Oreste, en présence de Pylade 14. Un trépied découvert à Fréjus, probablement un vase sacré destiné à la prêtresse d'Apollon, l'intrigue 1 et excite même son érudition : l'instabilité structurelle de la vasque a-t-elle une fonction rituelle ? Le triangle curviligne et le carré inscrits dans un cercle ont-ils une signification mathématique ? PEIRESC est invité à Paris par son grand ami, le garde des sceaux de Louis XIII, du VAIR, prédécesseur de Richelieu, pour examiner le camée de la Sainte-Chapelle, ce joyau inestimable en agate orientale et sardoine d'Arabie. Il démontre1 que cette Apothéose de Germanicus ne représente pas Jupiter escorté d'Enée mais Auguste élevé au ciel par la déesse Rome. À propos d'une monnaie d'Hadrien, sur laquelle les numismates voyaient un phénix (un aigle), PEIRESC, troublé par les proportions des pattes et du cou de l'animal, affirme 1 qu'il s'agit d'une cigogne. Il étaye cette affirmation par la présence d'un serpent entre les pattes de l'oiseau. On sait en effet que les cigognes mangent des serpents. Dès lors, PEIRESC démontre aussi le sens de l'inscription Patri gravée au revers de la pièce : l'empereur Hadrien, pour rendre honneur à son père, avait choisi comme symbole de la piété filiale la cigogne, seul animal qui nourrit ses parents impotents. Sur une table de marbre découverte sur le territoire d'Apt, PEIRESC déchiffre l'épitaphe « Borystène […] » et montre 1 qu'il s'agit du tombeau que l'empereur Hadrien, premier défenseur des chevaux et des chiens, avait fait élever pour son cheval Borysthène mort à cet endroit. Sur des coupes grecques découvertes à Vallauris, PEIRESC montre 1 que le nombre de lettres de l'inscription indique la contenance de la coupe : la naevia  est une coupe d'une contenance de 6 cyathes, la justina  de 7 cyathes etc. Enfin, à Marseille, dans les catacombes de l'abbaye de Saint-Victor, PEIRESC découvre l'épitaphe de Lazare, évêque d'Aix du IVe siècle : « HIC IACET BONE MM PP LAZAR QUE VIXIT IN TIMOR DIP P.M. AN LXX […] » qu'il déchiffre ainsi « Hic iacet bone m(e)m(oriae) p(a)p(a) Lazar(us) que vixit in timor(e) D(e)i p(lus) m(inus) an(nos) LXX […] », ce qui signifie : « ci-gît de bonne mémoire l'évêque Lazare qui vécut dans la crainte de Dieu environ soixante-dix ans […] »15. Cette pierre tombale a disparu, sans doute sous la Révolution. Il n'en reste qu'une copie de l'inscription soigneusement relevée le 4 septembre 1626 par PEIRESC. Elle est aujourd'hui conservée à la Bibliothèque nationale.

La galerie de « curiositez, étrangetez et raretez » constituée par PEIRESC regroupe 18 000 pièces de monnaies, camées, intailles, bronzes, vases, pierres rares, céramiques, marbres et fragments d'inscription. Citons 16 des monnaies d'or mérovingiennes, grecques, romaines, puniques, byzantines, un demi-shekel d'Israël et un sou d'or de Clotaire. PEIRESC constitue lui-même cette collection auprès des grands numismates de son temps qu'il côtoie en Italie, en Angleterre et aux Pays-Bas et grâce à un réseau de rabatteurs d'antiquités qui opèrent dans les Échelles du Levant. Très généreux, il sait en faire don. Ses amis soumettent à son jugement beaucoup de pièces rares 1.

L'égyptologie 17 intéresse beaucoup PEIRESC, les antiquités pharaoniques comme les hiéroglyphes! Il fait venir un trousseau funéraire égyptien complet avec un sarcophage d'époque saïte en pierre, un sarcophage de bois peint, un étui momiforme, deux « mommyes », des vases canopes, une stèle en fritte émaillée, des amulettes, des statuettes, des talismans et des pierres précieuses. Sans craindre les malédictions alors prédites à ceux qui profanent les sépultures, PEIRESC démaillote une momie. Il montre 17 que les Égyptiens ne mettaient pas une pièce de cuivre dans la bouche des morts. Cette tradition fut introduite plus tard dans les rites funéraires grecs, étrusques et romains. La pièce de cuivre représentait l'obole destinée à Charon, le passeur des Enfers, qui dans sa barque faisait traverser le Styx aux âmes des morts avant leur entrée au royaume d'Hadès. Grâce à la pierre de Rosette, CHAMPOLLION montrera au XIXe siècle que les hiéroglyphes égyptiens sont phonétiques (la lettre A est représentée par un Agneau ...) alors que les hiéroglyphes chinois &endash; comme nos chiffres &endash; sont des idéogrammes. Mais encore fallait-il connaître la langue utilisée? Et là, PEIRESC est un pionnier. Il avait reçu 17 de Borachias Nephi de Babylone (Vieux-Caire) une version des Hieroglyphica d'Horapollon. Avec son érudition dans le domaine des langues (il connaissait les langues hébraïque, samaritaine, syriaque, arabe et copte), PEIRESC a dès lors l'intuition que le déchiffrement de l'égyptien ancien passe par la connaissance de la langue copte. Cette découverte sera hélas niée par le père KIRCHER, le grand spécialiste de l'époque. Il faudra attendre le XIXe siècle avec Etienne QUATREMERE, Thomas YOUNG et surtout Jean-François CHAMPOLLION.

 

Peiresc : sa bibliothèque, sa correspondance, son érudition

De cet ample travail d'érudition effectué par PEIRESC, il nous reste environ cent manuscrits de quatre cents pages : 86 volumes à la bibliothèque de Carpentras, 14 à Aix, autant à la Bibliothèque nationale. La correspondance de PEIRESC, plus de 10 000 lettres, s'établit avec tous les grands noms de son temps, GALILEE, GASSENDI, KEPLER, HEVELIUS, MERSENNE, SNELLIUS, PINELLI, RUBENS, NAUDE et avec les cours de Rome, de France d'Angleterre, de Flandres et de Guyenne. Cette correspondance journalière, tâche harassante, puisqu'il lui arrive d'écrire jusqu'à quarante lettres par jour, donne à PEIRESC une influence considérable et le renseigne sur l'ensemble des découvertes scientifiques de son temps. Au XIXe siècle, TAMISEY de LARROQUE ressort de l'ombre une première partie, sept volumes, de cette vaste correspondance. Aujourd'hui encore, les universitaires et érudits des pays européens et de Provence étudient encore l'œuvre de PEIRESC, mais aussi celle de GASSENDI. En 1981 et en 1988, l'académie du Var compose et publie les Fioretti « Fabri de Peiresc », et, en 1987, le centre national de la recherche scientifique organise à Carpentras un colloque Peiresc ou la passion de connaître. En 1953, le centre national de la recherche scientifique organise à Paris les Journées Gassendistes publiées par le centre international de synthèse, et, en 1992, suite au colloque qui honore Gassendi à la Sorbonne, la ville de Digne organise un colloque international Pierre Gassendi.

La bibliothèque 18 de PEIRESC contenait 5.402 volumes, nombre hors du commun pour l'époque et qui montre bien l'étendue de son érudition. Citons 18 quelques exemples : quatre évangiles écrits en copte et expliqués en arabe qui permettent à PEIRESC de les dater, un vocabulaire et une grammaire provençale du temps de Pétrarque, qu'il utilise pour son Histoire Abrégée de Provence, un dictionnaire de langue celte (le Catholicon, ce premier dictionnaire trilingue qui rattache le français à ses racines latines et celtiques), une bible en hébreu, un dictionnaire de huron (le Québec vient d'être découvert), l'Harmonie universelle  de Mersenne, ce grand traité de musicologie du XVIIe siècle qui lui est dédié, un livre d'Aristarque de Samos sur la grandeur du Soleil et de la Lune, des tables astronomiques du XIIIe siècle du rabbin AZUBI de Tarascon, des œuvres d'ARISTOTE, d'AVERROES, d'EUCLIDE, d'ARCHIMEDE, de DIOPHANTE, de PTOLEMEE, de GALIEN, de STRABON, enfin ce mystérieux manuscrit éthiopien, tant recherché, et que PEIRESC reçoit à la fin de sa vie, le Livre d'Enoch  19, ce septième patriarche depuis Adam et père de Mathusalem.

Tout éveille l'intérêt scientifique chez ce Prince des Curieux ! Ainsi, PEIRESC explique l'impressionnante pluie de sang observée à Aix en 1608 « Du fait que cela se produisit aux environs du début du mois et qu'à la même époque fut observée une multitude incroyable de papillons volant massivement […] » 1. Il contrôle cette affirmation par l'expérience : « Quelques mois auparavant il avait enfermé dans une pyxide une chrysalide de grandeur et de forme remarquables qu'il avait trouvée. Alors qu'il ne s'en souvenait plus, il entendit un bruit s'élever dans la pyxide, et, celle-ci ouverte, il constata qu'une fois son enveloppe tombée, la chrysalis était, de chenille, devenue très beau papillon, qui aussitôt prit son vol, et laissa au fond une goutte rosâtre de la taille d'un sou banal » 1. Les entomologistes précisent aujourd'hui qu'il s'agit de papillons du genre vanesse comme le paon de jour. PEIRESC pense aussi que « les fossiles ne sont pas des fantaisies de la nature » 1 mais des témoins de l'histoire. Il montre que l'habitacle (le moule) s'est constitué autour de vraies coquilles anciennement vivantes ; des dépôts se sont agglutinés, ils ont ensuite durci. PEIRESC identifie la source de pétrole découverte à Gabian, près de Béziers 13. Il étudie le conflit du mistral et du sirocco dans l'Esterel. PEIRESC est persuadé 1 que l'eau des sources ne vient pas du centre de la terre ni de la mer comme on le croyait depuis ARISTOTE mais des pluies. L'hydrologie des eaux de surface est récente, elle date de la Renaissance avec LEONARD de VINCI puis Bernard PALISSY. PEIRESC montre l'importance de l'infiltration due à la fonte des neiges et le rôle de l'argile « propre à contenir l'eau ». Il explique le fonctionnement de la Fontaine de Vaucluse. Il montre aussi que l'eau de source de l'île des Embiez, voisine du cap Sicié, a des vertus diurétiques.

PEIRESC cherche à savoir 20 si les chants grecs, coptes, arméniens et maronites utilisent la gamme « Diatonique, Armonique ou Cromatique ». Il dessine des « Timbous, Timbales, Musettes et Tambourins utilisés par les musiciens Provençaux ». Il montre 20 la notation musicale du chant du rossignol « qui est C sol ut fa ton de chappelle ». PEIRESC convainc 21 même Marie de Médicis de faire appel à RUBENS pour réaliser la série des vingt et un très grands tableaux (4 m x 3 m) à la gloire des Médicis ; il traite de leur prix, des droits d'auteur et débat 21 avec RUBENS de l'habillement des personnages, de leur mise en scène historique et de l'éclairage des tableaux. PEIRESC établit en particulier les éléments du Débarquement de la Reine au port de Marseille, mais, très prude, laisse RUBENS choisir les trois sœurs Capaïo, « à la chair lumineuse et à la superbe chevelure noire », qui serviront de modèle aux trois nymphes qui « folâtrent dans les flots au devant de la galère » 22. Œuvre plus sereine, le Portrait de vieux savant que RUBENS réalise à la fin de sa vie est certainement inspiré par son vieil ami et confident PEIRESC.

Comme historien, PEIRESC montre 1 que Jules César n'est pas parti de Calais pour envahir l'Angleterre mais de Saint-Omer. Il établit la première généalogie des comtes de Provence et raconte leur odyssée. Il intervient avec vigueur 23 pour dénoncer une imposture, une généalogie truquée par les princes de Habsbourg de la maison d'Autriche qui prétendent descendre de Pharamond, roi des Francs, dans l'espoir de faire basculer le royaume de France dans l'héritage de Charles Quint. PEIRESC s'appuie sur des documents conservés au monastère de Mürren (Suisse) pour prouver que la lignée de cette dynastie est féminine et n'a pas de droit à la couronne en vertu de la loi salique des Francs.

 

Peiresc et les sciences de la nature et de la vie

À Belgentier, au nord d'Hyères, dans une vallée dont le microclimat est aujourd'hui apprécié par les pépiniéristes, PEIRESC crée un magnifique jardin floral, représenté dans un tableau conservé au musée Arbaud d'Aix. Paysagiste et jardinier lui-même, PEIRESC fait venir des espèces rares du Levant et les acclimate. Botaniste, il les décrit, les inventorie et les dessine. PEIRESC réalise plus de 500 greffes et tente même des essais téméraires comme le jasmin sur le myrte, « le myrte sur la vigne apiane, vulgairement dite muscade, afin de voir quel était le vin anciennement appelé vin de myrte » 1. Il cultive le styrax (aliboufier) dont on tire le benjoin, baume d'odeur vanillée, précieux pour les voies respiratoires. PEIRESC montre que le pistachier lentisque que l'on trouve à l'état sauvage produit, comme le pistachier de l'île de Chio, une gomme résine. En Grèce, on en tire le « mastic ». Dans les harems d'Arabie, on mâche celui-ci pour parfumer l'haleine.

PEIRESC acclimate 1 dans sa propriété les tulipes, le laurier rose, le papyrus d'Égypte, le myrte à fleur opulente, le jasmin d'Inde arborescent à fleur safranée, le néflier, le cerisier amer sans pépin, le gingembre, la rose de Chine, la noix d'Inde (noix de coco), l'oranger à fleur rouge, le lotus jaune du Nil, le lifa ou courge de Mécha, qui est une plante à « soie », le grand jasmin d'Amérique à fleur rouge, le figuier d'Adam de la Terre de Chanaan (ou bananier), les anémones (la violette, l'incarnate et la colombine). PEIRESC plante et développe la culture de plantes peu communes comme le laurier-rose et le styrax. Au cours de ses voyages en Provence, il identifie1 aussi, comme à Saint-Cyr-la-Cadière, des espèces rares qu'il entoure de ses soins. Les Provençaux de souche apprécient les noms pittoresques qu'il donne aux plantes et herbes de Provence : arbousier, fenouil, bouffe galine, pételin, mourrenieu, alibouffier, bonnet de capellan, etc.

Par ses correspondants, PEIRESC se fait livrer des animaux exotiques qu'il élève et étudie. Il dessine leur anatomie et se livre à des expériences. PEIRESC étudie le flamand rose (phœnicopterus  du delta du Nil), le chat d'Angora et les crocodiles. Il fait venir à Belgentier un éléphant, le pèse &endash; 4 500 livres de Provence &endash;, démontre la flexibilité de ses pattes, prouve qu'il a huit dents et non quatre, et s'aperçoit que l'éléphant apprécie les douceurs. PEIRESC loge même chez lui, à Aix, un animal très doux et très curieux aujourd'hui disparu, l'alzaron  qui était une gazelle de Nubie à tête de taureau. Les caméléons font son grand bonheur. Il montre 13 que leur changement de couleur n'est pas due à leur timidité, comme on le croyait, mais à la lumière et à la couleur de leur environnement. PEIRESC observe 13 que les deux yeux du caméléon travaillent alternativement, sans conjonction binoculaire. L'un se perd dans le vague tandis que l'autre scrute les alentours. Il montre aussi que le caméléon ne se nourrit pas d'air comme on le croyait, mais de petits vers qu'il attrape en projetant sa langue comme un javelot, à grande rapidité invisible à l'œil. Malgré ses grands soins et en l'absence d'une nourriture appropriée, PEIRESC ne réussit pas à maintenir en vie les caméléons pendant l'hiver. Il ne peut observer la phase d'éclosion de leurs œufs. PEIRESC s'intéresse1 à la cause de la luminosité des lucioles et à celle d'un poisson découvert à Toulon, qu'il identifie aussitôt au tænia de Pline. PEIRESC observe au microscope qu' « une bien petite araignée y paraissait grosse comme celles de mer, et avait les jambes barbelues comme les maritimes » et « une tête de mouche dont les yeux semblaient recouverts d'une toile d'or en forme de gaze ou des rets à prendre poisson » 24.

L'historien des sciences Pierre HUMBERT nous raconte la découverte par PEIRESC des canaux chylifères de l'intestin : « Mais la chose ne pouvait réussir qu'à condition d'autopsier un cadavre décédé en cours de digestion. L'occasion ne s'en présenta qu'en 1634. À ce moment, vers la mi-juillet, Peiresc apprend qu'un condamné à mort doit être pendu. Il intéresse alors à son projet les professeurs de médecine de l'Université. Avant que le patient n'ait reçu l'annonce de sa condamnation et de son immédiate exécution, on lui avait, sur la recommandation de Peiresc, servi un copieux repas qu'il avait mangé de fort bon appétit. Aussitôt après la pendaison, le corps est porté dans le théâtre public de l'Université, et les médecins, dirigés par Peiresc, constatent aussitôt la présence du suc intestinal dans les canaux chylifères. » 13

HARVEY vient de découvrir la circulation du sang. PEIRESC explore les valvules cardiaques et montre qu'elles empêchent le sang de revenir en arrière.

 

Gassendi : des collines de Provence au Collège de France

Pierre GASSENDI, de son vrai nom Gassend, est d'origine paysanne. Il naît en 1592 à Champtercier près de Digne. La légende dit que c'est en gardant la nuit les troupeaux de ses parents qu'il commence à se passionner pour les beautés du ciel. GASSENDI reste, toute sa vie, modeste et désintéressé. D'une intelligence claire et pétillante, avec une tendance marquée pour l'ironie, GASSENDI est plutôt un esprit voltairien qu'ecclésiastique. Sans résidence permanente, il habite chez ses amis, PEIRESC à Aix et à Marseille, GAULTIER à Toulon, MERSENNE et MONTMOR à Paris. Toute sa vie, il observe le ciel avec persévérance tenant à jour des registres d'observation exemplaires. Avec PEIRESC, GASSENDI est « à l'origine de cette magnifique lignée d'observateurs français qui ont si puissamment contribué à affermir les fondements de l'astronomie » 25 nous dit Charles FABRY. Enfant prodige, GASSENDI est nommé à seize ans professeur de rhétorique à Digne, à 19 ans professeur de théologie à Avignon. Il obtient la chaire de philosophie de l'université d'Aix. GASSENDI se rend célèbre en astronomie en réussissant, le premier, à observer le passage de la planète Mercure devant le Soleil, « observation très difficile et la plus belle de ce siècle » 1. C'est en rade de Marseille que GASSENDI effectue la première vérification expérimentale de la loi de la chute des corps prévue par GALILEE. Sa tournure d'esprit, pragmatique et expérimentale, l'oppose souvent à DESCARTES trop mécaniste et dogmatique. Sa philosophie du monde s'appuie sur une physique très moderne basée sur l'existence des atomes et du vide. GASSENDI s'oppose à la vision figée du monde selon ARISTOTE. L'œuvre de GASSENDI est immense. Son influence dans les milieux savants conduit à la création de l'académie Montmor qui annonce l'Académie des sciences. La modestie de GASSENDI et l'amabilité de son caractère éclatent de toutes parts dans ses ouvrages. Son style est d'une grande clarté. Sa rigueur scientifique et sa position de professeur au Collège de France lui permettent de combattre l'astrologie alors très répandue.

 

Peiresc détermine les périodes des satellites de Jupiter

En 1610, PINELLI, grand érudit génois, apprend à PEIRESC que « Galilée, avec une lunette récemment inventée, avait découvert de grandes choses dans le ciel ». 1 PEIRESC fait venir d'Italie, de Hollande et de Paris plusieurs exemplaires de cette lunette. Le 25 novembre de la même année, il observe à son tour les satellites de Jupiter avec son ami GAULTIER, astronome et prieur de la Valette. PEIRESC est alors frappé par la régularité de ce « ballet » incessant des satellites. Il les observe tous les soirs et note méthodiquement leur écartement angulaire par rapport à Jupiter. PEIRESC est le premier à donner leur période de rotation 26 avec une précision très supérieure à celle de GALILEE :

Io        1 jour     18 heures     27 minutes    33 secondes   à    1/400 près

Europe     3        13           13           42          à    1/600 près

Ganymède  7         3            42          33           à    1/500 près

Callisto    16        16           32           09          à    1/600 près

La périodicité du troisième satellite, très proche d'une semaine, l'intrigue. Ces satellites ne possédaient pas encore leurs noms actuels. GALILEE les avait appelés Médicéens en l'honneur de la grande famille des Médicis. Pour les distinguer, PEIRESC donne à chacun d'eux le nom spécifique d'un Médicis. Il appelle 26 le deuxième et le plus brillant Maria (Marie de MEDICIS) tout ébloui qu'il avait été en assistant à Florence au mariage de la jeune reine de France avec le roi Henri. Il appelle le quatrième satellite Catharina (Catherine de MEDICIS) en souvenir de cette autre reine de France.

À partir de ces observations des satellites de Jupiter, et avec un de ses amis Godefroy VENDELIN, astronome de Liège installé en Provence de 1598 à 1612, PEIRESC est le premier à montrer 27 que la troisième loi de Kepler s'applique aux satellites de Jupiter. Ce contrôle est plus facile à effectuer sur les quatre satellites de Jupiter que sur les planètes du système solaire : ces satellites sont visibles simultanément et ils décrivent leurs orbites en quelques semaines. On peut donc calculer leur période et leur élongation dans une même échelle. Cela fit dire à l'astronome RICCIOLI que « la sagacité de Peiresc et de Vendelin n'était pas moindre que l'ingéniosité de Kepler » 27.

 

Les satellites de Jupiter pour la détermination des longitudes

Devant la grande régularité du « ballet » des quatre satellites de Jupiter et sachant que leur configuration change de nuit en nuit et même d'heure en heure, PEIRESC a, le premier, l'idée d'utiliser cette « belle horloge » pour résoudre le vieux problème de la détermination des longitudes. Il « se réjouit d'apprendre que ce n'était pas venu auparavant à l'esprit de Kepler et de Galilée ni des Hollandais par qui le mystère des longitudes a été si considérablement exploré » 1. Alors que les éclipses de Lune et de Soleil sont très rares, les éclipses des satellites de Jupiter sont très fréquentes. L'idée est donc séduisante d'utiliser ces satellites pour déterminer les longitudes en mer et permettre une navigation au long cours. L'instant même d'une éclipse donne un «top» de synchronisation visible simultanément sur toute la terre. Comme les tables astronomiques donnent, avec précision, l'heure de l'éclipse, il suffit de mesurer l'heure locale où on l'observe en mer. La différence des heures locales donne la longitude par rapport à un méridien de référence. L'idée de PEIRESC était bonne. Les tables des satellites de Jupiter qu'il commence à établir sont suffisamment précises. Mais le maniement en mer de la lunette astronomique (pour déterminer l'instant de l'éclipse) et des cercles gradués (pour obtenir l'heure par la mesure de la hauteur des étoiles sur l'horizon) est trop difficile. Il faudra attendre deux générations, et l'emploi du sextant, pour que la méthode devienne opérationnelle en mer. PEZENAS, un autre Marseillais, contribuera à la mettre en œuvre, tout comme LA CAILLE.

Les satellites de Jupiter resteront toutefois une mine pour les astronomes. Dans le même siècle, en 1677, l'astronome danois RÖMER utilise leurs éclipses pour mesurer pour la première fois la vitesse de la lumière. Le grand opticien HUYGENS écrit 28 alors à COLBERT : « J'ay veu depuis peu avec bien de la joye la belle invention qu'a trouvè le Sr. Romer, pour demonstrer que la lumière en se repandant emploie du temps, et mesme pour mesurer ce temps, qui est une decouverte fort importante […]. » Cette découverte ruine les idées fausses de DESCARTES qui avait décidé que la lumière se propage instantanément. RÖMER mesure une vitesse de 320 000 km/s, très proche de la valeur réelle.

Pour la géographie et la détermination des longitudes à terre, PEIRESC et GASSENDI optent pour l'utilisation des éclipses de Lune, plus rares certes, mais faciles à observer. Plus tard, dans le but d'améliorer la précision de la méthode, PEIRESC et GASSENDI établiront une cartographie de la Lune.

 

Jean Lombard : de la détermination de la longitude de Malte à la construction de l'église des carmes déchaussés de Marseille

Jean LOMBARD est un des collaborateurs que PEIRESC avait formé à l'observation des satellites de Jupiter pour déterminer les longitudes. Un an après GALILEE, LOMBARD fait ses premières observations à Marseille, le 30 novembre 1611, puis, à la demande de PEIRESC, il part observer ces satellites à Malte, Chypre et Tripoli. Arrivé à Malte le 5 janvier 1612, Jean LOMBARD y détermine la déclinaison magnétique de l'aiguille aimantée (onze degrés) puis la latitude de sa capitale. Celle-ci, la Valette, doit son nom à Jean PARISOT de la Valette ce Provençal, grand maître de l'Ordre de Malte, connu pour avoir défendu l'île contre les Turcs et pour sa participation à la bataille de Lépante. Deux autres Marseillais, CHAZELLES en 1693 et FEUILLEE en 1708, reviendront à Malte mesurer la longitude et la latitude de cette île qui occupe une position maritime stratégique en Méditerranée. Avec l'élite de l'Ordre de Malte cette île constitue alors un foyer intellectuel et scientifique.

Au cours de ce voyage au Levant, Jean LOMBARD encourt 25 de grands dangers et se trouve fort dégoûté de la navigation. En 1623, son protecteur PEIRESC obtient 25 pour lui la charge de contrôleur des bâtiments du roi pour les édifices publics de la Provence. LOMBARD édifie les plans de l'église du couvent des récolets d'Aix. À Marseille, il suit 29 la construction de l'église, aujourd'hui détruite, de l'ancien couvent des carmes déchaussés située rue de la Darse (actuellement rue Francis Davso). La façade de cette église, représentative de l'architecture marseillaise du XVIIe siècle, comportait une ordonnance à trois ordres superposés, dorique, ionique et corinthien, sur une hauteur de 24 mètres. Heureusement, cette nouvelle charge lui laisse des loisirs. Le 10 juin 1630, à Belgentier, Jean LOMBARD observe l'éclipse de Soleil, chez PEIRESC.

 

Peiresc et Gassendi « rétrécissent » la Méditerranée de plus de 1 000 km

La longueur de la Méditerranée avait été déterminée par l'astronome grec PTOLEMEE. Mais, dès 1080, l'astronome ARZACHEL de Tolède pensait 30 que cette longueur était surévaluée. PEIRESC, bibliophile acharné, a-t-il lu ARZACHEL ? ou les difficultés des navigateurs pour trouver la direction exacte des îles de Crête et de Chypre éveillent-elles des doutes sur la cartographie ? En partant de Malte, les marins ont alors coutume de donner « un quart de vent » au nord par rapport à la boussole magnétique pour aborder la Crête, « une moitié de vent » pour atteindre Chypre. PEIRESC est persuadé que ces corrections de route sont rendues nécessaires en raison des erreurs affectant les cartes de la Méditerranée. La bastide des Aygalades devient 26 un véritable bureau des longitudes. En échange de ses conseils de navigation, PEIRESC se fait rapporter de ces contrées lointaines des documents et des plantes exotiques. Il précise 26 lui-même : « Les plus expers mariniers de Marseille qui se trouverent à cette observation, et ceux mesmes qui font les cartes marines estoient ravis, et quasi hors d'eux de voir résouldre si facilement la difficulté qu'ils n'avoient jamais sceu entendre ne comprendre, pourquoy il leur falloit donner un quart de vent à la gauche en leur course de ponant en levant jusques en Candie, [Crête], et deux quarts de la Candie en Cypre [Chypre] et par de là, et qu'au retour il en falloit faire aultant et du mesme costé, […] Ce qui estonnoit davantage ces Messrs estoit quand je leur disois que pour tirer ces belles consequences pouvoit quasi suffire la lettre d'un marchand de ce païs […] »

À l'occasion de l'éclipse de Lune du 27 août 1635, PEIRESC organise le premier réseau moderne d'observations astronomiques simultanées. Il envoie « en mission » et « sur programme » des astronomes en des points stratégiques de la côte méditerranéenne. Par sa renommée, son abondante correspondance et ses nombreux voyages, PEIRESC a constitué un réseau de relations influentes. Avec l'appui à Rome du cardinal Barberini et des congrégations des jésuites, des minimes et des capucins, PEIRESC et GASSENDI recrutent et forment des astronomes laïcs et religieux. La bastide de PEIRESC devient une école d'astronomie avec un enseignement théorique et pratique. L'éclipse de Lune de 1635 permet à PEIRESC et à GASSENDI de mener à bien cette opération longitude longuement préparée 26. Elle rassemble le père AGATHANGE au Caire, les pères CELESTIN et Michel ANGE à Alep en Syrie, le père Thomas d'ARCOS (né à la Ciotat) à Carthage, Jean LOMBARD à Malte, le père KIRCHER à Rome, ARGOLI à Padoue, de CLAIRMONT à Césène, MOLINO à Venise, GLORIOSO à Naples, GASSENDI à Digne, VENDELIN et CORBERAN à Aix, PEIRESC à Marseille… et le père Joseph BRESSAN au pays des Hurons, au Québec.

Ces astronomes doivent déterminer l'heure locale du début de l'éclipse. Comme à cette époque HUYGENS n'a pas encore inventé l'horloge à pendule, ils utilisent la méthode astronomique fondée sur la mesure de la hauteur des étoiles au-dessus de l'horizon. Au retour, les observations sont comparées : la différence des heures locales donne directement la différence de longitude. Le résultat est spectaculaire. La mer Méditerranée a 1 000 km de moins que la distance indiquée sur les cartes : 42° de longitude au lieu de 61°30' selon la carte de PTOLEMEE. C'est la longueur de son bassin oriental qui, de Carthage à Alexandrie, était fortement surestimée. Les portulans de Méditerranée sont remis à jour et les problèmes de navigation rentrent progressivement en ordre.

Quelques années plus tard, sous le règne de Louis XIV, une opération identique de la carte de France menée par l'astronome La HIRE réduit de 5% la superficie du royaume de France. À Louis XIV, déçu par cette découverte, La HIRE répond : « Sire, on ne juge pas la puissance d'un Monarque à l'étendue de son royaume mais au nombre et à l'attachement de ses sujets. » 7

 

Gassendi mesure l'ellipticité des orbites de la Terre et de la Lune

En bon expérimentateur, GASSENDI acquiert 26 une grande maîtrise de la chambre-noire. Il la perfectionne en lui ajoutant une lunette de projection et un système mobile de graduation très efficace qui « glisse sur une poutre longue de 4 brasses ». À l'aide de sa chambre-noire, GASSENDI observe la variation du diamètre apparent de la Lune qui décrit une orbite elliptique autour de la Terre. GASSENDI montre 23 que le diamètre apparent de la Lune varie de 26'36" à 31'06" entre sa position à l'apogée, la plus éloignée de la Terre, et sa position au périgée, la plus proche. Cette mesure, plus précise que celle de KEPLER, donne 0,86 pour le rapport entre le petit axe et le grand axe de l'orbite lunaire (on admet aujourd'hui 0,88). Par la même technique, GASSENDI montre 1 que le diamètre apparent du Soleil varie très peu, entre 30'12" et 31'06". Il conclut avec juste raison que l'orbite de la Terre autour du Soleil est quasi-circulaire. Il trouve 0,97 pour le rapport des axes (on admet aujourd'hui 0,99).

 

Peiresc découvre la nébuleuse d'Orion et l'amas de la Crèche

La nébuleuse d'Orion est incontestablement la plus remarquable de toutes les nébuleuses gazeuses du ciel. Dans tous les livres d'astronomie, la découverte de la nébuleuse d'Orion est attribuée à HUYGENS qui l'a dessinée le premier en 1659. En réalité, c'est PEIRESC qui, le premier, signale sa présence dès le 26 novembre 1610. C'est la première nébuleuse observée dans le ciel puisque la celle d'Andromède ne sera découverte par l'astronome MAYER qu'en décembre 1612. Ces nébuleuses, sources diffuses, sont difficiles à voir à l'œil nu. On a parfois dit qu'Andromède, galaxie formée d'étoiles, avait été observée à l'œil nu, au Moyen Âge. On sait aujourd'hui que l'astronome arabe AL SUFI avait observé une supernova qui venait d'exploser dans cette galaxie et non la galaxie Andromède.

C'est le 26 novembre 1610 que PEIRESC découvre 26 la nébuleuse d'Orion avec sa nouvelle lunette. On peut lire dans le manuscrit de Carpentras : « Coelum non erat serenum adeoque magna apparebat nubecula in Orionis media ut vix distingui potuerint duae stellae. Ac in suprema quoque stella apparuit nubecula. »

On a parfois affirmé que la nébuleuse d'Orion était visible à l'œil nu tout comme la galaxie d'Andromède ou les satellites de Jupiter ! Il faut être prudent : quand on sait ce qu'il convient de trouver et où le trouver, on finit toujours par le voir ou par croire qu'on l'a vu ! Mais c'est peut-être le cas pour les satellites de Jupiter. « D'ANJOU rapporte que les Iakoutes, peuplade de pêcheurs et de chasseurs de la Sibérie, ont différentes fois remarqué que l'étoile bleue [Jupiter] avalait (swallow) une autre très-petite étoile, et que bientôt après elle la rendait (send it). Ainsi ces peuplades avaient observé à l'œil nu les immersions et les émersions des satellites de Jupiter. » 31 ARAGO démontra 31 que l'œil est effectivement assez sensible pour détecter les satellites de Jupiter de magnitude 5, sa résolution angulaire (1 minute d'arc) permet de les séparer et sa dynamique est suffisante pour les voir malgré l'intense illumination de Jupiter. « L'organe le plus délicat parvient à saisir [… les satellites sur la rétine en raison …] de la perfection avec laquelle les images viennent s'y peindre. » 31

Le 15 janvier 1611, alors que Jupiter est située dans la constellation du Cancer, PEIRESC découvre 26 dans cette région du ciel l'amas de la Crèche, aujourd'hui appelé Praesepe ou Messier 44. L'amas des Pléiades, visible à l'œil nu, était déjà connu depuis l'Antiquité. L'amas de la Crèche est le premier amas d'étoiles découvert à l'aide d'une lunette. PEIRESC écrit : « […] in qua plus 15 stellae clarissae dinumerabantur. » 26 En février de la même année, il distingue aussi la lumière cendrée de Vénus. Au fond d'un puits, à Rians, PEIRESC est le premier à observer 13 des astres en plein jour, d'abord Mercure puis des étoiles brillantes. L'ouverture du puits augmente le contraste. La lumière parasite diffusée par le ciel bleu est ainsi diaphragmée. L'œil reçoit par contre davantage de lumière en provenance des étoiles car dans l'obscurité la pupille se dilate et collecte plus de photons.

 

Peiresc observe l'explosion de la supernova du Serpent

Il n'est pas possible de décrire ici toutes les observations astronomiques de PEIRESC et de GASSENDI, comme la découverte d'une comète le 18 décembre 1652 ou l'observation, en 1604, de la Très Grande Conjonction de trois planètes majeures, Mars, Jupiter et Saturne, phénomène qui ne se reproduit que tous les 800 ans. Une observation rend toutefois PEIRESC très amer. PEIRESC observe 1 en 1604 une étoile, une supernova, qui apparaît dans la constellation du Serpent. Son éclat est comparable à celui de Jupiter. Malheureusement, PEIRESC est alors en voyage. Ne pouvant consulter ses cartes du ciel, il ne peut savoir si cette étoile est déjà connue. Peu après, PEIRESC tombe malade. Il apprend par un courrier d'Italie que l'étoile est bien nouvelle et qu'elle a été observée par KEPLER et par GALILEE. Guéri, il tente de la revoir mais il est trop tard. Au moment de leur explosion et pendant quelques dizaines d'heures, les novæ brillent d'un vif éclat qu'elles perdent rapidement. La première supernova, celle du Taureau, fut observée en 1054 et décrite par les chroniques chinoises. Celle de Cassiopée a été observée en 1572 par TYCHO BRAHE. La dernière supernova, celle du Serpent, observée par KEPLER, GALILEE et PEIRESC est la dernière à avoir explosé dans notre galaxie. On attend la suivante. L'explosion d'une supernova se produit statistiquement tous les 300 ans.

 

Kepler et Gassendi : le passage de Mercure sur le disque solaire, 1631

Le passage de Mercure ou de Vénus devant le Soleil est un phénomène rare qui se produit quelques fois par siècle. En raison de l'inclinaison de leur orbite &endash; 7° pour Mercure, 3° pour Vénus &endash;, ces planètes passent au-dessus ou au-dessous du Soleil sauf quand le plan de leur orbite coupe celui de l'orbite de la Terre (ligne des nœuds). Ces rares passages de Mercure et de Vénus devant le Soleil sont importants puisqu'ils permettent aux astronomes de déterminer l'orbite de ces planètes avec une grande exactitude, la position de la ligne des nœuds et l'inclinaison de leur orbite. Si par chance deux astronomes situés en des lieux de latitude différente observent simultanément le phénomène, ils peuvent calculer la distance du Soleil puis, par les lois de Kepler, celles des autres planètes du système solaire. Ce sera le cas en novembre 1677, quand l'abbé GALLET à Avignon et le célèbre astronome HALLEY à l'île de Sainte-Hélène observeront simultanément le passage de Mercure devant le Soleil.

Ces observations sont très difficiles car l'ombre des planètes sur le Soleil est très petite, beaucoup plus petite que les taches solaires. KEPLER et GASSENDI ont, indépendamment, l'idée d'améliorer la chambre-noire en utilisant une lunette qui projette sur un écran l'image très agrandie du Soleil. Avec un luxe de préparation 26, GASSENDI équipe cet écran d'un quadrillage orienté parallèlement à l'écliptique. Il prévoit de faire glisser le long de ce quadrillage un cache mobile de la dimension du Soleil et gradué circulairement. Des scribes sont chargés de noter de minute en minute le déplacement de Mercure et sa trajectoire sur le Soleil. Pour connaître l'heure de l'événement, un aide-astronome mesure avec un quart de cercle la hauteur du Soleil. Mais GASSENDI se plaint de la présence gênante de hautes personnalités qui, par leurs questions naïves, troublent la concentration indispensable lors de ces opérations.

GASSENDI « avait su concevoir une très haute estime pour le génie de Kepler » 33 assez méconnu par ses contemporains. GALILEE et DESCARTES manifestèrent souvent mépris et indifférence pour celui-ci. C'est pourtant à KEPLER qu'on doit les trois fameuses lois qui permettent de calculer l'orbite des planètes. Grâce à la loi des aires, KEPLER, le premier, annonce deux ans à l'avance le jour et l'heure du passage de Mercure devant le Soleil. Mais KEPLER n'eut pas la joie d'observer ce passage. MONTUCLA le déplore : « Cet homme célèbre n'eut pas même le plaisir de sçavoir si son calcul étoit exact. Il étoit mort l'avant-veille du jour qu'il avoit annoncé pour cette observation. Quel regret pour un Astronome qui a son art à cœur, de quitter la vie dans pareille circonstance ! » KEPLER mourut pauvre et abandonné de presque tous, sauf de GASSENDI, ami fidèle qui eut le bonheur d'observer l'événement tant attendu que KEPLER avait annoncé.

Cette observation est effectuée avec cette nouvelle rigueur scientifique élaborée par GASSENDI. « Vers 9h du matin le ciel se dégagea lentement et Gassendi vit un point noir sur le Soleil, à 1/4 du diamètre, mais il ne se douta pas que c'était Mercure qu'il croyait beaucoup plus gros. Gassendi vit bientôt que le point noir avait changé de place alors il crut tout de bon que c'était Mercure qu'il voyait. Il donna le signal convenu pour obtenir l'heure exacte mais son aide prétextant le ciel couvert avait momentanément déserté son poste. Rappelé et réprimandé […].» L'observation se déroule comme prévu jusqu'à la sortie de Mercure du disque solaire à 10 h 28 m du matin. GASSENDI améliore la connaissance de l'orbite de Mercure de 13' en longitude et 1'30" en latitude.

Mais la grande surprise c'est la petite taille de Mercure. On croyait son diamètre apparent de 3' d'arc, GASSENDI mesure 26 moins de 20". Mercure, alors appelé trismégiste (très grand), aurait mérité d'être appelé trisélachiste (très petit). GASSENDI affirme que le diamètre apparent des autres planètes doit aussi être beaucoup plus petit que ce que l'on croyait alors. Il extrapole avec perspicacité que le diamètre de Vénus ne doit pas excéder 1'. Avec sa lunette à longue focale offerte par HEVELIUS, GASSENDI observe aussi que le diamètre apparent des étoiles est beaucoup plus petit, 1" d'arc et non 5" comme le croyait GALILEE. GASSENDI étaye 33 même cette observation par un raisonnement puissant, toujours utilisé, et que l'on appelle « paradoxe d'Olbers ». GASSENDI démontre 33 que si les étoiles ont 5" de diamètre apparent, alors, en raison de leur très grand nombre dans la Voie lactée, le ciel devrait être clair la nuit.

D'autres astronomes avaient tenté d'observer le passage de Mercure devant le Soleil. Ils avaient échoué par manque de technique. GASSENDI, pourtant modeste, ne peut cacher sa joie. Il écrit 33 à son ami SCHICKHARDT, professeur d'hébreu à Tubingen : « Le rusé Mercure voulait passer sans être aperçu, il était entré plutôt qu'on ne s'y attendait, mais il n'a pu s'échapper sans être découvert, eurhca cai ewraca ; je l'ai trouvé et je l'ai vu ; ce qui n'était arrivé à personne avant moi, le 7 Novembre 1631, le matin. » 33 PEIRESC le complimente pour « cette belle observation que vous avez faite du passage et sortie de Mercure devant la face du Soleil, que j'estime l'une des plus dignes qui se soit faite de beaucoup de siècles […]» 23. Ce compliment est sincère et sans jalousie. Ce dimanche-là, PEIRESC amène ses invités à la messe avant de se retrouver autour d'une table bien garnie. PEIRESC, distrait, laisse passer l'heure annoncée pour l'événement. Quand il comprend son erreur, il se répand en plaintes impressionnantes 1.

La Provence est à nouveau à l'honneur lors du passage suivant de Mercure devant le Soleil. Le 7 novembre 1677, deux astronomes observent 26 ce passage : l'abbé Jean-Charles GALLET à Avignon et le grand astronome HALLEY à Sainte-Hélène. GALLET note que le phénomène dure 5 h 27 m 28 s. HALLEY mesure une durée de 5 h 14 m 20 s. Ce résultat n'est pas surprenant. L'écartement en latitude des deux observatoires crée un effet de perspective, de « parallaxe » comme disent les astronomes et les opticiens. Observée d'Avignon, la planète Mercure passe presque selon un diamètre du Soleil. De Sainte-Hélène, elle passe plus haut, selon une corde plus petite. Mercure est donc vue moins longtemps à Sainte-Hélène. Cette méthode des parallaxes est ainsi appliquée pour la première fois. En 1681, HALLEY vient à Avignon rencontrer GALLET. Il comprend alors que les modestes moyens utilisés par celui-ci avaient limité la précision de la première mesure de la distance des planètes. Mais la méthode employée était bonne.

 

La première carte de la Lune a été faite à la Montagne Sainte-Victoire

Claude MELLAN, 34 est moins connu que PEIRESC et GASSENDI. Né à Abbeville en 1598, fils d'un chaudronnier travaillant pour des graveurs, MELLAN est très doué pour le dessin. Il apprend la gravure auprès des meilleurs maîtres et, sur la recommandation de PEIRESC auprès du pape Urbain VIII, va perfectionner son art à Rome qui fourmille alors d'artistes prestigieux. En 1630, MELLAN fréquente POUSSIN, MIGNARD, Le LORRAIN, LE BERNIN. Il crée un style bien à lui, simplifiant le tracé et abandonnant la taille croisée pour la taille unique. MELLAN n'utilise que des traits mis les uns auprès des autres. Il se contente de les graver de façon plus ou moins profonde pour donner l'impression du relief. MELLAN devint plus tard le graveur de Louis XIII. Il fit un portrait de PEIRESC.

PEIRESC tentait depuis longtemps de faire graver une carte de la Lune mais les premières tentatives étaient restées infructueuses. Apprenant, en 1636, que MELLAN doit passer par Aix, PEIRESC met à contribution pour l'astronomie « l'un des grandzs peintres du siècle et le plus exacte graveur en taille doulce qui ayt encore esté, lequel revient de Rome aprez y avoir sesjourné une douzaine d'années » 13. Le projet se développe spontanément. GASSENDI prend sa longue lunette 26 offerte par HEVELIUS, l'astronome-opticien de Dantzig, et PEIRESC sa meilleure lunette 26, un cadeau de GALILEE. Tous deux s'installent 5 avec MELLAN au sommet de la Sainte-Victoire, site astronomique très pur. Pendant de belles nuits, du 24 septembre au 7 novembre 1636, ils réalisent ensemble de nombreux dessins de la Lune. MELLAN grave, en taille douce, dans l'airain, trois cartes de celle-ci à son premier quartier, à son dernier quartier et à la pleine lune. Avec sa parfaite maîtrise technique 34, il réussit à rendre parfaitement compte du relief, des ombres et des contours. Sa carte du premier quartier est particulièrement réussie. On y voit, avec un excellent contraste, cirques, cratères, montagnes et « mers ». Mais PEIRESC meurt en 1637. Le premier atlas lunaire reste inachevé. Ces gravures de la Lune sont aujourd'hui conservées à la Bibliothèque nationale. En 1647, HEVELIUS, dans sa sélénographie (cartographie de la Lune), ne fera pas aussi bien que MELLAN malgré sa longue lunette de 50 mètres de focale. CASSINI non plus ; il était mauvais dessinateur. PEIRESC, très bon dessinateur, aurait pu tenter sa chance, il préféra attendre l'aide de MELLAN.

PEIRESC et GASSENDI comprennent que la cartographie lunaire est indispensable pour augmenter la précision des mesures de longitude (lors des éclipses) et des mesures d'occultation d'étoiles et de planètes. L'astronome se laisse en effet toujours surprendre par le début d'une éclipse. Il attend le phénomène et s'aperçoit soudain que l'ombre de la Terre se projette déjà sur la Lune ; il a manqué le début du phénomène. Avec une carte lunaire, et en suivant le lent défilement de l'ombre, on peut déterminer l'instant précis où l'ombre de la Terre se projette sur tel ou tel cratère. De même, lors des occultations d'étoiles et de planètes par la Lune, il est très important de savoir que l'étoile disparaît par exemple au niveau du cratère Philolaus et qu'elle ressort entre les cratères Hermès et Copernicus. Cela permet de connaître la trajectoire.

Pendant cette campagne d'exploration de la Lune effectuée à la Montagne Sainte-Victoire, PEIRESC et GASSENDI relèvent un phénomène d'oscillation (ou de libration) de la Lune qui n'avait jamais été signalé jusque-là. La Lune, qui présente toujours la même face, est en fait animée d'un léger mouvement d'oscillation. Celui-ci permet d'apercevoir tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, une petite partie de l'autre hémisphère. PEIRESC et GASSENDI cartographient les cratères qui se trouvent dans ces deux secteurs. Ils évaluent l'amplitude (environ 15°) et la période d'oscillation de la Lune. La totalité de la face cachée ne sera dévoilée que par la sonde Luna 8.

« Galilée qui avait le foible de vouloir s'approprier toutes les nouvelles découvertes qui se faisoient de son temps dans le ciel » 35 tente de revendiquer cette découverte. Il essaie même d'expliquer ce phénomène d'oscillation par un effet de parallaxe. S'il avait pu observer le ciel, il se serait vite convaincu de l'insuffisance de son explication. Hélas, en sa prison d'Arcetri, en Toscane, GALILEE aveugle 35 ne pouvait plus observer.

Les siècles suivants permettent de compléter la carte de la Lune et de donner aux principaux cirques lunaires les noms d'astronomes et savants célèbres : ARISTOTE, ARCHIMEDE, HIPPARQUE, PTOLEMEE, ARZACHEL, COPERNIC, TYCHO BRAHE, KEPLER, etc. Les astronomes de Provence sont à l'honneur dans ce palmarès : PYTHEAS et PEIRESC, bien sûr, GASSENDI &endash; qui donne son nom à l'un des plus grands et des plus beaux cirques lunaires &endash;, les découvreurs de comètes, PONS, GAMBART, TEMPEL et CHACORNAC, enfin les physiciens du XXe siècle, PEROT, FABRY, BUISSON.

On sait aujourd'hui que les cratères lunaires ne sont pas d'origine volcanique. C'est un astronome de Marseille, Jean BOSLER, qui, au cours de la Grande Guerre, par analogie avec le souffle d'explosion causé par les bombes, a le premier compris que les cratères lunaires sont causés par l'onde de choc provoquée par l'impact des météorites 36.

 

Le troisième arc-en-ciel

Au XVIIe siècle, les phénomènes d'optique atmosphérique, comme les arcs-en-ciel et les halos, sont considérés comme des prodiges. Ils impressionnent fortement les foules. PEIRESC et GASSENDI les étudient selon une démarche scientifique moderne. L'arc-en-ciel est le premier phénomène d'optique météorologique connu. Dès le XIIIe siècle, Thierry de FREIBERG explique que les arcs-en-ciel sont dus à la réfraction de la lumière du soleil dans des gouttelettes de pluie en suspension dans l'air. Le premier arc-en-ciel, le plus fréquemment observé, décrirait dans sa totalité un cercle de 42° de rayon. On l'observe dans la direction opposée au soleil. Il est irisé ; le violet se trouve à l'intérieur, le rouge à l'extérieur. Le deuxième arc-en-ciel, de même centre que le premier, est déjà plus rare. C'est l'arc d'un cercle de 52° de rayon ; son irisation est inversée avec le violet à l'extérieur, le rouge à l'intérieur. Le 7 février 1601, PEIRESC observe à Marseille un phénomène très rare : le troisième arc-en-ciel qu'on observe « face au soleil » dans des gouttes de pluie situées entre le soleil et l'observateur, et non plus « dos au soleil » comme pour les deux premiers type d'arc-en-ciel. Le troisième arc-en-ciel n'est plus littéralement un « arc » puisqu'il forme un cercle complet de 42° de rayon autour du soleil ; la lumière y subit en chaque goutte de pluie une réfraction à l'entrée, trois réflexions totales à l'intérieur, et une réfraction à la sortie.

 

Les cinq soleils, « outre le vrai quatre bâtards »

Le 24 janvier 1629, apparaît dans le ciel un parhélie exceptionnel de cinq soleils, d'une pureté totale. Cette apparition de faux soleils, « outre le vrai quatre bâtards » comme l'écrit GASSENDI, est considérée à juste titre comme un prodige. Ce phénomène très exceptionnel paraît miraculeux, même à un astronome et opticien averti du XXe siècle. Lors du dernier parhélie de trois soleils, observé à Marseille le 25 août 1988, les deux faux-soleils avaient la même netteté de contour et la même intensité que le véritable soleil, l'un à 2 % près, l'autre à 10 % près. L'étymologie la plus crédible de parhélie, car conforme au phénomène réellement observé, ferait venir ce mot du latin « par », qui veut dire égal, et du grec « hélios », qui veut dire soleil. Le Livre des prodiges  nous décrit le soleil comme flanqué de chaque côté, à 22° de distance angulaire et à la même hauteur, de deux faux soleils aussi intenses que le soleil lui-même. C'est le phénomène des trois soleils qui impressionne vivement tous ceux qui ont la chance de l'observer. On peut aussi observer également cinq soleils et même sept soleils. Ce phénomène peut aussi se produire avec la lune. Il se nomme alors parasélène. La mémoire collective a retenu le parasélène de cinq lunes survenu en 1203, année de l'assassinat d'Arthur 1er de Bretagne par son oncle Jean sans Terre et un parhélie de trois soleils en 1514, année de la mort d'Anne de Bretagne. Mais le plus célèbre reste le parhélie de cinq soleils observé en 1629. GASSENDI, le premier, en donna une explication météorologique et atmosphérique dans un long traité Parhélia seu soles  consacré à ce phénomène.

Dès 1623, après une chute de neige, PEIRESC observe au microscope que les flocons ont des formes toujours symétriques, comme une étoile à six branches, avec des facettes hexagonales réfléchissantes. C'est le point clé de l'explication des parhélies pressentie par PEIRESC et GASSENDI. C'est seulement au XIXe siècle qu'un opticien français, BRAVAIS, professeur à l'École polytechnique, le démontrera 37. Les arcs-en-ciel, on l'a vu, sont dus à des gouttelettes d'eau en suspension dans l'air, à faible altitude. Les phénomènes de parhélies sont dus à la présence de cristaux de glace ou de neige dans la haute atmosphère. Les arcs-en-ciel sont des phénomènes de réfraction qui donnent des teintes « irisées » avec de belles couleurs. Les parhélies sont obtenus par réflexion sur les faces planes des cristaux de glace qui agissent comme de petits miroirs. Ce sont des phénomènes « blancs ». Les parhélies sont des phénomènes très lumineux. Les faux soleils peuvent être aussi lumineux que le vrai. Les parhélies sont très spectaculaires mais très rares.

 

Gassendi observe une « aurore boréale » à Aix-en-Provence

Dans la nuit du 12 septembre 1621, dans les environs d'Aix, GASSENDI observe une forte illumination du ciel qu'il baptise 23 aurore boréale. GASSENDI observe 23 d'heure en heure ce phénomène qui se produit dans la direction du nord. Il suit les variations d'éclat de la lueur, tantôt vert-jaunâtre, tantôt rouge, qui illumine le ciel. Il note l'évolution de sa forme en arc, en bandes, en draperie ou en faisceaux de rayons. GASSENDI nous apprend que cette aurore boréale très spectaculaire a été également observée dans la direction du nord par ses correspondants à Grenoble, Paris, Rouen, Toulouse et même Alep. Il apporte ainsi la preuve que ces phénomènes lumineux se produisent à altitude très élevée (~100 km) au-dessus des régions polaires. Aujourd'hui, on sait que les aurores boréales sont provoquées par un flot de particules électrisées provenant du Soleil et canalisées vers les pôles par le champ magnétique terrestre. Lorsque ces particules pénètrent dans la couche ionosphérique, située à une centaine de kilomètres d'altitude, les particules chargées provoquent le phénomène de luminescence que GASSENDI appelle « aurore boréale ».

 

Peiresc et l'optique de l'œil

PEIRESC, curieux de tout, se passionne pour les problèmes d'optique et de la vision. Il sait former des images avec des miroirs concaves et convexes comme avec des lentilles constituées d'une « fiole d'eau ». Il pratique lui-même de nombreuses vivisections et découvre dans l'œil la présence d'humeurs vitreuses cristallines. Il dissèque 13 des yeux de poisson, de chat-huant, d'aigle et même de baleine qu'il se fait livrer de l'Atlantique avec maintes précautions : « Pour rendre, écrit-il, les pescheurs plus soigneux d'accourir diligemment à ceste pesche, et d'y conserver les yeulx de la balene en la blessant, et puis les arracher aussy tost que faire se pourra, l'on n'espargneroit pas une bonne douzaine d'escus et davantage, voire jusques à une vingtaine, si c'estoit pour avoir quelque gros oeuil, bien fraiz, et sans que devez perdre de temps. » 13

Au cours de ces expériences, PEIRESC observe 13 « que la chandelle allumée se peint sur la rétine et se représente à la renverse comme dans un miroir concave ». Mais PEIRESC s'arrête là. Il n'ose imaginer que c'est le cerveau, tel un ordinateur spécialisé dans le traitement d'image, qui redresse cette image et permet de voir le haut en haut. Dans le cas de l'aigle, dont la vue très perçante est bien connue, PEIRESC remarque que son anatomie révèle « des particularitez auxquelles nous ne nous serions pas attendus », par exemple, que la grosseur de l'œil est, chez l'aigle, « prodigieuse à proportion de toute la teste, car il estoit plus gros que l'œil d'un mouton et quasi plus que l'œil d'un homme, bien que la teste ne fusse pas plus grosse qu'une poire médiocre, toute la cervelle n'occupant pas plus d'espace qu'un seul œil ». 13

PEIRESC s'intéresse à la vision des couleurs et à la persistance des images sur la rétine. Le premier, il fait cette expérience qu'il appelle « du diable vert »13 : si l'on fixe longtemps la silhouette d'un diablotin découpée dans du carton vert, puis que l'on dirige rapidement l'œil vers une surface blanche comme le plafond, on voit apparaître la silhouette en rouge, couleur complémentaire. Les particularités de cette « rétention dans l'œil des images colorées » ont fort intéressé PEIRESC.

 

Pour Gassendi, il n'y a ni feu au centre de la Terre… ni Enfer

Qu'il s'agisse du séjour des morts (chez les Grecs ou les Latins) ou exclusivement du séjour des damnés (l'Enfer des chrétiens et de Dante), les différentes civilisations situaient l'Enfer au centre de la Terre, dans les régions inférieures (inferi, enfer). Jusqu'à la Renaissance, les théologiens affirmaient que le feu de l'Enfer était réel. Ils assimilaient le feu central de la Terre au feu de bois que nous connaissons, avec des flammes. Les arguments contre cette thèse restaient de nature théologique et Jérémie Swiden objectait qu'il n'y aurait jamais assez de place au centre de la Terre pour contenir la foule innombrable des damnés.

Avec toute sa logique scientifique 38, GASSENDI porte les premiers coups à cette mythologie : « Le Sens et la Raison nous montrent bien assez qu'il y a de la chaleur dans la Terre, mais qu'il y ait aussi des flammes actuelles et effectives […] c'est ce que le Sens ne nous fait point voir et que la Raison mesme ne nous permet pas de croire. Car il n'est possible que la flamme soit engendrée et dure longtemps si l'Air n'est libre […]. C'est pourquoy cette liberté ne se trouvant pas dans les concavitez souterraines, je ne voy pas comment la flamme puisse y être engendrée ou subsister. »

Mais les idées fausses sont souvent tenaces. En 1763, un père dominicain, Patuzzi, explique encore : « il n'est pas besoin que l'air pénètre dans les profondeurs pour entretenir le feu central, le souffle de Dieu y suffit, comme l'avait bien vu le prophète Isaïe. » 38

L'Encyclopédie de DIDEROT et d'ALEMBERT (1756) appuie heureusement la démarche de GASSENDI : « Quelques physiciens avaient placé au centre de la Terre un feu perpétuel, nommé central, à cause de sa situation prétendue […]. M. Gassendi a chassé ce feu du poste qu'on lui avait assigné, en faisant voir qu'on l'avait placé sans raison dans un lieu où l'air et l'aliment lui manquaient. » 38

 

Gassendi démontre le principe d'inertie sur une galère en rade de Marseille

Depuis ARISTOTE, on expliquait que si on lâche un boulet du haut du mât d'un bateau en mouvement, le boulet tombe en arrière du mât, à une distance de celui-ci qui dépend de la vitesse du bateau. C'est apparemment logique, mais c'est faux. Cette question continue alors de préoccuper les savants. Elle est l'objet de longs débats et de curieuses expériences. GALILEE, le premier, a l'audace de nier cette fausse logique : il affirme que le boulet tombe toujours au pied du mât du navire mais il ne vérifie pas cette affirmation par l'expérience.

C'est GASSENDI qui effectue cette célèbre expérience 39, en 1641, sur une galère en rade de Marseille. Le comte d'ALAIS, gouverneur de Provence, fils d'un bâtard de Charles IX et de Marie Touchet, organise la démonstration qui a un très grand retentissement. La vérification de ce paradoxe attire de nombreux curieux. En voici la description de l'époque : « M. Gassendi ayant été toujours si curieux de chercher à justifier par les expériences la vérité des spéculations que la philosophie lui propose, et se trouvant à Marseille en l'an 1641 fit voir sur une galère qui sortit exprèz en mer par l'ordre de ce prince, plus illustre par l'amour et la connaissance qu'il a des bonnes choses que par la grandeur de sa naissance, qu'une pierre laschée du plus haut du mast, tandis que la galère vogue avec toute la vitesse possible, ne tombe pas ailleurs qu'elle ne feroit si la même galère étoit arrêtée et immobile ; si bien que soit qu'elle aille ou qu'elle n'aille pas, la pierre tombe tousiours le long du mast à son pié et de mesme costé. Cette expérience foite en présence de Monseigneur le Comte d'Allais et d'un grand nombre de personnes qui y assitoirent, semble tenir quelque chose du paradoxe à beaucoup qui ne l'avoient point vue ; ce qui fut cause que M. Gassendi composa un traité De motu impresso a motore translato que nous vismes de lui la mesme année en forme de lettre escrite à M. du Puy » 39

Avec sa grande clarté habituelle, GASSENDI expose dans son traité sur le mouvement des corps tous les raisonnements de GALILEE. Il les étaye par sa nouvelle expérience et montre que, libéré, le boulet conserve sa vitesse horizontale, vitesse initialement acquise avant qu'on ne le lâche et égale à celle du bateau (cette vitesse horizontale se conjugue avec la chute verticale pour donner une trajectoire résultante parabolique). GASSENDI donne 39 une expression correcte, isotrope, de la loi d'inertie. En se libérant de la hantise de la circularité (orbite des planètes) et de l'obsession de la pesanteur (chute des corps), GASSENDI va plus loin que GALILEE. Il généralise 40 le principe d'inertie.

Une expérience encore plus pédagogique est ensuite réalisée à Venise, la ville aux nombreux ponts et gondoles. Le mât du navire est calculé pour passer juste au ras d'un pont spécialement choisi. Un premier homme grimpé en haut du mât et un second homme penché au parapet du pont, pratiquement à la même hauteur, lâchent en même temps un boulet : le premier boulet, qui possède une certaine inertie, tombe au pied du mât, le second, qui n'en a pas, tombe en arrière du mât.

 

Gassendi montre que les sons graves et aigus se propagent à la même vitesse

Depuis Aristote, on pensait que les sons graves se propageaient plus lentement que les sons aigus. GASSENDI décide de mesurer la vitesse de propagation du son dans l'air. Sa première expérience 41 est décisive : il fait tirer un coup de canon (son grave) et un coup de fusil (son aigu) à une assez grande distance. Il mesure le temps qui sépare l'instant où l'on voit l'éclair de celui où l'on entend la détonation. GASSENDI perçoit les deux sons en même temps et conclut, à juste titre, que les graves et les aigus se propagent à la même vitesse. À une époque où il était difficile de mesurer avec précision des durées aussi brèves, GASSENDI estime que le son s'est propagé 42 à la vitesse de 1 473 pieds par seconde, soit 440 m/s au lieu de 340 m/s. MERSENNE, dans son Harmonie Universelle, reprend la même méthode et obtient un meilleur résultat, 412 m/s.

Ayant ainsi observé que les sons graves et les sons aigus se propagent à la même vitesse, GASSENDI explique alors que cette différence de sensation sonore entre les aigus et les graves est due à une différence relative du nombre de vibrations.

 

Gassendi et Cyrano de Bergerac ...

... les planètes extrasolaires et l'infinité de l'univers

La comédie héroïque Cyrano de Bergerac écrite en 1897 par le Marseillais Edmond ROSTAND a rendu populaire ce personnage au nez « grand comme une péninsule ». Mais le véritable Savinien de CYRANO de BERGERAC (1619-1655) a réellement existé. Ce savant, sceptique et libertin, suivit en 1641 l'enseignement de GASSENDI, il adopta ses idées philosophiques sur l'atomisme et sur l'univers. On peut attribuer à GASSENDI les conceptions développées par CYRANO sur l'étendue infinie de l'univers et sur les « planètes extra-solaires », thème très à la mode puisque l'on vient de découvrir depuis octobre 1995 les premières planètes extra-solaires. CYRANO considère chaque étoile comme un Soleil et pense que chacune d'entre elles est entourée de planètes comme le Soleil. Voici le dialogue imaginé par Savinien CYRANO de BERGERAC dans L'Autre Monde ou Les États et Empires de la Lune souvent appelé Voyage dans la Lune 43 et dont les premières versions circulaient de son vivant, dès 1650, c'est-à-dire plusieurs dizaines d'années avant le Cosmotheôros de HUYGENS et la Pluralité des mondes de FONTENELLE.

« &endash; Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux ; et de même que celui dont le vaisseau navigue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes tournant avec la terre autour du ciel, ont cru que c'était le ciel lui-même qui tournait autour d'eux. Ajoutez à cela l'orgueil insupportable des humains, qui leur persuade que la nature n'a été faite que pour eux ; comme s'il était vraisemblable que le soleil, un grand corps, quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre, n'eût été allumé que pour mûrir ses nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi, bien loin de consentir à l'insolence de ces brutaux, je crois que les planètes sont des mondes autour du soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des soleils qui ont des planètes autour d'eux, c'est-à-dire des mondes que nous ne voyons pas d'ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu'à nous. […]

&endash; Mais, me dit-il, si comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini, puisqu'il est vraisemblable que les peuples de ces mondes qui sont autour d'une étoile fixe que vous prenez pour un soleil découvrent encore au-dessus d'eux d'autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d'ici, et qu'il en va éternellement de cette sorte.

&endash; N'en doutez point, lui répliquai-je ; […]. »

 

Gassendi partisan des « atomes » et du « vide » s'oppose à Descartes

Très jeune, GASSENDI avait été séduit par la cosmogonie de DEMOCRITE (460-370) qui imaginait 44 un monde comprenant un nombre infini d'atomes tous semblables, en mouvement permanent dans un espace infini et vide, qui aboutissait à la naissance et à la mort d'un nombre infini de mondes. Cette théorie très moderne avait été abandonnée depuis DEMOCRITE, ÉPICURE (341-270) et LUCRECE (98-55). GASSENDI « trouvait cette philosophie d'Épicure plus conforme à la raison que celle d'Aristote ; il l'embrassa et vengea Epicure de l'insulte qu'on lui avait faite » 25. Dans son histoire des mathématiques écrite au XVIIIe siècle, MONTUCLA précise : « Tout le monde sçait que Gassendi travailla à relever de ses cendres la Philosophie Epicurienne, non cette Philosophie impie qui attribue au hazard l'origine de l'Univers & de tous les êtres, mais cette Philosophie qui admet les atômes, le vuide, […] & dont plusieurs dogmes paroissent assez conformes à ceux de la Physique moderne. » 7 GASSENDI avait 35 en effet « l'esprit trop juste pour goûter toutes les extravagances dont les disciples d'Aristote avaient surchargé la philosophie ; il démontra la vanité, le ridicule de presque toutes les idées péripatéticiennes ». 35 Ce livre soulève la colère des partisans d'ARISTOTE et, devant la virulence de ces attaques, GASSENDI décide de le retirer. Les interventions de PEIRESC en sa faveur calment les esprits. GASSENDI évite dès lors toute critique directe contre la doctrine d'Aristote. Mais l'opposition que DESCARTES manifeste alors à son égard laisse des traces profondes.

Bien d'autres points 40, d'ailleurs, opposent GASSENDI à DESCARTES. GASSENDI a le sens de l'expérience directe et des diversités humaines alors que DESCARTES croit à la méditation solitaire. GASSENDI s'appuie sur une érudition historique, DESCARTES ignore le passé. GASSENDI fait toujours preuve d'un scepticisme curieux alors que DESCARTES a des certitudes sur tout. GASSENDI s'appuie sur des faits d'observation et sur une physique qualitative, DESCARTES a une vision mathématique et mécanique de l'Univers. GASSENDI croit aux atomes et au vide, DESCARTES n'y croit pas. Pour DESCARTES l'animal, le chien par exemple, n'est qu'un mécanisme osseux, musculaire, digestif, etc. Pour GASSENDI le chien a une « petite âme », mais pas aussi grande que celle des hommes.

En cette fin de XXe siècle, on voit que l'approche scientifique de GASSENDI était particulièrement moderne et que la réputation de DESCARTES a été surestimée en France et même idéalisée à travers le mot cartésianisme. MALEBRANCHE, qui sut extraire le meilleur de l'œuvre de DESCARTES, contribua à cette glorification. Aujourd'hui, les mots hasard ! nécessité ! chaos ! incertitude ! vie ! mort ! ont pénétré le langage scientifique. Le mécanisme a vécu.

 

Peiresc et Gassendi défendent Galilée

PEIRESC et GASSENDI ne cachèrent jamais leur point de vue favorable au système héliocentrique enseigné par GALILEE. GASSENDI, d'une famille pauvre, prêtre soumis à la hiérarchie catholique, chargé officiellement d'enseignement par le roi, expose les diverses théories contradictoires de PTOLEMEE, TYCHO BRAHE et COPERNIC sur le système solaire puis, avec beaucoup de courage, exprime sa conviction personnelle en faveur du système de Copernic-Galilée. De manière assez inexplicable 32, DESCARTES, de noble naissance, indépendant de la hiérarchie religieuse, éloigné en Hollande, fait preuve de peu de caractère et abandonne GALILEE.

GASSENDI comme toujours pose bien le problème : « Le dessein de la Sainte Ecriture, disait-il, n'est pas de faire les hommes physiciens, ou mathématiciens, mais de les rendre pieux et religieux .[…] Si la Sainte-Ecriture parle de la Terre comme étant au repos et du Soleil comme étant en mouvement c'est simplement parce qu'il n'y a personne à qui la Terre ne paraisse se reposer et le Soleil se mouvoir. » 5 GASSENDI considère que cette malheureuse décision de la hiérarchie catholique n'est pas un article de Foi, une croyance obligatoire.

Dès le début de « l'affaire », GASSENDI soutient GALILEE qui lui répond 45 en janvier 1633 : « Je vous en rends grâces et vous en suis obligé […]. En outre j'ai appris de bonnes sources que nos révérends Pères jésuites ont été dire en haut lieu que mon livre est plus exécrable et plus pernicieux pour la Sainte Eglise que les écrits de Luther et de Calvin […] »

Lors du procès, PEIRESC écrit à GALILEE de nombreuses lettres 46. Il compatit au sort pénible de son ami et veut le consoler. GALILEE lui répond qu'il n'a d'autre solution que de se soumettre et d'avaler les railleries. PEIRESC use alors de son influence auprès du cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, pour faire annuler la sentence et que liberté soit rendue à GALILEE. Voici un extrait d'une lettre de GALILEE à Nicolas Fabri de PEIRESC qui montre la déférence avec laquelle GALILEE, pourtant plus âgé, s'adresse à son ami.

Arcetri, le 16 mars 1635

 

Très Illustre Monsieur et mon Maître très vénérable.

J'ai vu la première lettre écrite par votre Seigneurie Illustrissime au très Eminentissime Cardinal Barberini, et la réponse de Son Eminence, comme je vous en ai informé par une autre lettre, en vous rendant grâces autant que je le pouvais pour une faveur si insigne. J'ai par la suite vu la seconde réponse, toujours pleine de la même affection et plus grande encore, puisque vous persistez toujours avec la même ardeur à porter gaillardement des coups à une forteresse, je ne dirai pas inexpugnable, mais dont on ne voit pas qu'elle donne le moindre signe de céder sous les chocs, encore que Votre Excellence Illustrissime aille rechercher des passages très efficaces, propres à éveiller la pitié et à adoucir la colère […]

De ma maison de campagne d'Arcetri

Très dévoué et très obligé serviteur

Galileo Galilei

 

La démarche échoue, mais les Provençaux peuvent être fiers de l'indépendance d'esprit manifestée par PEIRESC et par GASSENDI en cette période d'Inquisition. Trente ans plus tôt, Giordano BRUNO avait été brûlé pour avoir défendu la même thèse. Désormais, le même sort ne peut plus échoir à GALILEE. La France, avec Henri IV et Louis XIII, a montré sa puissance face au Saint-Empire, à l'Espagne et à l'Angleterre. Le pape a perdu son leadership en Europe.

 

Mort de Peiresc et de Gassendi

PEIRESC meurt en juin 1637. Tuberculeux de longue date et atteint de troubles de la vessie, PEIRESC a pris froid une nuit et la fièvre empire depuis plusieurs jours. Il a comme dernière joie de recevoir 19 le Livre d'Enoch  tant attendu : « […] afin que ce livre qui a été inconnu jusqu'à cette heure et que j'ai eu avec tant de peine et dépense ne vienne à se perdre et le public en demeure frustré » . La veille de sa mort, il apprend que les îles de Lérins viennent d'être reprises aux Espagnols. Dans l'après-midi du mardi 21 juin, PEIRESC a un moment de rémission. Il fait appeler GASSENDI auprès de lui et lui demande « s'il a observé la hauteur du soleil au gnomon et si les nombres trouvés en ce jour de solstice sont satisfaisants » 12 . Il tient à comparer le résultat à la valeur qu'avait obtenue PYTHEAS (vingt siècles auparavant), puis il entre en agonie et meurt le soir même. Sa fin est ainsi plus heureuse que celle de KEPLER. Son éloge funèbre est prononcé à Rome en quarante langues. PEIRESC est enterré dans la cathédrale d'Aix-en-Provence, dans la chapelle de Saint-Mitre. Plus tard, une partie du monument érigé en son honneur sera transféré dans le chœur de l'église de la Madeleine. Il y reste aujourd'hui une plaque commémorative. Après sa mort, son ami GASSENDI consacre plusieurs années à raconter sa vie en un livre merveilleux Vita Peireskii 1.

L'historien des sciences Pierre HUMBERT rapporte la mort de GASSENDI, personnalité influente qui subit l'acharnement thérapeutique de son époque : « Gassendi fut soigné par sept médecins, des plus fameux, et une nuée d'apothicaires. Il subit douze saignées, sept purges et vingt-deux lavements après quoi il s'éteignit le 24 octobre 1655. » 13 GASSENDI avait été le précepteur de Molière. Ce dernier, témoin des traitements infligés à son ancien maître, ne manqua pas de pourfendre les médecins de cette époque. GASSENDI fut enterré à Saint-Nicolas-des-Champs à Paris47.

La Vita Peireskii  écrite en 1641 vient pour la première fois (1992) d'être traduite en français par Roger Lassalle 1 et Agnès Bresson 1. Fascinés par le personnage de PEIRESC et par l'œuvre littéraire élaboré par GASSENDI à la mémoire de son ami, ils ont su nous passionner pour ces deux personnages.

Le commissaire général de la Marine Jacques Ferrier, président de l'académie du Var, vient également de remettre PEIRESC au goût du jour en publiant Les Fioretti  19.

Le village de Peyresq, dans les Alpes de Haute-Provence, a été reconstruit par les soins de Madame Smets-Hennekinne, présidente de la Fondation Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, fondation européenne pour la culture et l'humanisme artistique et scientifique. Le prix des Chefs-d'œuvre en péril a couronné cette action de sauvegarde. Ce hameau de Provence est aujourd'hui un village universitaire qui organise des rencontres scientifiques internationales et publie des travaux portant sur la cosmologie, la mécanique quantique, l'écologie, la civilisation française ou l'histoire des sciences.

En hommage au travail astronomique de GASSENDI, l'université de Provence et le Centre national de la recherche scientifique viennent de baptiser Institut Gassendi la nouvelle unité de recherche en astronomie qui regroupe l'observatoire de Marseille, l'observatoire de Haute-Provence et le laboratoire d'astronomie spatiale de Marseille.

 

Yvon GEORGELIN et Simone ARZANO

 

Références bibliographiques

 

1 - Pierre GASSENDI, 1641, Peiresc le « prince des curieux » au temps du baroque, 1992, traduction de la Vita Peireskii par Roger Lassale et Agnès Bresson,. collection Un savant une époque, Belin, Paris.

2 - Jacques CHEVALIER, 1961, Histoire de la Pensée, Flammarion, Paris.

3 - Bernard ROCHOT, 1955, La vie, le caractère et la formation intellectuelle, [de Gassendi] in Pierre Gassendi, Centre international de synthèse, Albin Michel, Paris.

4 - Alexandre PINGRE, 1783, Cométographie, Traité des comètes, t. 1, p. 100, Imprimerie royale, Paris.

5 - Pierre HUMBERT, 1933, Philosophes et savants, p. 79, Bibliothèque de philosophie scientifique, Flammarion, Paris.

6 - David JAFFE, 1988, Peiresc et l'Australie, in L'été Peiresc, Fioretti II, par Jacques FERRIER, Aubanel, Avignon.

7 - Jean MONTUCLA, 1758, Histoire des Mathématiques, Jombert, imprimeur-libraire du roi, Paris.

8 - Augustin FABRE, 1867, Les Rues de Marseille, t. 1, p. 355, chez E. Camoin, Marseille.

9 - Raymond LEBEGUE, 1978, Lettres à Malherbe, Institut de recherche et d'histoire des textes, CNRS, Paris.

10 - Victor SAXER, 1981, Lettres de Peiresc, Provence historique, imprimerie Saint-Victor, Marseille.

11 - Michel FEUILLAS, 1990, Le catholicisme de Peiresc, in Peiresc ou la passion de connaître, colloque de Carpentras, Vrin, Paris.

12 - Fabri de PEIRESC, 1637, Histoire Abrégée de Provence, par Ferrier et Feuillas, 1982, Archives du sud, Aubanel, Avignon.

13 - Pierre HUMBERT, 1933, Un amateur Peiresc, collection Temps et Visages, Desclée de Brouwer, Paris.

14 - Marc GERARD, 1981, Peiresc, L'archéologue, in Les Fioretti du quadricentenaire de Fabri de Peiresc par Jacques FERRIER, Aubanel, Avignon.

15 - Jean GUYON, 1978, Lazare aux Trois Visages, Marseille revue culturelle n° 114, p. 6.

16 - Philippe THIOLLIER, 1981, Peiresc Le numismate, in Les Fioretti du quadricentenaire de Fabri de Peiresc par Jacques FERRIER, Aubanel, Avignon.

17 - Sydney AUFRERE, 1990, Peiresc et sa connaissance de l'Égypte, in Peiresc ou la passion de connaître, colloque de Carpentras, Vrin, Paris.

18 - Jean BERNHARDT, 1990, L'inventaire posthume de la bibliothèque de Peiresc, in Peiresc ou la passion de connaître, colloque de Carpentras, Vrin, Paris.

19 - Jacques FERRIER et al., 1981, Les Fioretti du quadricentenaire de Fabri de Peiresc et 1988, L'été Peiresc, Fioretti II, Aubanel, Avignon.

20 - Joseph SCHERPEREEL, 1990, Peiresc et la musique, in Peiresc ou la passion de connaître, colloque de Carpentras, Vrin, Paris.

21 - Anne REINBOLD, 1990, Peiresc et les peintres de son temps, in Peiresc ou la passion de connaître, colloque de Carpentras, Vrin, Paris.

22 - Jean MAUCLERE, 1943, Rubens, Colbert, Paris.

23 - Pierre HUMBERT, 1936, L'œuvre astronomique de Gassendi, in Exposés d'histoire et philosophie des sciences d'Abel REY, Hermann, Paris.

24 - André BAILLY, 1992, Défricheurs d'inconnu Peiresc, Tournefort, Adanson, Saporta, Edisud, Aix-en-Provence.

25 - Charles FABRY, 1924, Histoire des Sciences in Histoire de la Nation Française de HANOTEAUX, Plan-Nourrit, Paris.

26 - Guillaume BIGOURDAN, 1915, 16, 17 et 18, Comptes rendus de l'académie des sciences, Gauthier Villars, Paris.

27 - Pierre COSTABEL, 1990, Peiresc et Wendelin, in Peiresc ou la passion de connaître, colloque de Carpentras, Vrin, Paris.

28 - Christian HUYGENS, 1677, Oeuvres complètes en 22 volumes, correspondance n° 2105, p. 36, Société Hollandaise des Sciences.

29 - Jean BOYER, 1979, L'église des Carmes déchaussés, Marseille revue culturelle, n° 117, p. 55.

30 - Louis SEDILLOT, 1854, Histoire des Arabes, Hachette, Paris.

31 - François ARAGO, 1857, Astronomie populaire, Gide, Paris, t. 1, p. 191.

32 - Pierre HUMBERT, 1930, Histoire des découvertes astronomiques, p. 92, Editions de la revue des jeunes.

33 - Jean-Baptiste DELAMBRE, 1821, Histoire de l'astronomie moderne, t. 2, p. 349, Paris.

34 - Gérard DOUBLE, 1968, Claude Mellan, peintre graveur, Marseille revue culturelle, n° 73, p. 34.

35 - Alexandre PINGRE, 1796, Annales Célestes du XVIIe siècle, publié par Bigourdan, 1901, Gauthier Villars, Paris.

36 - Jean BOSLER, 1916, Les Pierres tombées du Ciel et l'Evolution du système solaire, Revue générale des sciences, novembre 1916.

37 - Auguste BRAVAIS, 1847, Mémoire sur les halos, Journal de l'école polytechnique, XXXIe cahier.

38 - Jean-Paul POIRIER, 1996, Le noyau de la Terre, collection Dominos, Flammarion, Paris.

39 - Alexandre KOYRE, 1997, Gassendi : le savant, in Pierre Gassendi, Centre international de synthèse, Albin Michel, Paris.

40 - Bernard ROCHOT, 1997, Gassendi : le philosophe, in Pierre Gassendi, Centre international de synthèse, Albin Michel, Paris.

41 - Henri VOLKRINGER, 1929, Les étapes de la Physique, et dans La Science, ses progrès, ses applications, 1933, t. 1, p. 59, Larousse, Paris.

42 - A. WOLF, 1935, A history of science technology, and philosophy in the 16th and 17th centuries, p. 286 et 288, George Allen and Unwin, London.

43 - Savinien CYRANO de BERGERAC, 1650, L'autre monde ou Les États et Empires de la Lune, à lire dans CYRANO de BERGERAC, 1970, Voyage dans la Lune, Garnier-Flammarion.

44 - Evry SCHATZMAN, 1957, Origine et Evolution des mondes, p. 9, collection Sciences d'aujourd'hui, Albin Michel, Paris.

45- Raymond ZOUCKERMANN, 1968, Galilée, penseur libre, p. 285, éditions de l'union rationaliste, Paris.

46 - Franco LO CHIATTO et Sergio MARCONI, 1988, Galilée entre le pouvoir et le savoir, p. 253 et 259, Alinea, Aix-en-Provence.

47 - Louis ANDRIEUX, 1927, Pierre Gassendi, p. 63, Faculté des lettres de l'université de Paris, Lahure, Paris.

 

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